samedi 28 février 2015

Le Bruit de la neige


Le violoncelliste entre en scène avec son instrument. L'altiste entre en scène avec son instrument. Le second violon entre en scène avec son instrument. Ils s'assoient et accordent leurs instruments. Une fois l'accord réalisé, ils attendent. Une minute passe, puis une deuxième, puis une troisième… Dix minutes ont passé. Ils regardent la salle, le public, leurs instruments, leurs partitions, posées sur les pupitres. L'altiste se gratte l'oreille. Le second violon sort un mouchoir de sa poche, s'essuie brièvement la moustache puis remet le mouchoir dans sa poche. Le violoncelliste se racle la gorge, éloigne ses lunettes de son visage, semble en inspecter les verres, puis les remet sur son nez. L'altiste a un tic : il tire les commissures de sa bouche vers les oreilles, de sorte qu'on pense qu'il sourit. Le second violon l'observe, lui sourit, puis se racle la gorge à nouveau. Quinze minutes ont passé. Le public est toujours silencieux. On entend quelques toux éparses mais rien d'alarmant. Le violoncelliste semble lire sa partition, comme s'il voulait la mémoriser, ou vérifier quelque chose. Le second violon tourne la tête vers les coulisses. Il se racle la gorge. L'altiste se gratte l'oreille et fait jouer les muscles de ses chevilles, ce qui a pour effet de soulever ses pieds, l'un après l'autre. Le second violon observe l'altiste, ses chaussures, puis relève la tête en se redressant sur sa chaise. Vingt minutes ont passé.

Le premier violon, une femme, entre en scène avec son instrument. Elle marche en frottant les cuisses l'une contre l'autre comme si elle avait peur de perdre sa culotte. Dès qu'elle est assise auprès de ses compagnons, les autres s'accordent à nouveau, mais elle ne bouge pas. Elle a posé son violon sur ses cuisses et le regarde avec une sorte de terreur sacrée. Son bras droit, celui avec lequel elle tient l'archet, pend le long de son corps. On voit qu'elle transpire. 

Marion Cotillard applaudit très fort, sans raison apparente. Tous les regards se tournent vers elle, ce qui a pour effet de stopper net son élan. Au premier rang, une élégante remue son éventail et son voisin éternue. On entend du remue-ménage dans les coulisses, comme si l'on transportait des meubles très lourds. 

***

Tout est recouvert de blanc. On entend des gémissements, des craquements, des cris étouffés, puis à nouveau le silence. Pas un survivant.

Le président n'était pas là. 

***

Au début les musiciens jouaient. Ils savaient quoi jouer, ils avaient un programme. Maintenant, ils ne prennent même plus la peine d'avoir des partitions, de répéter. Ils viennent, ils s'assoient, ils attendent. Tout le monde attend. Il paraît que parfois le premier violon n'est pas plus violoniste que vous et moi. C'est lamentable. N'empêche, le système fonctionne plutôt bien, il faut le reconnaître. Est-ce que vous savez pourquoi on a interdit les signes religieux ? Ça me semble évident. Ah bon, vous trouvez ? Que craignent-ils ? 

***

Le président viendra-t-il ? Vous savez bien que non. Mais c'est impossible ! 

***

C'est complet, Madame. Je peux m'asseoir sur les marches. C'est interdit : raisons de sécurité. Mais enfin… N'insistez pas ou j'appelle la sécurité. 

***

Comment ont-ils réussi à apporter toute cette neige ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Pourquoi la neige ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Pourquoi la musique ? Je ne sais pas de quoi vous parlez.

***

Je la vois dans la glace de la salle de bains. Elle se passe de la crème sur le visage, sur le cou et sur la naissance des épaules. Puis elle prend sa brosse à dents et le tube de dentifrice. Je la regarde et je me dis que j'aime ça, qu'une femme qui s'apprête pour la nuit est la plus belle chose que je connaisse. Je la regarde, dans la glace, avec émerveillement, mais je constate que je n'y suis pas, dans la glace, et je comprends qu'elle est seule dans la salle de bains. J'étais à ce fichu concert, je revois la violoniste qui entre sur scène en frottant ses cuisses l'une sur l'autre. Je peux sentir l'odeur de la crème sur son visage et l'odeur de ses cheveux après qu'elle les a brossés. Elle masse, du bout de la main droite, le creux du cou, sur l'épaule, où elle pose son instrument. C'est légèrement bleuté.

