vendredi 30 octobre 2015

Voulez-vous jouer avec moi ?


C'est une guerre de variables et d'inconnues, et nous ne pouvons qu'observer, déduire et réagir. Grande table, murs insonorisés, secrétaire silencieuse. Après l'histoire de la danseuse chinoise, que pouvons-nous faire ? Gardez un œil sur lui, parlez-lui, essayez de savoir ce qui se passe dans cet ancien brillant cerveau. Nous devons nous tourner vers l'avenir. Pourquoi l'appelez-vous Daddy ? Je ne suis pas impressionné. Dieu soit loué ! Je n'ai aucun lien avec elle depuis des années. Gaspard et Sam revient, c'est couru de fil blanc… Saucisson, souffle, mégère, crampon, serpent. Les ordres sont d'aller là-bas et de louer l'appartement. Nichon, pantoufle, étagère, coupon, dépens. Et c'est tout ? C'est tout. Vous lui donnerez les clefs. Flonflon, moufle, exagère, crépon, tympan ? Faites comme si de rien n'était. Je croyais que vous étiez là pour m'aider… Je l'ai fait pour elle. Neuf heures précises, n'oubliez pas ! Je n'y arriverai pas, je vais craquer, je le sais. À ce soir.

Fiche-moi la paix. Il allume deux cigarettes à la fois, en donne une à la femme. Elle a un fort accent russe. C'est tout ce que j'ai. Tu dois être prudent. Tu es beaucoup trop beau pour mourir. J'ai failli apporter de la vodka mais je me suis dit que c'était un peu téléphoné. Dans peu de temps, tout deviendra très clair. Ils sont au milieu des auto-tamponneuses. Ils le retrouvent égorgé, encore assis sur la chaise. Les oies volent vers le sud en hiver. Goudron, maroufle, bergère, chapon, sampan. Je voudrais avoir une conversation. Un homme est mort ce soir. Escadron, écoufle, fougères, fripon, égipan. À quelques mètres de toi les gens parlent de nous. Fil blanc, ce serait assez logique, dans le meilleur des cas. La secrétaire porte un pull-over fait main. Il faut prendre une décision. Nous allons supposer qu'il n'y a pas de taupe. Entrez. Je dois faire confiance à quelqu'un. Des cartons, beaucoup de cartons. Qui était la fille ? Fais-moi confiance.

La ville est un labyrinthe. Rues, ruelles, impasses, passages, intersections, tunnels, ponts, escaliers, j'ai peine à retrouver le chemin du retour. Il connaît tout le monde, je ne connais personne. Et ce chien indiscipliné que je dois ramener à bon port… Finalement, je me retrouve rue Saint-Antoine, près du métro Saint-Paul, où avec Anne nous baisouillons plus ou moins en pleine rue, à demi cachés sous un vieux carton. Deux faux policiers roumains nous aperçoivent et dressent une contravention. Je marchande, je bluffe, je donne une fausse adresse, et ils m'intiment l'ordre de mettre le chèque (250 euros) à l'ordre de "Rose-Bonbon". La pauvre a dû régler une amende de 900 euros, et ils connaissent son adresse, maintenant. Saucisson, pantoufle, exagère, chapon, égipan. Tu es un traître !

Réagir, réagir, c'est facile à dire !

lundi 26 octobre 2015

Sous l'église (1)


Il s'appelait Patrick. Je l'ai revu, il y a quelques années, dans sa pharmacie, celle du haut. À l'époque,  je veux dire, à l'époque de nos enfances, son père en possédait deux. Celle qui se trouvait sous l'église, dans le bas Rumilly, près des deux autres pharmacies, et, coup de génie, celle qu'il avait ouverte dans le haut Rumilly, près du Cheval blanc, partie de la ville où il n'y avait pas d'autres pharmacies. Même si elles étaient modestes, les pharmacies Pellas avaient une clientèle importante, précisément parce qu'il y en avait deux. Je ne me souviens pas du père Pellas mais je souviens du fils. Nous étions dans les mêmes classes, au collège. Son père était le concurrent de mon père. Le troisième pharmacien de la ville, celui de la place Grenette, n'était pas de taille ; sa pharmacie était un peu anecdotique, décorative, folklorique. Comme ma sœur avait repris la pharmacie paternelle et que nous étions fâchés, elle et moi, j'allais dans les autres officines, quand il fallait que j'aille chercher des médicaments pour ma mère. Patrick Pellas tenait donc l'officine du haut, qui se trouvait plus près de la maison, et j'étais allé chez lui, ce jour-là. J'avais complètement oublié Patrick, et je n'avais nullement pensé le revoir en allant dans sa pharmacie, tellement habitué à ce que les pharmaciens, désormais, je parle des propriétaires, ne soient que très rarement dans leurs officines. Je crois bien que c'est mon père qui avait lancé cette mode, lui qui à la fin de sa vie ne passait que peu de temps à la pharmacie. Quand j'ai vu qu'il se tenait derrière le comptoir, j'ai eu un mouvement de recul (allait-il me reconnaître ?), mais je n'ai pas osé tourner les talons. Manque de chance, c'est lui qui a pris mon ordonnance. Nous ne nous sommes pas dit un mot, alors qu'il savait pertinemment qui j'étais, bien sûr. Nous avons fait comme si nous ne nous reconnaissions pas. Il m'a servi très gentiment, et je ne parvenais pas à savoir si l'esquisse de sourire que je voyais sur son visage était ou non un sourire (légèrement) moqueur, un sourire amical (mais retenu), ou seulement le sourire professionnel dont il gratifiait tous ses clients. Et ça m'est revenu.

