dimanche 30 août 2015

L'Émission !


Alors j'ai envie de dire que ça fait plaisir de vous voir sourire ! Chers auditeurs, j'ai en face de moi Adolf H, Mao T-T, Joseph S, et Pol P, eh oui, rien que ça, et je peux vous dire que ça va donner une émission de folie ! [Applaudissements] Comment allez-vous, Messieurs ? Tiens, si l'on commençait par Adolf (vous permettez que je vous appelle Adolf ?), j'ai envie de commencer par Adolf, parce qu'on peut dire que vous revenez de loin, vous ! Racontez-nous un peu, Adolf ! Vous n'êtes pas sans savoir qu'on a raconté énormément de choses sur vous ; pourriez-vous nous donner votre version des faits ? Où étiez-vous passé, depuis tout ce temps ? On a dit tellement de choses, tout et son contraire, à votre sujet, que vous étiez mort, suicidé, assassiné, enfui en Amérique du sud, que vous vous étiez fait refaire le portrait, etc. Allez-y, j'imagine que vous avez beaucoup de choses à nous raconter ! Nous sommes en direct, donc rien de ce que vous direz ne sera coupé au montage, et l'audience dépasse tout ce qu'on a connu jusqu'à présent, alors je n'aurai qu'un mot : lâchez-vous ! Qu'on apporte un verre d'eau à Adolf, s'il vous paît. Non, non, s'il vous plaît, Pol, attendez, attendez je vous prie, votre tour va venir très vite, je vous le promets. Oui, nous comprenons tous que vous avez beaucoup de choses à dire, que vous voulez rectifier les erreurs manifestes que les historiens ont commises à votre propos, mais je vous assure, nous allons prendre notre temps, et vous aurez tout le temps qu'il vous faut pour vous exprimer. Je vous en donne ma parole de journaliste. Prenez exemple sur Mao, regardez comme il est patient, calme, pondéré, allez, calmez-vous, tout va bien se passer. Pourtant, vous les Asiatiques, on dit que vous êtes sages, hein, mais ma parole, on dirait bien qu'il y a de sacrées différences entre le Cambodge et la Chine. Allez, Adolf est prêt, laissons-le s'exprimer, c'est tout de même le principal accusé, enfin, présumé coupable, ici, il faut bien commencer par quelqu'un, après tout. Non, Joseph, non, vous n'allez pas vous y mettre vous aussi, remettez votre oreillette je vous en prie, je ne comprends pas le russe. Apportez une vodka à Joseph, Mylène, s'il vous plaît. Allez, on écoute Adolf, un peu de discipline, Messieurs ! S'il vous plaît !

— …

— Prenez tout votre temps, je ne vous interromprai pas. Je vous laisse parler à votre guise. Vous êtes ici chez vous. 

(…)

vendredi 28 août 2015

Petit pouvoir


Petit pouvoir, petit pouvoir ! Il est là, mon petit pouvoir, entre mes jambes, comme un moineau déconfit en extase bénigne. Il n'a l'air de rien. Au repos comme un guerrier au chômage. Mais je vous assure qu'on l'a connu très vaillant et infatigable, indomptable, formidable ! Là, il reprend des forces. Il attend son heure, qui ne saurait tarder. C'est vrai, il y a déjà un moment qu'il attend son heure ; mais il est patient. Il ne s'en fait pas. Être à l'heure est sa devise. Pourquoi s'en faire ? Quand il n'y a pas de travail, on se repose, comme disait tante Mathilde à l'heure de la sieste. 

Oui mais tante Mathilde était une femme. Les femmes c'est pas pareil. Elles ne travaillent jamais, les femmes. Une femme, ça attend, ça se laisse faire. La joie d'une femme est dans la passivité. La joie d'une femme ne dure pas qu'un instant, la joie d'une femme, et son bon plaisir, sont infinis. Qu'elle respire, qu'elle dorme, qu'elle urine, qu'elle mange, la femme est comblée de jouissance, et même vide elle est pleine de cette joie liquide. Ça fait une sacrée différence, croyez-moi ! Je dis que la femme attend mais ce n'est pas vrai. Elle n'a rien à attendre, ou plutôt, l'attente est aussi sa jouissance et sa joie. Les femmes, c'est une chose assez compliquée, mais c'est aussi très simple, beaucoup plus simple qu'un homme. Ça fonctionne toujours. 

Notre pouvoir à nous, les hommes, bien qu'il soit très réel, est très limité dans le temps. Juste le temps d'une érection, et même si l'on met bout à bout toutes nos érections, ça ne fait pas grand-chose. Les hommes, on est du chronomètre, du rythme, on pense à tenir, à bander, toute notre vie se passe à vouloir tenir. Ça fatigue, ça, de tenir. Et d'ailleurs, souvent on tient pour des prunes. Ça ne suffit pas. La femme va encore trouver le moyen de se plaindre. 