***

Les deux femmes discutent en buvant un verre. À chaque fois que la caméra est sur A., il décompose le mouvement. Il fait des arrêts sur images, une centaine par plan, et il se dit : A., c'est ça plus ça plus ça plus ça plus ça… Toutes ces choses, tous ces visages qui s'enchaînent, toutes ces poses non pausées, tous ces visages arrêtés qui ne se laissent jamais arrêter, toutes ces infinies transitions, toutes ces notes de la mélodie de son visage, toutes ces modulations, et aussi toutes ces absences, c'est elle. Il voit son visage qui se découpe sur le blanc de la neige, son visage merveilleusement transparent en harmonie avec la neige, et il se dit qu'elle est intacte de lui, qu'il n'a jamais été en mesure d'altérer ce visage. Cette crème qu'elle se passe sur le visage, soir après soir, ce n'est pas pour protéger sa peau du vieillissement, non, c'est pour qu'il ne la touche pas, même pendant le sommeil. Même quand elle dort, même quand elle est nue dans ses bras, il n'a aucun accès à elle, il est enfoui sous des mètres de neige, dans la nuit du rêve, tandis qu'elle marche, seule, et il ne peut ni la suivre ni la faire dévier de son chemin. Les enfants qu'ils ont eus ensemble partiront de leur côté, elle continuera sa route, et lui restera là, assis dans la salle, à l'écouter jouer, en attendant d'être recouvert par des tonnes de neige. Il ne peut même pas crier, il ne peut même pas se plaindre. Il est assis dans la salle et regarde le spectacle, et, dans le public, on reste silencieux et immobile. 

***

Il fait nuit. Elle marche dans la neige. On entend le bruit de ses pas. Tout a disparu, il n'y a plus personne, il n'y a plus qu'elle, qui marche dans la neige. Sûrement, sous ses pas, par dizaines, des corps gisent, profondément enfouis sous la neige, qui a tout recouvert. Elle marche encore. Elle transpire. Elle se sert de son archet comme d'un bâton de ski, ou d'une canne. Elle déclenche des catastrophes et elle enterre les témoins. 

***

Le temps a passé. La neige a recouvert les hommes, les bêtes, et tout ce qui est vivant. Le président est arrivé et le quatuor va pouvoir commencer à jouer dans la grande salle très silencieuse. Tout danger a été écarté. 

Musique !

(À Bernard Cavanna et Noëmi Schindler)

jeudi 26 février 2015

La Gamme


« J’ai tout » pense-t-elle, pourquoi aller traverser la vie puisque tout m’est donné ? Et puis… Le père, la mère, les douleurs, le miroir, et qui est cette fille, là, que je regarde, elle est en culotte, elle s’inspecte, un peu rouge, tourne la tête, se met de profil, « ai-je de gros mollets ? », et ces fesses, là, un peu grosses, non ?, mes seins, un peu petits ?, elle essaie de se rassurer, mais tout de même, elle touche un peu, pour voir, son ventre, dur, musclé (bon, là, ça va…), remonte, va sous les seins, les remonte, les fait saillir, regarde le bout, il est joli, non ?, mais elle sait ce qu’on raconte, les garçons et leur manie des gros seins, elle remonte encore, passe de l’épaule au cou, remonte encore vers la bouche, passe un doigt sur ses lèvres, fait rouler la lèvre inférieure qui découvre alors les dents, la gencive, et si j’enlevais ma culotte ? Je m’appelle Sarah Verteuil, repartons de là ; un nom, un con ? Non, elle ne peut pas penser cela, bien-sûr, mais enfin tout de même, cette chose, là, en bas du ventre, c’est bien là qu’on finit toujours par venir, non ? C’est ce qu’on raconte en tout cas. En convenir… « Premier amour ». Je regarde mon sexe, mon pubis, et je pense : « Un jour, j’inspirerai un premier amour à un homme qui pourtant a déjà, comme on dit, beaucoup vécu. » Oui. Tiens, si je faisais une gamme de sol mineur, là, nue, pourvu que papa n’entre pas ! Donc, je m’assois, lentement, les cuisses serrées. Je transpire un peu, mes fesses sont moites, je sens un courant d’air presque froid qui fait poindre drôlement le haut de ma raie des fesses. Petit triangle givré, l’envers du décor, en somme. Devant, mon triangle noir dont il m’arrive, malgré moi, de sentir l’odeur : je me demande toujours si les autres peuvent sentir aussi. Poinçon de l’instant : je vous salue, Sarah. Donc, j’écarte les cuisses, lentement, je regarde l’intérieur de mes cuisses, la main d’un garçon, là ? Je me penche, j’attrape le violoncelle, je le mets entre mes jambes, je serre, jusqu’à sentir le bois frémir doucement, je relâche l’étreinte, et je regarde les poils de mon sexe. Je crois voir de l’humidité à l’intérieur des poils, ils brillent, je les trouve beaux, vigoureux, je voudrais tout à coup qu’un homme les voie ; mon professeur ? Je ne prends pas l’archet, je vais la faire en pizz, cette gamme, lentement, très lentement, dans le grave, sur une octave. Aucune répétition, aucune explication, aucune justification.