Patrick était plutôt joli garçon. Je ne sais pas s'il avait du succès, je ne me rappelle pas, et puis nous étions trop jeunes pour que ce genre de question se pose ouvertement, mais il avait indéniablement quelque chose. Un visage fin, comme aiguisé en son centre, et pourtant très doux, comme plié sur lui-même, sur une nervure qu'on sentait frémir doucement. Intelligent et réservé mais ne cherchant pas à s'effacer. Le genre de type qui n'est jamais directement dans l'angle de vision, mais qu'on distingue, peut-être justement parce qu'il sait d'instinct se mettre légèrement en retrait, qu'il n'est pas plein cadre comme le lourdaud qu'on entend toujours un peu trop. 

Enfant, j'étais atteint d'une sorte de mal qui m'a poursuivi jusque dans les commencements de l'âge adulte, une maladie très agréable mais dont je n'ai jamais osé parler à personne. Une sorte de péché véniel, une sorte de gourmandise vibratoire, dont j'avais un peu honte mais dont je chérissais les effets. Certaines personnes, par leur seule présence, me procuraient un plaisir indicible et très prononcé. Il suffisait que je me trouve dans leurs parages immédiats pour tomber subitement dans une sorte d'extase fébrile. Je perdais aussitôt toute notion de ce qu'on me disait, de la raison pour laquelle j'étais là, et tombais en un évanouissement nerveux qui me faisait trembler des pieds à la tête. Ça ne se voyait pas, je continuais ce que j'étais en train de faire (le moins possible, toutefois), tout en prenant bien soin de ne pas briser la membrane ténue qui me retenait à l'intérieur du monde qui venait de m'absorber, je continuais à entendre les paroles de ceux qui étaient présents  avec moi, mais comme au travers d'une gaze légère et invisible. Je sentais les poils de mes bras et jambes frissonner et une absence merveilleuse se loger au bas de ma colonne vertébrale, je ne voulais plus que cela cesse. Peu importât que ceux qui avaient provoqué cet état aient été beaux, moches, de sexe masculin ou féminin, jeunes ou vieux, intelligents ou bêtes, amènes ou rébarbatifs, la chose pouvait arriver n'importe quand et me prenait en général au dépourvu, bien qu'avec le temps, j'eus appris à la prévoir et même à en favoriser l'apparition dans un certain nombre de cas. Je ne sais pas du tout de quoi il s'agissait, je ne l'ai jamais su, mais c'était une des manifestations du plaisir qui m'étaient la plus étrangement familière, et qui, non seulement m'était familière, mais dont j'avais la certitude d'être le seul à la connaître. J'étais toujours le premier surpris de ceux qui avaient l'air de provoquer une telle réaction. Je me souviens en particulier d'un plombier, jeune chef d'entreprise, comme on ne disait pas encore, qui nous avait installé le chauffage central au fuel, grand événement et source inépuisable d'émerveillement, pour moi qui regardais travailler les ouvriers pendant des heures. En général, ces moments survenaient quand je me trouvais en présence de quelqu'un qui était actif, mais dont l'action ne faisait aucune place à la parole. Étais-je l'émetteur, ou seulement le récepteur, ou bien les deux parties étaient-elles autant actives et nécessaires à la survenue de cette stase frémissante, je n'en sais rien. Mon cerveau s'arrêtait de fonctionner, je n'étais plus que vibrations, contemplation, résonance. J'imagine que je devais avoir l'air d'un parfait ahuri, ce qui en somme était l'exacte vérité. C'est aussi, je m'en avise maintenant, ce qui me donnait la faculté de me trouver la plupart du temps très à l'aise avec les paysans. Je pouvais les accompagner dans leur silence actif, très simplement, sans avoir à forcer ma nature. J'ai été un enfant idiot, au sens propre du terme, et pour mon plus grand bonheur. On me disait souvent, quand j'eus atteint l'âge de l'adolescence, que "je savais écouter". En réalité il n'en était rien. Je n'écoutais pas, j'étais traversé de la réalité, d'une toute petite réalité intime et privée qui me mettait en transe et me faisait trembler comme une feuille. J'ai d'ailleurs très longtemps été persuadé que je n'avais aucune oreille, que je n'entendais rien, ou que je ne comprenais pas ce que le sens de l'ouïe me donnait à entendre.