La femme aime se plaindre, ça l'occupe, durant son éternité de joie. La femme est comme le ciel, on ne peut jamais la combler. C'est un trou sans fond, un panier sans anse, une pipe déculottée, un pruneau sans noyau, une figue sans figuier. On essaie de regarder dedans et on s'y voit comme dans un miroir, et ça l'amuse de nous renvoyer à nous-même, quand on voudrait comprendre où l'on dépose notre petit pouvoir de l'instant. Ça n'a pas de plan, une femme, puisque ça n'avance que pour aller nulle part et en revenir, et l'absence de plan nous chagrine beaucoup, nous les hommes. Quand on veut bander, il faut un plan. 

L'homme est là, la femme est ici. Ça ne coïncide jamais mais elle a appris à nous faire croire le contraire, et nous avons appris à faire semblant de la croire. Il faut en permanence se rappeler d'oublier que nous savons que nous ne pourrons pas tenir. Est-ce comique ? Oh oui, c'est comique ! Une des premières choses qu'on comprend, quand on commence à faire l'amour à des femmes, c'est qu'il faut s'abstenir absolument de rire durant l'acte. Il faut être d'accord avec l'acte pour être d'accord avec l'être, et, pour cela, il faut, au moins dans un premier temps, éliminer le comique extraordinaire de cette situation. Un acte que le monde entier a fait avant nous ne peut être que d'un comique ahurissant, surtout lorsqu'on le fait très sérieusement, en croyant très sérieusement qu'on est en train de l'inventer. 

Le petit pouvoir des hommes, le petit pouvoir dressé, qui veut tenir, les rend si ridicules qu'ils en sont transfigurés. Quand les femmes ne sont pas occupées à jouir, c'est-à-dire très rarement, elle s'agrippent à ce petit pouvoir comme à un rire qui aurait durci, le temps d'éclater à l'extérieur de l'homme, qui aurait gelé, à peine sorti de l'homme, et qu'elles vont faire fondre en elles, pour lui redonner un peu le sens des réalités. Entre "tenir" et "venir", il y a seulement le pouvoir de la femme. 

lundi 24 août 2015

(RIP)


Notre vie n'est qu'un obstacle entre nous et la mort. Elle fait tout ce qu'elle peut pour se mettre en travers, elle y croit, elle se prend vraiment pour un abri, même si l'on s'aperçoit, un peu tard, qu'elle n'est en réalité qu'un tremplin. Il en est qui sortent de la vie à grande vitesse, à la vitesse accumulée de l'élan qu'ils se sont donnés dans leur vie, et d'autres dont l'allure vitale peine à les amener jusqu'à la mort. On a l'impression que leur vie va s'arrêter avant la mort, juste avant, les laissant en plan dans une sorte de non-vie qui n'est pas la mort. On les plaint. Pour bien mourir, il faut avoir accumulé une certaine vitesse qui permet de franchir le seuil sans que celui-ci nous retienne. 

Imaginons un instant qu'il n'y ait pas de vie avant la mort. La naissance serait donc supprimée, effacée, oubliée, mais, sans naissance, plus de mort non plus. Les êtres que nous sommes passeraient donc directement du néant au néant, sans coup férir, sans accident, sans bévue ou autre maladresse. Il n'y aurait aucun à-coup, aucun risque de mortalité infantile ou d'enfantement difficile. Bien sûr, certains auraient un peu de mal à distinguer le néant premier du néant second, c'est inévitable, mais, hormis ce léger inconvénient, je pense que tout le monde y trouverait son compte. Plus de maladies, plus de chagrins d'amour, plus de guerres, plus de séparations déchirantes, plus de complexe d'Œdipe, finie la hantise du Front national, une Terre qui pourrait enfin souffler, des bêtes qui en reviendraient à une vie saine et sauvage, un niveau de bruit et de pollution bien inférieur à ce qu'il est actuellement, et enfin, le sempiternel problème de la surpopulation réglé définitivement. 

Même s'il parait difficile d'imaginer clairement ce qu'il en serait de l'être, dans ces conditions nouvelles, il paraît évident que les avantages de cette nouvelle organisation ontologique sont bien plus nombreux que ses inconvénients. Le désir fondamental de l'homme n'a-t-il pas toujours été de minimiser les obstacles qui se dressaient devant lui, sinon de les faire disparaître tout à fait ? Toutes les théories généreuses qu'il a élaborées durant son histoire nous paraissent en comparaison bien timorées, bien limitées, si on les oppose à notre projet grandiose et révolutionnaire. Toutes les utopies politiques connues n'avaient pas osé s'attaquer à cette épine gigantesque dans le pied de l'humanité. Quelle loi, quel impératif, quel dieu égoïste et insensible pourrait bien vouloir que cet état perdure pour l'éternité, qu'il soit interdit à l'homme d'échapper enfin à la malédiction qui l'a depuis les origines enchaîné au vivant ?

