vendredi 11 septembre 2015

Accélération et sidération


« Bon, ça va faire un peu mal, mais ça ne durera pas longtemps, essayez de vous détendre. »

Ce phénomène de l'invasion migratoire est la forêt qui cache l'arbre.  (Pour cacher un arbre disgracieux, multipliez-le par cent, par mille, et il deviendra une forêt "formidable". Pour faire disparaître un indigène, plongez-le dans un bain à forte concentration hétérogène.) Comment mieux faire accepter l'immigration massive de fond qu'en la redoublant de quelque chose qui a l'air d'être indépendant de la volonté des dirigeants occidentaux, qui se désigne à nous comme une sorte de "catastrophe", alors qu'elle n'est que l'acmé en trompe l'œil d'un phénomène qui a commencé il y a quarante ans ? Comment mieux la faire passer au second plan qu'en la noyant dans la même chose mais à la puissance dix ? Cette "migration" n'est pas un événement (d'ailleurs, ce n'est pas une migration). C'est un anti-événement, c'est une anti-migration (les espèces qui migrent le font chaque année, et chaque année reviennent à leur point de départ. Ici, tout nous démontre qu'il n'y aura pas de retour possible). Elle était déjà à l'œuvre depuis longtemps mais ceux qui l'appellent de leurs vœux n'avaient pas encore trouvé la bonne présentation, le nom adéquat, la forme ultime, qui la rendrait, non pas acceptable, mais inéluctable, impossible à refuser. Immigration est devenue migration, et de ce préfixe disparu dépend la disparition d'une espèce. Comment, en deux lettres coupées, disparues du sens, désarmer un peuple, des peuples ? La réponse a lieu ici et maintenant, en temps réel.

Ils avaient à peu près tout essayé, et malgré les succès indéniables de l'entreprise, elle rencontrait encore des résistances qu'on ne pouvait négliger tout à fait. Des critiques se faisaient entendre ici ou là qui, même si elles étaient immédiatement diabolisées et criminalisées, recueillaient tout de même inexplicablement l'assentiment sourd mais entêté d'une partie de la population. Comme souvent, le nombre et la vitesse allaient tout changer, la qualité serait créée par la quantité. Puisque les Rétifs résistaient encore à une dose forte, on allait leur administrer une dose létale, ce qui aurait pour avantage de les faire disparaître et de faire disparaître avec eux leur réticence ontologique, mystérieuse aux yeux des nouveaux Médecins de l'Espèce humaine. Puisque c'était par leur seule existence que les Rétifs opposaient une résistance à la Remplacibilité générale, la solution a consisté à les noyer dans la masse. Bien sûr, la chose était en train depuis longtemps, mais la lenteur même du processus constituait un risque qu'il se retourne contre ses promoteurs, à la faveur d'un de ces événements par nature imprévisibles et paradoxaux dont l'Histoire a le secret.

Longtemps, la doctrine avait été celle de la grenouille plongée dans une marmite dont on élève insensiblement la température. La grenouille finit toujours par être ébouillantée, mais elle ne songe pas à se révolter, puisqu'elle s'habitue à son bouillon. Ils ont fini par penser que même dans ces conditions, la chose allait s'ébruiter, et puis surtout, ce sont des impatients par nature, qui s'enivrent de leur propre puissance et qui, à mesure qu'ils deviennent différents de nous, oublient qu'il est encore possible de ne pas partager tout à fait leur enthousiasme essentiel. (Le délirant ne sait pas qu'il délire ; pour lui, il faut soigner celui qui ne délire pas en chœur.) Leur patience est à bout. La propagande était pourtant sophistiquée et efficace, mais l'appétit vient en mangeant, et ils ont les yeux plus gros que le ventre. Ils parviennent de moins en moins à masquer leur fuite en avant, on en a des signes manifestes tous les jours ; la photographie du petit Aylan n'en est qu'un exemple parmi des dizaines. 

mercredi 9 septembre 2015

Le Village (2)


