dimanche 24 décembre 2017

L'Impasse



Le matin de Noël, il était arrivé à la fin du chapitre vingt-cinq. Il se leva et prépara son petit déjeuner. Des œufs au jambon, un jus de pamplemousse, un morceau de fromage et des tartines au miel. Une fois son déjeuner terminé, il se mit au soleil, dans la véranda, bien installé dans le grand fauteuil de cuir jaune. Il resta un moment à regarder la mer en écoutant les Fantasiestücke de Schumann. La chienne ne bougeait pas. Il reprit son livre mais, au moment d'attaquer le chapitre vingt-six, il eut un doute sur ce qu'il avait lu quelques heures auparavant, et décida de reprendre un peu avant la fin du chapitre.  

À peine était-il plongé dans sa lecture que quelque chose la chiffonna. Il devait reprendre légèrement plus haut encore, afin de comprendre ce qu'il était en train de lire. Il jeta un regard sur la chienne, prit une grande inspiration, et se mit en devoir de se concentrer. Cette fois-ci il reprit au premier tiers du chapitre vingt-cinq car il avait la sensation que c'était à ce moment-là qu'il avait raté quelque chose. On entendait Warum ("langsam und zart") et la chienne qui, en train de rêver, sans doute, poussait de petits jappements étouffés. Il alla péniblement jusqu'à la fin du chapitre, mais il était mal à l'aise. Il posa le livre et regarda à nouveau la mer, tentant de rassembler ses esprits. 

Il resta un moment perdu dans ses pensées. Il était déjà onze heures, la pendule venait de sonner. Le livre était sur ses genoux et il passait machinalement ses doigts sur la couverture. Il le feuilleta, sans intention particulière, alla à la table des matières, mais sans lire un seul mot, puis porta le volume à son nez, pour en sentir l'odeur. Il se dit alors qu'il avait des choses urgentes à faire. Derrière les vitres de la véranda, la mer était désespérément vide, grise et muette. Sans savoir pourquoi il pensa à cette femme, si morne, si triste…

Alors il reprit sa lecture, mais cette fois-ci il recommença le chapitre vingt-cinq à son début, pour être bien certain de ne pas laisser quelque chose de côté. Il lui fallait absolument comprendre. Il était allé débrancher son téléphone pour être sûr de ne pas être interrompu. Rien ne devait rester dans l'ombre, s'il voulait pouvoir continuer ce roman passionnant. Il savait — et il le savait avec une certitude absolue — que quelque chose, là, devait être lu, devait être compris, devait être élucidé, s'il voulait pouvoir avancer dans l'histoire. Il lut lentement, avec une application exagérée et, dès qu'il eut lu le dernier mot du chapitre vingt-cinq, tourna la page rapidement et entama le chapitre vingt-six. 

Il n'avait pas terminé la cinquième phrase qu'il s'arrêta. Il lui fallait admettre l'évidence : il ne comprenait pas ce qu'il lisait ! Quelque chose empêchait les phrases d'arriver intactes jusqu'à son esprit, ou plutôt, elles lui parvenaient tellement intactes qu'elles n'avaient de rapport qu'avec elles-mêmes ; c'était des phrases pures, absolues. Ce qu'il lisait lui donnait l'impression d'être barré, cela flottait dans un éther. Il reconnaissait les propositions, les mots, les lettres, mais ça ne lui apprenait rien, ni sur l'histoire qu'il était en train de lire, ni sur lui, ni sur le monde, et ces phrases semblaient ne pas appartenir au livre qu'il tenait entre les mains, elles paraissaient avoir été placées là uniquement dans le but de lui nuire, ou de le divertir de sa lecture.

Il lui sembla évident que la raison en incombait à ce vingt-cinquième chapitre, qu'il avait sans doute mal lu, malgré ses efforts, qu'il n'avait pas suffisamment compris, et qui se vengeait en lui interdisant de poursuivre sa lecture. Il lui vint une autre idée, qui était que, peut-être, l'auteur avait volontairement placé là comme une faille de sens, un trou noir littéraire, quelque chose comme une anacoluthe géante, une cabale, une aporie de lecture. Et si après tout ce chapitre vingt-cinq était la vraie fin du livre ? D'accord, mais alors que faire du reste, des cinquante derniers chapitres ? Aurait-il fallu les lire avant ? L'auteur aurait quand-même dû nous prévenir ! Mais il lui semblait assez peu probable qu'un écrivain passe du temps, beaucoup de temps, à écrire une cinquantaine de chapitres destinés à ne pas être lus, qu'il conçoive un livre dont les deux tiers seraient inutiles, ou peut-être pas inutiles, mais en tout cas destinés à rester lettre morte. Pourquoi ne pas tout simplement arrêter son livre au chapitre vingt-cinq ? Une raison éditoriale ? Un pari ? Un coup de génie littéraire ? Non, ça ne tenait pas debout. La faute ne pouvait en incomber qu'à lui, au lecteur qui ne savait pas lire ce vingt-cinquième chapitre, et dont il avait bien senti à sa lecture que quelque chose obscurément se refusait à lui. 