Qui a décrété que le vif était supérieur à l'inanimé ? Quels sont les critères qui ont permis de décider de cette soi-disant supériorité ? Si l'on creuse un peu la question, on voit qu'il n'existe aucune raison sérieuse de préférer la vie à la mort. C'est seulement l'habitude qui nous a amenés à penser de la sorte, et  un vague sentiment religieux ; sûrement pas la raison. Lorsque qu'un humain décède, on parle du "repos" éternel. On lui souhaite ce repos et cette paix également éternels. C'est bien la preuve que cet état de repos est hautement souhaitable. Pourquoi ne pas désirer faire précéder cet éternel repos d'un autre repos, qui pourrait tout aussi bien être éternel, lui aussi ? Je ne vois pas au nom de quoi s'opposer à ce légitime besoin de repos. Contrairement à une idée très répandue, le repos n'est pas seulement destiné à redonner des forces, à réparer la machine vivante, il est aussi et avant tout le lieu et le moment du seul plaisir humain qui ne demande rien à personne, qui se suffit à lui-même, et, surtout, qui ne nuit à personne. Que chacun se repose et les vaches seront bien gardées.

Mais j'en vois qui vont venir nous parler des grandioses réalisations du génie humain, de l'art, de la philosophie, de la technique, de la pensée. À ceux-là, je répondrais tout d'abord que ce qui existe déjà est très suffisant, qu'il n'y a nul besoin véritable d'ajouter encore à ce dont l'homme a doté le monde. Tout ce qu'on pourrait produire serait désormais superfétatoire et ne ferait que démontrer la prétention inouïe de l'espèce humaine à laisser une trace derrière elle. Mais ce n'est pas encore la véritable raison. Le vrai est que rien n'est comparable au repos, ni le génie, ni l'ambition, ni l'amour, ni la sexualité, ni le pouvoir, ni l'argent, ni les royaumes, ni l'or, ni les jardins suspendus de Babylone, ni l'Art de la fugue, ni le dernier aphorisme de Paulo Coelho, le vrai est que la vie n'est en rien une nécessité pour l'homme, et qu'à courir après celle-là, celui-ci a perdu un temps infini en une activité vaine qui l'a mené où l'on sait. Il n'est pas trop tard pour renoncer définitivement à ce passage court et chaotique entre deux éternités bienfaisantes, et pour redonner à l'être sa vocation profonde, qui est de rester allongé sans bruit, sans paroles et sans mouvement dans son non-être premier.

Plutôt que la vie éternelle espérée de tout temps, la non-vie éternelle. On peut penser que cela reviendrait au même, mais seule l'expérience nous le dira, et le plus tôt sera le mieux. 

Kundera


Je suis en train de lire Kundera, et celui-ci apparaît dans l'encadrement de la porte ! Il porte un étui à violon et un grand carton à dessin. Il me demande comment se nomment les habitants de Vézénobres. Je lui réponds, mais j'ajoute que je ne suis pas sûr de moi.

On entend un énorme vacarme. Avions, chars, mais oui, nous sommes le 21 août ! Il ne semble pas entendre le bruit, pourtant infernal ! Il me sourit, puis reprend sa marche (il était en train de gravir les escaliers). 

Je cours après lui, mais il a disparu. Je m'égare dans les ruelles très pentues du village, le sol est glissant, et tout à coup, la nuit est tombée. Je n'ose plus faire un pas. Je m'avise que les bruits militaires ont cessé,  et je vois qu'il se met à neiger. Puis, du fond de l'espace me parvient la musique du troisième Nocturne de Debussy, avec les femmes qui chantent à bouche fermée, et je vois Luna qui vient à moi, marchant lentement, recouverte d'un manteau de neige immaculée. Elle a l'air épuisée. Je la prends dans mes bras et je m'aperçois qu'elle pleure doucement, sans bruit. Ses pattes sont en sang. Elle a traversé la mort pour me rejoindre et c'est un miracle que j'aie été au bon  endroit pour la retrouver. J'ai honte de ce hasard.

Kundera sort d'ici. Il me dit que Kundera aurait pu placer la barre plus haut, dans ses romans, mais que ses essais sont bons. Je lui demande pourquoi il a cessé d'être Kundera, et alors il éclate de rire, remet son chapeau sur la tête, et s'en va. 