(…)

jeudi 22 octobre 2015

Au suicide nul n'est tenu


La vie est si surprenante, surtout quand elle ne l'est pas, quand elle semble se conformer à des vues bien établies et déjà anciennes que nous avons sur elle. On dirait que, justement dans ces cas-là, elle est d'une ingéniosité qui surprend même les plus blasés d'entre les mois qui nous habitent. Comment le concerto (le deuxième) de Chopin pourrait-il encore nous surprendre, par exemple ? Et pourtant, il suffit d'un jeune pianiste polonais pour nous redonner l'illusion, trop vraie hélas, que nous ne connaissons rien ni à la vie ni à la musique (mais cela nous le savions déjà un peu). 

Je notais hier sur Facebook qu'il ne fallait négliger aucune occasion de se brouiller avec ses contemporains. Je le crois vraiment. Il n'y a finalement que dans les brouilles qu'un peu de vérité affleure, et que nous parvient (comme) un écho d'écho de la réalité qui fait de plus en plus défaut, effrayée qu'elle est elle-même par l'absence d'attention dont elle semble l'objet. Parlons de ce blog, par exemple. C'est après tout un sujet d'étude comme un autre, et je ne suis pas le plus mal placé pour en parler.

Il y a quelques mois, j'ai décidé de le rendre "privé", ce qui était une autre manière de le fermer, mais cela je ne le savais pas encore. Le côté amusant de la chose est qu'il suffit que vous rendiez un blog "privé" pour qu'aussitôt tous vos lecteurs (c'est-à-dire quatre ou cinq personnes) se récrient en chœur. Pour les uns, c'est une idiotie (et en effet…). Pour les autres, il est scandaleux que vous n'ayez pas songé à les "inviter", c'est d'une grossièreté impardonnable. Nous aurions naïvement pensé quant à nous qu'il leur revenait après tout de faire le minuscule effort de vous demander à être invités comme lecteurs, demande à laquelle nous donnons très volontiers une réponse positive — après tout, quand on veut lire quelqu'un, on bouge au moins le petit doigt, sinon la main en entier. Non, il faudrait, en plus d'écrire gratuitement, aller tirer les lecteurs par la manche, les supplier de bien vouloir venir lire les fadaises qui vous passent par la tête. Toujours est-il que quelques uns se sont manifestés, à qui nous avons très simplement donné la combinaison de la porte blindée. Et c'est là que ça devient intéressant, puisque nous avons pu constater que ces mêmes lecteurs, à deux ou trois exceptions près, un peu froissés d'avoir dû demander la permission d'entrer, peut-être, ne venaient jamais, ou quasiment jamais, sur le blog en question. Tout doit être disponible, ouvert, gratuit, offert, depuis qu'Internet existe. Si vous avez la plus petite prétention à garder un tant soit peu de pouvoir (tu parles !) sur ce que vous produisez, vous êtes aussitôt ignoré, banni, laissé pour compte. Vous devenez invisible. Vous ne jouez pas le jeu. Vous ne parlez pas à l'époque avec sa langue, avec ses codes, avec ses réflexes de publicitaire, vous êtes out, à l'ouest de l'ouest. 

Bon, de toute manière, me direz-vous, pourquoi parler de ce blog qui n'intéresse personne et dont même l'auteur se désintéresse très souvent durant de longues semaines, ce qui, là aussi, constitue une entorse aux règlements édictés par le nouveau clergé ? En effet, la question se pose. C'est peut-être, allez savoir, parce que, comme me l'a fait remarquer récemment un correspondant sur Facebook, il m'arrive plus souvent qu'à mon tour de « tergiverser des plombes durant, à la Finkielkraut [sic], de valses-hésitations en valses-hésitations pour ne rien dire du tout ou presque ». Rien dire du tout, certes, mais il faut tout de même des mots, pour ne rien dire du tout… Ce n'est pas si simple, de ne rien dire du tout, c'est un idéal difficile à atteindre, et il faut parfois des montagnes de lettres ou de phrases pour y parvenir. D'ailleurs, on peut facilement soutenir, en ce domaine comme en bien d'autres, que je suis un débutant, ce qui devrait m'autoriser à accumuler les essais manqués et les silences tohu-bohuïques.