Ils se sont installés discrètement, personne ne les a remarqués. Ils n'ont pas fait de bruit, ils n'ont pas invité leurs voisins à prendre l'apéro pour faire connaissance, ils ne se sont pas inscrits au club de rando, ni au concours de la meilleure photo du village. On ne connaissait pas leur nom, on ne les entendait pas, ils ne passaient pas la tondeuse, ils ne dansaient pas, nus sur de la techno, dans leur jardin, ils ne repeignaient pas leur portail sur du rap diffusé à fond la caisse, ils n'ont pas installé d'éclairage solaire dans leur jardin. Même leur chien, car ils avaient un chien, n'aboyait pas, ou très peu, quand on passait devant l'entrée. Bref, ils ne se faisaient pas remarquer, et c'est bien ce qui aurait dû nous alerter, ou nous inquiéter, ou nous interpeler. On aurait dû tout de suite aller les voir et leur demander des explications, peut-être des excuses, ou au moins leur demander de se justifier. Ils auraient pu avoir une vieille tante malade, être en dépression, ou être en situation de stress post-traumatique. Ce n'est pas interdit. On aurait compris. Nous sommes des gens tolérants. On peut très bien comprendre que tout le monde ne soit pas toujours au meilleur de sa forme, on sait être patient, attendre des jours meilleurs, et, surtout, on aurait pu leur donner un coup de main, les soutenir dans leur épreuve, être là, à leur côté, pour traverser avec eux ce mauvais moment. Le fait qu'ils ne demandent rien à personne était un signe que nous avons négligé bêtement, il faut bien le reconnaître. Tout le monde a besoin des autres, n'est-ce pas ? C'est la preuve irréfutable que nous sommes des êtres humains. L'être humain n'est véritablement humain que s'il se sent faire partie d'une famille, d'un clan, d'une société, s'il est lié aux autres et les autres liés à lui. C'est comme ça. Sinon, vous êtes quoi ? Un animal, un sauvage ? Un crypto-facho ? Une amibe ?

Le premier incident a été cette coupure d'électricité, en pleine nuit. (…)

mercredi 2 septembre 2015

Le Village (1)


Je m'étais installé dans un chamant village promis à un bel avenir, dans le Gard, un département plein de vie et de diversité, qui aspire à se développer, qui aspire à la croissance, aux animations, à l'événementiel, à la festivité revisitée par le ludique et le créatif. J'avais choisi avec soin mon implantation, en vue de démarrer une nouvelle vie, tonique, jeune, active, créatrice, conviviale. Je désirais investir mon présent et épouser mon futur dans la joie de l'instant.

Le maire du village m'avait assuré qu'ici ça bougeait, qu'on ne s'ennuyait pas une seconde, que la calendrier des fêtes était l'un des plus conséquents, tous départements confondus, des campagnes françaises, et qu'on pouvait compter sur lui pour booster la vie, pour donner du sens aux heures et du tonus au temps libre des seniors, pour ne laisser de répit à personne et pour chasser définitivement l'ennui, cette formidable plaie des temps modernes. Je m'étais laissé convaincre : on devait édifier un supermarché avec ses pompes à essence et un distributeur de billets dans la petite rue que j'habitais, les discothèques environnantes avaient reçu toutes les autorisations pour augmenter de manière importante la puissance de leurs sonorisations, et les horaires d'ouverture étaient désormais complètement libres, ce qui promettait des nuits qui durent jusqu'au petit matin. Les sens interdits qui réduisaient légèrement la circulation dans le quartier allaient être supprimés, les gendarmes couchés qui limitaient légèrement la vitesse des autos, on les supprimerait bientôt, et le maire avait également promis de ne plus faire mine d'ennuyer les conducteurs de pétrolettes qui avaient eu l'excellente idée d'ôter leurs pots d'échappement pour égayer un peu les rares nuits durant lesquelles un calme affreux s'abattait sur notre village momentanément assoupi. En outre, on avait demandé aux habitants de proposer eux-mêmes des fêtes, hors de celles qui existaient déjà, pour essayer de lutter contre l'envahissement préoccupant du silence, l'objectif déclaré étant d'arriver à un taux de 80% de journées festives ; le plus imaginatif recevrait un bon pour entrer à l'œil dans la discothèque de son choix durant une année. Bien sûr tout cela s'accompagnait de prévisions de repeuplement et de construction, un peu partout aux alentours de la commune — et l'on entendait déjà le bruit vivifiant des marteaux piqueurs, qui nous signalait dès huit heures du matin que la vie était de retour parmi nous. À cet effet, les terrains à construire avaient vu leur prix baisser considérablement et des subventions efficaces rendaient le prix des loyers extrêmement attrayant. En outre, dans mon quartier, l'éclairage nocturne était très efficace : de la tombée de la nuit jusqu'à l'aube, on y voyait comme en plein jour, et peut-être même mieux qu'en plein jour, ce qui permettait d'ailleurs à ceux qui avaient des insomnies de passer leur tondeuse la nuit et ainsi d'éviter les grosses chaleurs de l'été. Nous avions un feu d'artifice magnifique quatre fois par an qui attirait les habitants des alentours et aussi pas mal de touristes. Autant dire que notre commune était une commune pilote dont on ne pouvait qu'être très fier. Nous étions d'ailleurs passés plusieurs fois déjà à la télé lors de reportages très élogieux. La preuve de la réussite de notre bourgade ? Les fêtes de voisins se multipliaient de manière exponentielle, et il n'était pas rare d'y être invité jusqu'à trois fois dans une même semaine. 

Je n'avais donc qu'à me féliciter de mon choix judicieux, et la vie s'écoulait joyeusement, dans la commune de V., jusqu'à ce qu'un événement inexplicable remette notre paisible bonheur en question.

(…)