J'ai bien senti qu'il n'était pas convaincu par ma peinture. Il me dit : « Vous touchez à tout ! » et je ne peux que lui donner raison. Je touche à tout parce que j'aurais voulu toucher toutes les femmes. 

vendredi 21 août 2015

Les Nouveaux Agélastes


« Mais nous savons que le monde où l'individu est respecté (le monde imaginaire du roman, et celui, réel, de l'Europe) est fragile et périssable. On voit à l'horizon des armées d'agélastes qui nous guettent. »
Si Kundera écrivait son texte aujourd'hui, il nous dirait que les agélastes sont là, parmi nous, par milliers, et qu'ils ont remporté la partie. C'est à Jérusalem qu'il a prononcé ces paroles, dans ce petit pays européen au cœur du monde arabe, et je vois dans ce fait un signe prémonitoire incroyablement lumineux. 
L'Europe littéraire a vécu. Une autre Europe l'a remplacée. Et cette autre Europe met la nouvelle Europe en conformité avec les idées qui l'ont portée jusqu'ici. La nouvelle Europe ne plaisante pas, la nouvelle Europe n'a pas le sens de l'humour, et comme la nouvelle Europe a trouvé sur le sol dont elle porte le nom des Européens qui avaient encore un peu le sens de l'humour et qui donc lisaient encore un peu, elle a décidé de remplacer ces vieux peuples récalcitrants par de nouveaux peuples pour qui l'Europe n'est qu'un territoire, des règlements et des services. 
En Europe, le roman a été remplacé par le rap, Rabelais par Christine Angot, la galanterie par la burqua, la gastronomie par les Mc Donald's, et les Européens par des agélastes à la fois hurlants et pleurnichards. 
Heureusement que nous avons encore un peu d'humour, parce qu'il y aurait de quoi pleurer.

mercredi 19 août 2015

Les Synonymes


« Le moindre service qu'un auteur peut rendre à ses œuvres : balayer autour d'elles. »

Cette phrase de Kundera pose aux moins deux problèmes. Le premier problème est d'ordre linguistique. Kundera écrit : « Le moindre service » en pensant évidemment à l'expression « la moindre des choses ». Lorsqu'on dit ou écrit « c'est la moindre des choses » [de faire ceci ou cela], ça signifie que ce n'est rien du tout, qu'"on peut bien le faire !", que cela ne nous donnera pas beaucoup de travail, et qu'en somme on est tenu de le faire. Kundera veut à l'évidence signifier qu'il est du devoir de l'auteur de « balayer autour de [ses œuvres] ». Mais ce n'est pas ce qu'il dit, me semble-t-il. Écrire : « Le moindre service qu'un auteur (…) » signifie plutôt : « Le plus petit service [le plus négligeable] qu'un auteur puisse rendre à ses œuvres… » ce qui sous-entend qu'il pourrait rendre des services plus importants, plus utiles, plus essentiels, à ses œuvres. On pourrait essayer de continuer la phrase : « Le moindre service qu'un auteur peut rendre à ses œuvres : les remettre à temps à son éditeur. Le service le plus important qu'il peut leur rendre : balayer autour d'elles. » Bref, peu importe, me répondra-t-on, puisque tout le monde comprend ce qu'a voulu dire Milan Kundera. C'est vrai, tout le monde comprend. Mais ce petit détail m'invite néanmoins à me poser une question : Milan Kundera a-t-il eu raison d'écrire en français à partir des années 80 ? Il écrit très bien, son français, bien meilleur il va sans dire que celui de la plupart de nos compatriotes, lui permet bien entendu d'écrire le type de romans qu'il écrit. Il est même possible que sur le point précis soulevé plus haut, ce soit lui qui ait raison contre moi. Tout de même, il me semble qu'on ne peut pas ne pas se poser la question des écrivains qui écrivent dans une langue qui n'est pas leur langue maternelle. Même s'ils maîtrisent parfaitement la syntaxe, la grammaire et le lexique de ces langues, il me paraît évident qu'ils ne peuvent pas sentir toute l'épaisseur historique et sociale qui en fait la profondeur sémantique et le feuilleté poétique. On sait bien qu'un mot est toujours beaucoup plus qu'un mot, qu'il charrie avec lui non seulement son étymologie mais encore tous les différents sens par lesquels sa signification et son emploi sont passés au cours des siècles, toutes les résonances sémantiques et poétiques, sociales et politiques, dont il s'est chargé durant sa traversée de la littérature et de son usage commun. Tout ne se trouve pas dans les dictionnaires, et si même tout s'y trouvait, encore faudrait-il pouvoir le déchiffrer, ce qui est loin d'aller de soi.