Je disais en commençant que les occasions de se fâcher avec nos contemporains et amis ne manquent pas, à commencer par la musique. Il y a quelques années déjà, j'ai décidé de ne plus toucher un piano, de ne plus le toucher professionnellement, je veux dire, ou sérieusement. Les raisons de cette décision me regardent, et surtout elles seraient trop longues (ou trop difficiles) à expliquer ici, même si je le voulais. Je croyais naïvement que j'avais le droit de la prendre, cette décision, et plus encore de m'y tenir, mais je m'aperçois qu'au contraire de ce que j'aurais pu penser, plus le temps passe et plus il est difficile de faire comprendre autour de moi mon "refus" de jouer (en réalité, je n'ai rien à refuser, mais les autres se chargent par leurs demandes parfois très insistantes de me mettre en situation de le faire). Je sens monter un reproche, souvent implicite, et parfois même très explicite. En réalité, il aurait fallu que je cache le fait de savoir (un peu) jouer du piano, car personne ne veut comprendre qu'on le puisse et qu'en même temps on décide de NE PAS LE FAIRE. C'est suspect. Il y a peu, j'ai vécu un moment très désagréable, où quelqu'un s'est cru autorisé, m'a-t-il semblé, à me faire passer une sorte d'examen. Oh, c'était bien sûr fait sur le ton de la plaisanterie, mais on sait bien que les plaisanteries servent le plus souvent à débusquer la vérité. J'en suis donc arrivé à un point où, pour avoir la paix, il faudrait que je mente, que je prétende ne jamais avoir fait de piano. Ce serait assez compliqué, car d'une part ce serait occulter toute une part relativement importante de ma vie, et, d'autre part, parce que, pour survivre, je donne des cours de piano, tout de même, et que je peux difficilement le cacher, cela. Mais c'est sans doute de ma faute : je manque certainement d'imagination, et n'ai pas réussi à trouver la langue qui convient pour parler de musique (car cette passion-là j'y tiens fort) sans parler de piano. La chose est difficile, certes, car l'instrument, comme son nom l'indique, est le meilleur moyen d'entrer dans la musique (je n'ai peut-être pas la forme d'esprit qui convient, car tout ce que j'ai appris, dans ma vie, je l'ai plus appris avec les doigts et avec les oreilles qu'avec mon cerveau bien déficient), mais elle ne doit pas être impossible. Ce qui rend les choses si difficiles, on l'aura compris, c'est que tout est lié, tout est relié, la musique, la littérature, la politique, la vie en société, les mœurs, la langue, les amours, les amitiés, les inimitiés, les désamours, le ressentiment, la jalousie, les principes, l'éducation, la mémoire, l'enfance, la dette, et même le désespoir. Ce qui rend le monde passionnant le rend détestable et effroyable. On n'a pas le choix : si l'on veut comprendre, ou à tout le moins essayer, il faut en passer par l'horreur, le malentendu et la trahison. Là où le sens se dresse croît la malédiction

Je suis bien placé pour le savoir. Entre ce qu'on écrit et ce qui est écrit, quel est l'écart, le jeu, l'articulation ? Une amie américaine souffre beaucoup de ce qu'elle a lu dans le journal de son amant. Elle n'aurait jamais dû le lire, ce journal, me direz-vous. Je l'avais prévenue, aussi, mais ça ne change rien. Le journaux intimes sont comme des nuages fantasques et élégants, vus de loin ; ils passent dans le ciel, au-dessus de notre tête, nous les trouvons beaux, majestueux et d'une imagination débordante, mais la pluie qu'ils délivrent est parfois glacée, acide, voire mortelle, quand c'est sur nous qu'elle tombe. Peut-on aimer en toute connaissance de cause ? C'est la question des questions. J'ai voulu croire que oui, et ça ne m'a pas réussi. Il m'est arrivé d'écrire des choses terribles sur celle que j'aimais. Ce qu'on écrit, pour soi, ou ce qu'on écrit pour tenter avec des mots d'y voir plus clair, n'est presque jamais lisible, compréhensible, pour la personne dont il est question. J'avais beau le savoir, je m'acharnais, je m'agrippais à ce désir de faire advenir un amour délivré du mensonge, un amour sachant, un amour volonté, un amour les yeux ouverts, un amour qui devrait tout à une forme de lucidité créatrice, mais ce jeu-là demande une intrépidité et une foi gigantesque, qui manque à tout le monde, ou presque. Qui déclenche les orages, qui crève les nuages, qui prend véritablement l'initiative de tirer sur le fil du visage qui immanquablement se défait alors — et c'est tout le désir qui vient avec lui, qui a tôt fait de se transformer en dégoût ? On ne sait jamais. Il y a toujours un antécédent, quelque chose qui a entamé le cycle maudit, qui l'a mis en train, et c'est toujours avant, en-deçà du geste qui paraît fatal, et plus on remonte dans l'enchaînement des gestes de la défaite plus on s'aperçoit que le commencement était le début même de l'amour. Ne jamais commencer ? Mais l'amour est précisément un commencement éternel. 