Il fallait trouver une issue. Il décida de faire une pause et de consulter Internet, à la recherche de locations à Phuket, en Thaïlande. Il avait besoin de soleil, de soleil et de repos. Oui, c'est ça. Un peu de repos, de détente, de joie-de-vivre, et ce chapitre vingt-cinq ne serait plus qu'un mauvais souvenir. Aucun livre ne résiste à un lit de soleil, à l'air marin et à une boisson fraîche, à 31°, au pays du Sourire. Lucien et Marinette lui avaient souvent dit qu'il ferait bien de venir les rejoindre dans ce qui est pour eux le paradis sur terre. Quinze jours au paradis ne pourraient que lui faire du bien. Il passa une heure à éplucher les propositions de vacances — il avait posé le livre sur la table basse du salon —, puis il alla faire caca et prendre sa douche. 

Que signifie bien lire, se demanda-t-il, en sortant de la salle de bains, après s'être lavé les dents. Il savait bien qu'il ne partirait pas à Phuket avant d'avoir achevé le livre. Il lui semblait de toute façon impossible de rester sur cet échec humiliant. Il rouvrit Marelle, de Cortazar, pour voir si une idée ne lui viendrait pas, mais il se sentit comme un nageur sans eau. Il fit quelques notes dans sa trompette, alluma la télé, puis alla courir sur la plage avec la chienne. En courant, il pensait à Isabelle, à Christine, à Sarah, à Céline, à Anne, à Raphaële, à Catherine, à Véronique, à Ettie, à Sophie, à Elisabeth, à Sylvie, à Pauline, à France, à Maya, à Malika, à Barbara, à Brigitte, à Pascale, à Valérie, à Lakshmi, à Juliette, à Mathilde, à Edwige, et toutes ces femmes qui lui revenaient en effluves, en feuilletés, en surimpressions, le désespérèrent sans qu'il sût pourquoi. Essoufflé, en nage, il s'assit sur le sable et se mit à pleurer à chaudes larmes. La chienne vint lui lécher le visage et ses pleurs redoublèrent. 

De retour à la maison, il entra dans une fureur folle. Il avait envie de tout casser, de brûler tous ses livres. Il eut l'idée de taper "chapitre vingt-cinq" sur Google, pour voir si par hasard ce problème était connu, si d'autres avant lui avaient buté sur ce même chapitre, mais sa recherche ne donna rien. Il but deux verres d'alcool de poire coup sur coup, et s'affala dans le canapé. Après être resté prostré durant une bonne heure, le souffle rauque, le regard vague, il finit par s'endormir. Dans son rêve, il était sujet à une panne sexuelle, face à la femme aimée, et celle-là riait à gorge déployée, mais l'étrange est que son sexe était énorme, et c'est cela qui  provoquait le rire de la femme, qui avait l'air d'une poupée fatale et qui n'avait pas de bras.

C'est la chienne qui le réveilla en lui léchant les mains. La nuit tombait déjà. Il avait faim, et la chienne aussi. Tous les deux, ils se sustentèrent, côte à côte, à la cuisine. Le livre n'avait pas bougé, il était toujours sur la table basse du salon. Le téléphone sonna, mais il ne répondit pas. Il entendit ensuite que quelqu'un lui envoyait un mail. Il n'alla pas non plus le lire. 

Pris d'un léger vertige et le cœur battant, il retourna au salon, attrapa le livre sans le regarder, et alla s'installer dans la véranda. Il régla la lumière de telle manière à ce qu'il n'eut aucune difficulté de lecture. Le vent se levait. Il rouvrit le volume, alla au chapitre vingt-cinq, attendit quelques instants, puis se mit à lire, avec une ardeur soutenue. Parvenu au terme du chapitre, il comprit enfin ce qui n'allait pas. C'était pourtant simple ! Il n'avait pas compris le chapitre vingt-quatre.