À ce stade, un autre problème se pose, dont Kundera est très douloureusement conscient, le problème de la traduction. Kundera vit en France, depuis 1975, il parle et pense en français, et l'on imagine volontiers que la langue française, pour lui, est extrêmement importante. Elle a de plus une aura littéraire et politique bien supérieure à la langue tchèque. S'il avait continué d'écrire dans sa langue maternelle, il lui aurait fallu faire traduire ses livres en français (comme ce fut le cas de ses premiers romans) ou les traduire lui-même. Quand on lit ce qu'il écrit sur les traductions de ses romans, on comprend qu'il ait voulu éviter cela à tout prix. Et s'il avait traduit lui-même ses romans, d'autres problèmes se seraient posés. Est-il possible d'écrire dans une langue sans penser déjà à la traduction qu'on en fera dans l'autre langue ? Et, si l'on répond non à cette question, qu'en est-il, littérairement parlant, d'une langue qui ne serait finalement que le brouillon d'une autre langue ? Et puis, cette traduction en français, ne poserait-elle pas de toute façon le problème de la familiarité avec cette langue ? On comprend qu'il ait fait le choix d'écrire directement en français.

Kundera cite Jan Skacel : « Les poètes n'inventent pas les poèmes / Le poème est quelque part là-derrière / Depuis très très longtemps il est là / Le poète ne fait que le découvrir » La traduction est un acte poétique autant que la poésie est une traduction, elle ne doit pas inventer, elle doit "découvrir" ce qui se tient là, "quelque part là-derrière", qui n'est plus dans la langue originelle et pas encore dans la langue cible, quelque chose qui se trouve entre les deux et qui existe déjà, avant que le traducteur s'engage dans son travail. Réussir à découvrir ce qui se tient "là-derrière" en dégageant ce qui fait écran, fait du traducteur une sorte de poète transparent. Il doit trouver de la permanence derrière le rideau mouvant des mots, de la phrase, de la langue, quelque chose qui va résister à la transmutation, au passage, à cette sorte de rabot (ou de râpe) qui va passer sur le texte et peut-être en ôter le meilleur. Trop fin, et la langue originelle disparaît, trop épais, et les morceaux ne se laissent pas assimiler par le texte, le réglage du filtre est très difficile et relève de l'inspiration plus que de la technique. « Une traduction ne doit pas couler », sinon le style est perdu, mais une traduction ne doit pas non plus buter sur les mots, sur les expressions, sur les phrases. On voit qu'il s'agit un équilibre toujours instable, et d'une sorte de miracle.

« Les traducteurs sont fous des synonymes » écrit Kundera, et c'est sans doute sa critique la plus acerbe à l'endroit des traducteurs. Imagine-t-on un compositeur qui s'ingénierait à remplacer un accord à chaque fois qu'il revient dans la partition, par autre chose d'équivalent ? Éloge de la litanie, de la répétition (Vivant Denon), mais surtout de l'irremplaçable. Kundera note que le mot "maison" revient huit fois en six phrases dans le texte originel du commencement d'Anna Karénine, alors que dans la traduction française il n'apparaît qu'une seule fois.
 « Je récuse la notion même de synonyme. » Voilà sans doute la déclaration liminaire et fondatrice de tout vrai écrivain. Synonyme ? Que voulez-vous dire par là ? Si les synonymes existaient dans la langue littéraire, tout le monde ou presque saurait écrire, et les mots en question n'adhéreraient pas au papier sur lequel ils sont imprimés. Ils tomberaient à chaque fois qu'on ouvre un livre et seraient remplacés sans qu'on s'en rende compte par d'autres mots. Les synonymes, c'est un peu comme les peuples, aujourd'hui, qu'on déplace et qu'on remplace, à volonté, en fonction d'impératifs extrinsèques à leur histoire. Le synonyme est une invention de boutiquier, de marchand ou de professeur, ou encore de communiquant. Les synonymes, c'est la croyance que plusieurs signifiants renvoient à un même signifié, ce qui est peut-être vrai dans une langue appauvrie (administrative, quotidienne, utilitaire, machinale) mais certainement pas dans la langue enrichie de la littérature. Et ce qui enrichit la langue, c'est précisément le fait que les vocables ne soient pas interchangeables, qu'on ne puisse pas les déplacer sans déchirer l'étoffe fragile du sens. 