Dès qu'on écrit on écrit plus que ce qu'on pense, sinon ce n'est pas la peine d'écrire. On n'écrit pas pour les procureurs du réel, et pourtant, c'est bien la vérité qu'on cherche. On sait que cette vérité est au-delà des mots, sans doute, mais ce sont pourtant les mots seuls qui peuvent la faire sortir du bois et nous observer un instant de son masque grimaçant — parce que ce n'est pas nous qui observons la vérité, c'est elle qui nous contemple.

Peut-être qu'il s'agit d'une manie qui m'est propre, c'est possible, mais la brouille et la trahison sont pour moi parmi les instruments les plus efficaces de l'affection active. Je ne sais pas me contenter d'avoir des sentiments ou des affections, qui sont des choses qui nous arrivent, qu'on subit, comme des maladies, comme des états, je veux que ces affects aient une forme, une vie, qu'ils soient des créatures dont l'intelligence et l'imagination nous permettent de jouer comme on le fait avec des instruments de musique, pour aller plus loin dans la connaissance de l'autre, pour parvenir à une fidélité plus haute, plus exigeante, plus spirituelle, mieux accordée. C'est en ce sens que j'ai toujours compris la fameuse formule de Paul Morand : « L'amour n'est pas un sentiment, l'amour est un art. » Tristan et Isolde qui boivent le philtre de l'amour et Ève qui croque dans la pomme ne sont pas pour moi des gestes contradictoires mais les deux figures d'une même structure active : la connaissance. Il y a une sagesse de l'amour, mais elle semble réservée à bien peu. On peut la voir, l'entendre, et presque la toucher, dans la musique, et c'est ce qui rend cet art si précieux entre tous, et Chopin indispensable. 

Qu'est-ce donc qu'un blog, et celui-ci en particulier ? Un journal, un journal intime, un cahier de brouillons, une réserve d'amorces, une boîte à fiches électronique, une encyclopédie d'humeurs, un tiroir profond comme le néant, la chronique désespérée de la vie qui fuit par tous les bouts, des phrases sans queue ni tête, des paragraphes recomposés comme des familles post-modernes, la dénonciation de soi-même d'après l'ère du soupçon, un pense-bête intelligent, une escroquerie banale, un masque, une lettre d'amour qui ne sera jamais lue, et si par extraordinaire lue, jamais comprise, l'alibi qu'on se donne à ne pas faire ce qu'on a à faire, un écran posé sur le regard vide d'un squelette numérique, la preuve de notre bêtise, un crime sans cadavre et sans mobile, une déclaration de guerre, l'illusion qu'on se donne gentiment d'avoir la possibilité de parler de choses qui n'intéressent personne à des gens qu'on n'intéresse pas ? Peut-être dans le fond que c'est seulement la preuve en mots qu'on a tout raté et qu'on entend bien le faire savoir, mais ça c'est l'hypothèse optimiste.

Les histoires d'argent ont ceci d'intéressant qu'elles sont immédiatement éducatrices et permettent de partager facilement l'humanité sensible : d'un côté les généreux, de l'autre les pingres, qui trouvent toujours mille excellentes raisons à leur pingrerie. C'est une histoire vieille comme le monde dont nous aurions tous cent exemples à donner. Mes parents étaient des gens extrêmement généreux, trop sans doute, et qui, comme tous ceux-là, en ont été bien mal récompensés. Cette configuration familiale a sans doute joué un grand rôle dans ma vie. Puisque j'ai commencé ce petit texte en parlant de brouille, je ne peux pas, rouvrant ce blog, ne pas parler de l'expérience formidable qu'aura été pour moi mon "appel à l'aide" d'il y a quelques mois. Je m'étais réveillé un matin avec le coup de sonnette de mon propriétaire qui s'était déplacé (ce qu'il ne fait jamais, heureusement) car il devait avoir senti l'odeur du sang. En effet, la banque avait refusé d'honorer deux de mes chèques pour le loyer, et le brave homme devait commencer à s'inquiéter. Ce coup de sonnette, ou plutôt ces coups de sonnettes, car j'ai bien cru qu'il allait passer là toute la journée à attendre que je veuille bien lui ouvrir la porte, m'ont traumatisé, je le reconnais, d'autant qu'évidemment ils n'ont été que le prélude à un concert assourdissant de mauvaises nouvelles sur le front de la pécune. Ce n'était pas l'Or du Rhin, mais l'or du Rien, qui me faisait son grand prologue tonitruant. Comme l'amour (et ils sont presque toujours liés), l'argent est un instrument de connaissance, j'ai trop tardé à le comprendre. Il a fallu, devant le constat que les caisses n'allaient pas se remplir en claquant des doigts, ni même du bec, se résoudre à demander l'aumône, ce qui fut très pénible. Mais dans mon malheur est entré beaucoup de satisfactions, comme souvent. J'ai donc écrit à une quinzaine de personnes que je connaissais un peu ou beaucoup selon les cas, à certaines que je n'avais jamais rencontrées mais qui m'avaient montré de la sympathie et même de l'amitié en diverses occurrences. J'ai été soufflé de la grande générosité de certains qui me connaissaient très peu mais qui n'ont pas hésité à me prêter ou même à me donner de l'argent, comme ça, sur ma bonne gueule. Je ne m'y attendais pas et ce fut une très bonne surprise. La revers de la médaille, ce fut la réaction de trois personnes, dont deux que je connaissais assez bien. (Il va sans dire que parmi mes correspondants, beaucoup m'ont opposé une fin de non recevoir (si l'on peut dire), assortie ou non d'explications, et que l'affaire s'est arrêtée là, que nous sommes restés en très bons termes et que je ne leur en veux pas le moins du monde. D'autres n'ont pas répondu, ce qui est assez désagréable mais qui, étant prévisible et prévu, n'a donné lieu chez moi à aucune acrimonie particulière.) Les trois personnes dont je fais mention plus haut m'ont répondu, elles, et ce sont ces réponses, ou plutôt ces parodies de réponses, qui m'ont révulsé. Deux d'entre eux ont eu cette réplique que je trouve admirable : « Mais enfin, qu'est-ce qui te fait croire que je suis riche ? » Je dois préciser à ce point de mon récit que j'avais bien précisé dans mon appel au secours qu'on pouvait (évidemment !) me donner ou me prêter ce qu'on voulait (le contraire prouverait seulement que je suis fou), ce que tout le monde a parfaitement compris, sauf eux. Certains m'ont envoyé une petite somme, correspondant à ce qu'ils pouvaient, ou voulaient me donner, et j'ai trouvé ça très gentil. Une des deux personnes citées plus haut m'a en outre fait la morale comme à un vilain garnement qui passe son temps à se tourner les pouces, car il est bien entendu que faire de la peinture est un hobby pour rentier décadent qui ne sait pas comment tuer le temps… mais passons. Le cas de la troisième personne est encore plus intéressant. Dans un premier temps, il a répondu favorablement à ma demande, et m'a annoncé qu'il m'enverrait cent euros, ce dont je l'ai évidemment remercié. Puis, ne voyant rien venir, j'ai dû lui écrire pour lui demander s'il comptait toujours m'envoyer cette somme, car j'étais malheureusement dans l'obligation de prévoir un peu les choses, la banque ne me laissant pas beaucoup de temps pour réagir. C'est alors que cette personne m'a fait une véritable scène, m'accusant d'avoir voulu lui extorquer de l'argent (de, je le cite « l'avoir pris pour un tiroir-caisse »), et de l'avoir mis « dans une situation détestable » (sic) et l'obligeant par la même occasion à « se désinscrire de Facebook » (resic) ! Je n'ai évidemment rien répondu à ce délire, et j'ai tourné les talons. Furieux de voir que je ne répondais pas, sans doute, que je refusais d'entrer dans ses divagations, il s'est mis à faire dans le sarcasme moral et à insinuer que notre "amitié" n'avait « valu que cent euros ». Devant une telle preuve de saleté mentale, je l'ai supprimé de mes "amis" (c'était bien la moindre des choses), ce qu'il a bien sûr très mal pris et ce qui l'a autorisé à faire état, à sa façon, de ma démarche, dans des cercles d'où une réponse de l'intéressé était tout à fait exclue, bien entendu, puisque sans certains amis je ne l'aurais même pas su. Finalement, après réflexion, je me suis dit que cette aventure, ou mésaventure, m'avait apporté beaucoup : d'une part, elle m'a permis de rencontrer des gens généreux, et qui, sans cette "démarche", comme dit l'autre, seraient restés pour moi plus ou moins anonymes, et d'autre part elle m'a permis de mettre fin à des relations qui, et cela je l'avais deviné depuis un certain temps déjà, faisaient partie de ces relations que nous traînons comme des boulets. Le pire est sans doute ces gens qui, quand vous avez la tête sous l'eau, vous disent, en maîtres d'école soudain très sûrs de leur belle et bonne morale, que vous sortir la tête de l'eau « ne réglera rien sur le fond ». Comme si nous les avions attendus pour savoir que recevoir un peu d'argent de la part de bienfaiteurs ne règle jamais "le problème sur le fond", mais permet seulement d'espérer durer encore un peu, envers et contre toute raison. Comme toujours, ou comme 98 fois sur 100, nous savons toujours à quoi nous en tenir dès le début d'une relation sur celui ou celle qui se trouve en face de nous, mais, comme 98 fois sur 100, nous pondérons notre jugement par des considérations intellectuelles qui ont finalement peu à voir avec la réalité tangible et efficiente. C'est la raison pour laquelle je ne comprendrai jamais ceux qui ne veulent pas qu'on "juge sur le physique". Cette expression, "juger sur le physique", ou "critiquer le physique", est trompeuse, car le "physique" n'est pas (seulement) le physique, il est, dans 98% des cas, l'être tout entier, car l'être ne peut pas se dissimuler, contrairement à ce que l'on dit souvent. Il suffit d'ouvrir les yeux pour le voir. On peut bien entendu amender l'être, le travailler, le perfectionner, le modeler, le redresser, mais il émet toujours les signes de ce qu'il est et du travail en cours, quoi qu'on fasse. Nous ne sommes pas autrui, et nous n'avons qu'un pouvoir restreint sur notre figure — encore une mauvaise nouvelle. D'ailleurs, pour quelle raison le visage aurait-il pris ce statut si particulier, si sacré, s'il n'était porteur d'autre chose qu'un masque pour l'être ?