« L'artiste doit faire croire qu'il n'a pas vécu. », disait Flaubert. Kundera, et Musil, et Joyce, et Faulkner, et Hemingway, ne veulent pas de leur biographie. Ils font le ménage autour de leurs œuvres et de leur vie déconstruite utilisent les matériaux pour en faire le socle de leur œuvre. Il n'y a rien de plus exaspérant pour moi que ces gens qui veulent des "renseignements" sur ce que je fais. Et comment, et pourquoi, et quand, et là, vous avez utilisé de la résine, et un pinceau de putois ou de blaireau ? Et ce triangle, là, c'est bien ce que je crois, n'est-ce pas ? Il faudrait toujours mentir. Mais sans doute que la meilleure façon de mentir est encore de dire la vérité, comme la meilleure manière de se cacher est de se montrer sous toutes les coutures. Dès qu'on se montre, les gens détournent le regard. Quelqu'un qui regarde ce qu'on lui montre est une exception, quelqu'un qui écoute ce qu'on lui dit est encore plus rare. Les gens préfèrent traduire ce que vous leur dites. Ils préfèrent mettre leurs mots à la place des vôtres. Ils préfèrent les synonymes. De vos réponses, ils ne retiennent que celles qui leur conviennent. Ils sont dans le faux et dès qu'un peu de vrai montre le bout de son nez, ils trouvent que ça détonne (et c'est vrai !), que ça sent mauvais, que c'est déplacé, incongru, "provocant". Ils sont sérieux comme des enfants. Ils sont comme Michel Onfray : Ah, si vous avez dit ça, peint ça, composé ça, c'est parce que, dans votre vie, avec votre petite amie, avec votre banquier, avec François Hollande… Je comprends ! Tout s'explique ! (Ils aiment les inférences, les donc.) C'est la raison pour laquelle "faire le ménage autour de ses œuvres" est très mal vu. Comment ? Vous auriez la prétention de vous appartenir ? L'artiste appartient à son public, à la société qui le tolère, c'est bien connu, il n'a pas à faire le tri, à jeter, à cacher, il nous DOIT une transparence totale, elle fait partie du contrat. Il est un producteur parmi les autres, et, comme tel, n'a à se charger ni de la distribution, ni du jugement sur son travail. L'artiste, selon ce nouveau pouvoir, ne saurait séparer son geste de ceux qui sont censés le reconnaître, l'évaluer, le justifier, et, par-dessus tout, l'authentifier.

Il ne faut jamais sous-estimer la misomusie du public, même et surtout du public qui se presse aux expositions et aux concerts. (« Il existe une misomusie populaire comme il existe un antisémitisme populaire. Les régimes fascistes et communistes savaient en profiter quand ils donnaient la chasse à l'art moderne. » Qui l'eût cru ? Cette misomusie-là refait surface aujourd'hui, mais elle a bien sûr évolué. Elle se croit plus intelligente que son aînée, et en cela elle est aussi moderne que ceux qu'elle pense combattre.) En réalité, ils viennent réclamer. Réclamer leur dû, et réclamer tout court. Une de ces misomusiennes sort d'ici. Elle m'a fait comprendre que "si elle voulait, elle pourrait faire la même chose que [moi]", que la place que j'occupe, je l'occupe en fait indûment, un peu par hasard (ce qui est la pure vérité), et qu'il ne faudrait pas que j'en abuse (je n'ai pas cette impression). Il existe plusieurs sortes de misomusiens, mais, parmi eux, une race très virulente est celle des pseudo-artistes, ces artistes qui seraient artistes s'ils-le-voulaient, et qui sont l'exact pendant de ceux qui se déclarent artistes sans l'être le moins du monde. Qu'est-ce qui les retient ? Je crois le savoir mais je préfère ne pas le dire ici. Ces deux catégories ont beaucoup en commun. Elles pensent toutes deux que l'art est une décision, qu'on veut faire œuvre d'art, et qu'il suffit ensuite d'y mettre les moyens adéquats. Les "artistes contemporains" en sont issus. D'ailleurs, dans les "écoles" d'art, aujourd'hui, on apprend plutôt à devenir artiste que des techniques, qu'un savoir ou des connaissances. L'art est devenu un métier comme un autre, à l'instar de la prostitution. On a désormais, à côté de "la filière porc", la filière porno, la filière art contemporain. À tous ces gens, on a envie de dire : « Mais, vous savez, l'art n'est en rien obligatoire. Vous pouvez parfaitement vivre heureux sans lui. Il ne vous en voudra pas de le laisser en paix. » Et en effet, on peut très bien vivre en paix sans Kafka, sans Proust, sans Beethoven, sans Manet et sans Musset. Il faut absolument arrêter de vouloir forcer les gens à fréquenter les salles de concert, les musées, les expositions, il faut arrêter de leur faire croire qu'on peut lire de la poésie dans le métro, qu'on peut écouter de la musique dans les ascenseurs, qu'on peut voir de la peinture sans un minimum de connaissances, il faut absolument faire payer, et payer cher !, les entrées des spectacles, des concerts, il faut bannir absolument la gratuité, qui a fait tant de mal à la culture en général et à l'art en particulier, il faut dissuader ceux qui veulent se lancer dans la carrière, il faut rendre les choses encore plus difficiles, et il faut surtout, mais je sais bien que je rêve, remettre l'élitisme au goût du jour ! Il est absolument normal que l'art soit réservé à une élite, une vraie élite. Kundera dit quelque part que l'Européen est celui qui a la nostalgie de l'Europe, eh bien je crois que l'artiste est celui qui a la nostalgie de l'art. Les nouvelles "élites" (c'est-à-dire les élites mass-médiatiques et financières (c'est-à-dire les élites petites-bourgeoises)) n'ont aucune nostalgie, elles se complaisent au contraire dans ce qui les fait tenir : la fuite en avant perpétuelle dans un présent éternel. Il faut absolument se rappeler que "l'élitisme" a une histoire (le terme apparaît en France en 1967) : c'est la première fois dans l'histoire que la langue jette un éclairage négatif sur cette notion. Il faut également se rappeler que les pays communistes, à la même époque, ont persécuté leurs élites culturelles. Nous payons aujourd'hui le prix de cinquante années de dénigrement systématique envers ce qui a permis à la culture de se développer, et je peux témoigner, personnellement, de la violence de cette chasse à l'élitisme. Comme Éric Zemmour, je crois que la révolution de 68 a réussi, contrairement à ce qu'on répète sans cesse. Nous avons changé de régime depuis lors, mais sans que nous en ayons conscience. C'est une révolution qui n'a pas pris la forme de la grande Révolution, certes, mais c'est une révolution tout de même. Celle de 1789 avait amené la bourgeoisie au pouvoir, celle de 68 a amené la petite-bourgeoisie au pouvoir, et les conséquences de ce changement sont aujourd'hui encore incalculables, car la petite-bourgeoisie a été sans doute plus intelligente que la classe qu'elle a remplacée, elle n'a exclu personne, elle a au contraire voulu inclure tout le monde. En cela, la société qu'elle a fabriquée est une société sans classes, donc une société communiste