Mon amie est bien malheureuse et je suis malheureux avec elle. Elle se sent prise dans une nasse ; j'ai connu ce sentiment terrible. Elle me demande si elle est vraiment moche. Nous sommes tous pris sous le regard des autres, moi comme elle, c'est un jeu terriblement cruel que d'avoir un visage et un corps, et j'en ai souffert plus souvent qu'à mon tour. "Pris sous le regard de l'autre" dit tout à fait ce dont il s'agit. Comprendre l'autre c'est justement faire échange de regards (et les regards peuvent être aussi des paroles, des écrits) pour le garder dans une proximité qui ait du sens. « Ne sommes-nous que cela ? » se désolent ceux qui n'ont qu'une image spéculaire à opposer à l'autre. C'est très curieux, tout de même, cette hantise de la mocheté. Je me suis trouvé moche toute mon enfance, et aujourd'hui que je regarde des photographies de ce temps-là, je me trouve plutôt joli garçon. On pourrait résumer la chose en disant qu'au présent on se trouve toujours moche, quand il s'agit de soi-même, mais il se pourrait bien que ce soit l'inverse en ce qui concerne les autres. J'ai pris l'habitude, depuis quelques années, de ne jamais voir une jolie fille sans l'imaginer avec dix ou vingt ans de plus. Il ne s'agit pas du tout de se consoler à bon prix de ne pas être en mesure "de l'avoir", non, cela m'est complètement égal et il s'agit de bien autre chose. J'ai enfin réalisé (il était temps !) que même le désir est pris dans une histoire, et qu'être amoureux consiste (aussi) à gérer, tant bien que mal, cette durée. J'ai d'autant moins d'excuses que la musique est par excellence un art du temps que l'on pourrait définir par la manière dont le son distribue le désir dans la durée. "Construit", plutôt que "distribue", car le désir n'est pas une chose donnée une fois pour toutes, justement. Je crois décidément de plus en plus que la musique et l'amour sont un seul et même phénomène qui a pris des formes différentes à cause de la surdité "naturelle" de la grande majorité des hommes. Comme l'amour, la musique m'aura brouillé avec tout le monde ou presque. Est-ce que je ne devrais pas plutôt parler du goût ? Ah non, ça suffit comme ça, on a fait assez de dégâts pour aujourd'hui. À chaque jour suffit sa brouille.