Si Milan Kundera avait continué d'écrire en tchèque, en plus de toutes les difficultés déjà évoquées, il aurait eu beaucoup plus de mal à "faire le ménage autour de ses œuvres", du moins dans le pays qu'il avait élu comme sa nouvelle patrie, et, comme il le dit lui-même, cela lui aurait demandé beaucoup plus de travail encore. Nous autres Français nous avons donc la chance inouïe, parce qu'entre deux maux il a choisi le moindre, de pouvoir lire un auteur tchèque parfaitement traduit en français par celui-là même qui trouve tous les traducteurs mauvais.

À Madame Sophie Bastide-Foltz

lundi 17 août 2015

Le Pari


Et tout l'auditoire rit. Entre ciel et terre, la marée emporte les derniers vers. Obscures pensées de l'Amiral et notes aiguës du baryton, la farce tourne et le sang déborde. On hisse les voiles, on prie la sainte Vierge. La montagne accouche d'un sourire qui nettoie les dernières pensées de Joseph K. Aux fenêtres, les filles du baryton se dénudent gaiement pendant que l'incendie gagne. Les rires redoublent d'intensité. Le rideau retombe sur ses pieds et l'Amiral expire sur le sein de la soprano. 

— J'ai réussi mon pari. 

— Quel pari, Georges ?

— Si j'en parlais, je ne pourrais pas réussir mon pari.

jeudi 13 août 2015

Les Passants


L'été est une saison utile aux hommes virils. En se dénudant, ils peuvent exhiber leur virilité, plus ou moins cachée le reste de l'année. Bras nus, jambes nues, torses nus parfois, ils arborent leurs muscles, leurs tatouages, leurs poils, leur bronzage. Je les vois passer dans l'escalier avec leurs femmes, avec leurs enfants, et il est parfaitement clair que cet étalage de virilité décontractée les justifie pour les onze autres mois de l'année.  Les onze autres mois de l'année, leur virilité est en principe réservée à madame, dans le secret de la chambre à coucher. Il se peut aussi que cette virilité soit une ennemie pour l'épouse, que celle-ci redoute celle-là tout en la désirant. Mais en été on sent que les choses sont plus simples. La Légitime promène la virilité de son mari pour la faire admirer aux concurrentes, pour leur faire savoir quelle chance est la sienne, et qu'elle n'est pas là pour partager. Elle est la seule légitime propriétaire de la force du chef de famille, elle en a la jouissance et elle désire que cela se sache. La puissance du mari rejaillit sur elle. Ajoutée à la présence des enfants, elle concrétise la réussite de la famille, essentiellement due à la mère, à l'épouse, à la femelle, qui a su, par ses charmes, par sa fertilité, par sa puissance organisatrice, rendre possible et désirable la construction sociale et sexuelle qu'on appelle la famille et à laquelle on doit la survie de l'espèce. Mais la femme sait que cette construction est précaire, qu'il faut la protéger en permanence contre toutes sortes de dangers qui la menacent et la fragilisent. La femme ne peut jamais se reposer sur ses lauriers, elle doit constamment être vigilante, aux aguets, elle ne peut dormir que d'un œil, et ce qui-vive perpétuel l'épuise. 

Alors il arrive qu'elle craque et que, de Gardienne du temple familial, elle se transforme en déesse de la Destruction, que de ses mille bras soudain devenus fous elle broie et saccage l'édifice qu'elle avait patiemment construit et dont elle était la reine secrète. Elle va séduire un autre mâle, se rendre compte de la facilité déconcertante de l'entreprise, comparée au dur labeur d'une mère de famille, elle va comprendre à quel point il est aisé, grisant et gratifiant d'aller présenter ailleurs les charmes dont elle ne peut se servir chez elle qu'à bon escient et dans un cadre justifié par la nécessité, elle va monnayer son savoir d'épouse en science de la séduction, et réaliser qu'elle était riche sans le savoir. Ce qu'elle ne comprend pas immédiatement c'est qu'une fois que la séduction aura atteint son but, non seulement la famille sera détruite, mais tout sera à recommencer, exactement comme la première fois, alors que le temps aura déposé un poids supplémentaire sur ses épaules. Non, ce n'est pas tout à fait exact. Une chose a changé : elle sait désormais qu'elle ne peut rien contre les forces de destruction, et que la force de destruction contre laquelle elle est la plus impuissante, c'est elle-même. 

Alors elle va se mettre à haïr ces hommes qui passent dans les ruelles, l'été, en short et en débardeur, avec leurs poils obscènes, leurs muscles vulgaires, leurs tatouages ridicules, leurs lunettes de soleil de ploucs, avec leurs corps luisants de transpiration, bien en vue de tous et de toutes, à portée de main, à portée de bouche et de naseaux, et avec ces femelles idiotes qu'ils traînent après eux comme un résidu inutile, grotesque dans sa prétention à tenir les mâles à l'abri des tentatrices qui rôdent alentour, comme elle, désabusée aigrie et envieuse, qui veut faire payer à d'autres le mal qu'elle s'est fait à elle-même. 

Elle va se mettre à haïr ces hommes qui l'ont détournée de son rôle de mère et d'épouse et qui l'ont conduite à faire elle-même son propre malheur. Leur virilité, en exacerbant sa féminité, aura finalement contribué à détruire celle-ci, l'aura abîmée, lézardée, l'aura transformée en source maléfique, et, comme elle les hait, maintenant, elle n'en est que plus déterminée à les séduire, afin de détruire ce qu'ils ont et qu'elle n'a plus. Dans bien des cas, elle y réussira, mais cette réussite aura le goût amer d'un péché qui a perdu sa saveur, sa vigueur, sa pointe d'ivresse et sa gaieté, et qui se contente de mordre celui qui croit en faire sa chose alors qu'il n'est lui-même que la chose de la chose. 

L'été, souvent, est amer. La nudité des corps laisse voir bien autre chose que des corps nus ; elle dévoile aussi une fragilité qu'ils ne se connaissent pas. Si ceux qui se dénudent ainsi en avaient conscience, le feraient-ils encore ? Bien sûr que oui. Nus ou habillés, ils ne cessent de se raconter, de parler à leur insu, c'est plus fort qu'eux : plus ils tentent de mentir plus ils disent la vérité. L'homme est un être parlant, mais la parole n'est qu'une infime partie de sa propension à laisser venir à la surface ce qu'il a au fond de lui-même. Les deux ordres : Parlez ! ou Taisez-vous ! sont rigoureusement équivalents. Il y a un certain vertige à réaliser ceci : quoi qu'on fasse, rien ne nous dissimule au regard d'autrui, et nous ne pouvons pas non plus fermer les yeux sur lui. Les femmes nous le rappellent sans cesse. On les regarde passer, et l'ont voit immédiatement que les observer ou les ignorer revient au même : de toute façon, elles seront malheureuses. C'est toujours en été que le désespoir atteint la tripe, quand on comprend qu'on n'est que le spectateur du monde.