Tout le monde n'est pas Sarah. De retour à la maison, après une visite au médecin de ma mère, je l'avais trouvée confortablement installée dans mon bureau, en train de lire mon journal intime. Même si j'en ai eu envie, je n'ai pas réussi à me fâcher. Nous avons éclaté de rire tous les deux. Lire est toujours un risque, comme vivre. Elle avait (et a toujours, j'imagine) vingt ans de moins que moi, j'étais donc celui qui est exposé, du point de vue de l'âge, à la critique, au dégoût, à la moquerie. Je crois que cette habitude que j'ai prise d'imaginer une femme avec un ou deux cycles de vie en plus date de cette époque-là. Sarah a été un modèle irremplaçable, pour moi. La demande étant venue d'elle, je n'ai pas eu à exiger quoi que ce soit. Comme j'ai pu réaliser grâce à sa bonne volonté une grande quantité d'images d'elle, j'ai constaté qu'il était possible de faire sortir d'un corps d'autres corps, et parfois en très grand nombre. Tous ces corps sont déjà , bien sûr, on ne les invente pas, on ne fait que les amener au jour, et très souvent le modèle est le premier surpris, qui croyait être unique ou à peu près. Certaines personnes possèdent un ou deux corps de rechange, d'autres en ont des centaines. Et lorsqu'on met petit à petit en lumière ces corps, il devient assez simple d'imaginer les formes que prendront ces figures latentes, dans un avenir plus ou moins proche. Les femmes veulent très souvent, le plus souvent, que vous fassiez d'elles des portraits qui les rendent belles, ou plutôt qui les montrent belles, et l'expression "aimer ses modèles" (comme "aimer ses acteurs" pour un metteur en scène, ou "aimer ses personnages", pour un auteur) est devenu une des scies les plus pénibles : « On sent que vous aimez votre modèle, Brandon-Alphonse Bachardi ! » J'avoue que je ne vois pas très bien ce que ça peut vouloir dire, de montrer quelqu'un sous son meilleur jour. Comment quelqu'un qui se regarde dans la glace pourrait-il savoir quel est "son meilleur jour", puisqu'il ne voit qu'un reflet de l'image qu'il tente de faire coïncider avec ce qui en lui regarde cette image ? Un photographe, un peintre, un portraitiste serait censé lui aussi coïncider avec cette chimère ? Il ne peut au mieux que tenter de se conformer à ce qu'il croit comprendre du désir de celui qu'il représente. Est-ce vraiment le but d'un portrait ? Est-ce qu'un portrait peut aussi nous brouiller avec le sujet de celui-là ? « Tu n'aimes pas ton modèle, tu ne m'aimes pas ! C'est comme ça que tu me vois ? Alors je préfère que tu ne me regardes plus. » À chaque fois que j'ai tenté un portrait de Raphaële, elle l'a très mal pris. Pourtant je l'ai aimée, infiniment plus que j'ai aimé Sarah. Et je la trouvais belle, sur ces portraits qu'elle détestait, sur ces portraits où elle se détestait. Ce que les modèles détestent, je crois, c'est surtout un certain rapport à la vérité. Ils ont tellement peur que notre regard échappe à leur emprise, à leur regard, ou plutôt à ce non-regard dont ils veulent conserver précieusement le pouvoir, comme un trophée durement acquis, qu'ils prennent toujours très mal le fait qu'un autre s'autorise à montrer une figure qu'eux-mêmes ne voient pas. Les photographies sont très liées au journaux intimes, je l'ai souvent constaté, et pas seulement les photos de nu. On sait bien, même si c'est confusément, que se laisser photographier (ou portraiturer) c'est, qu'on le veuille ou non, une plongée dans notre intimité. Qu'est-ce qui est dehors, et qu'est-ce qui est dedans, on ne le sait jamais avant de voir le résultat. Ce qu'on croit cacher on le laisse voir et ce qu'on pense montrer on le dissimule, c'est précisément cela qu'on voit, sur un portrait réussi, cette image à front renversé, brouillée et surprenante qui n'appartient que très peu à celui qui est mis dans le cadre.

lundi 5 octobre 2015

Emballer fillette n°2



Je ne veux pas brosser un tableau général, fut-il très simplifié, de l'histoire du cœur de la pensée occidentale (…)

Ouf !

samedi 3 octobre 2015

1882 signes


Né le 10 janvier 1956 à Rumilly, en Haute-Savoie. Famille de la petite bourgeoisie. Père pharmacien (violoniste), mère au foyer. Six frères et sœur. Enfance heureuse. Piano. À seize ans, son père meurt, sa mère l'émancipe, il part de la maison. S'installe à Annecy avec sa petite amie. Gauchiste (au PCI), brièvement, puis musicien de jazz et d'improvisation. Déménage dans le Gard, dans un village près de Remoulins. Accompagne (même) des chanteurs. Part en Inde, au Népal, à Ceylan, durant trois mois, puis s'installe à Paris. Contrepoint – harmonie – filles. Classe de percussion au conservatoire de Pantin, avec Gaston Sylvestre, et de zarb, avec Jean-Pierre Drouet. Rencontre à cette occasion son maître, Carlos Roque Alsina (du New Phonic Art), avec qui il étudiera le piano durant sept années. S'installe dans un minuscule village bourguignon, de 1980 à 1985, seul avec son chat. Travaille énormément le piano et la musique. Retour à Paris. Commence à composer, et enseigne le piano et la musique de chambre au conservatoire, jusqu'en 2001, où il claque la porte et s'enfuit en Haute-Savoie, pour s'occuper de sa mère malade : deux années extraordinaires, merveilleuses et terribles. Brève mais très intense passion sexuelle, juste avant de partir de Paris, en 2000. Mort de la mère, en 2003. Il faut partir, car la maison familiale est vendue. En 2006, se réinstalle dans le Gard, près de Nîmes. Survit en donnant quelques cours de piano, et entame une carrière de peintre, tout en continuant la composition de musique acousmatique. Disque (très réussi, donc parfaitement inconnu) en 2009. Composition vidéographique. Écrit de plus en plus, mais non publié, ou pas sous son nom. Produit beaucoup de tableaux, par défi, écrit, arrête de composer. Vieillit. Je crois que c'est tout. Ah non, amoureux d'une comtesse folle dont il finit par se séparer, il ne sait plus pourquoi.