Sol. Où est-ce que ce sol résonne ? Est-ce lui qui provoque cette très légère contraction du vagin, cette onde de fine anxiété roulée sur elle-même, comme si tout à coup un regard était là, fixe, muet. « Au fond, on ne voit bien les œuvres d’art qu’en fonction de ce qui nous arrive d’essentiel dans la vie. » Une gamme est une semaine de sons, le sol est le dimanche, repos solaire, vide et ouverture de la contemplation. J’ai les joues en feu, pas un bruit, c’est l’heure de la sieste, la maison sent les confitures, ce matin au petit-déjeuner maman avait les yeux gonflés et rouges. Sarah me dit : « Entre nous ça a commencé comme ça, j’étais mal, je te parlais d’Éric… » Oui, Sarah, c’est vrai, mais tu n’étais pas obligée, je n’étais pas obligé. La. Sarah sait une chose, depuis toujours : qu’elle est menacée par le conformisme. Mais comment faire ? Est-ce que Julie, Hélène, Karine… Comment s’arrangent-elles de ça, elles n’ont pas l’air d’en avoir conscience. Elles papotent, s’inventent des vies, remplissent des carnets, y collent des photos, des billets écrits en classe, des numéros de téléphone, des critiques de films. Elles écrivent, elles aussi, ce mot ridicule, lourd, chaud et terrible, l’amour, elles mettent des majuscules partout, multiplient les points d’exclamation, inventent le point d’ironie, le point d’émotion, vont à la messe et écrivent des poésies. Tout est là… Peut-être un manque d’ennui, tout de même ? « C’est quoi ton manque ? » lui demande Éric. Le la vibre, donne du souffle à Sarah, elle regarde son bras gauche, celui qui produit le vibrato, elle va jusqu’au bout de la note, il en reste quelque chose en elle, elle serre les fesses, comme si elle cherchait à retenir un écho, qui va manquer… Un jour elle aura des enfants elle aussi. Peut-être est-ce dans très longtemps ? Elle s’imagine, allaitant… Du lait, sortir de là ? Du sperme, sortir d’un sexe d’homme ; le boirait-elle ? Si bémol. Est-ce que mon vagin pourra se dilater assez pour laisser sortir un bébé ? « Faudrait d’abord qu’une bite puisse y entrer ! » Elle glisse le majeur de sa main droite dans sa fente (elle est toute mouillée, ça rentre facilement) et, mentalement, elle dilate ce doigt, le fait grossir, le pousse bien au fond, sa bouche s’ouvre. Do. Elle a joué de son doigt mouillé, un peu gluant, le son est si beau qu’elle pense être face à un secret. Elle a honte ; elle porte son majeur à sa bouche, l’enfonce, loin, sur le côté, et mord, jusqu’au sang, jusqu’aux larmes. . Une île, une note. « Jeudi de lumière »… Réminiscence, raie de lumière, résonance, résolution, respiration de la dominante. Jeudi absolu de la justice des jonchets. Sarah retire un à un les bâtonnets jetés pêle-mêle sur son corps modulant. Jérôme, Éric, Paul, d’autres encore dont les noms altérés ne suffisent plus au jeu du réel. « Tu as transpiré comme une vache » lui dit Éric. Oui, j’ai pu moi aussi constater cela mercredi matin, le matelas était mouillé. Elle s’essuie avec la couette. Je vais faire le café, je reviens, elle est assise sur le lit, elle fume une cigarette. Le ré pose un problème nouveau : corde à vide, ou pas ? Changer de corde, changer de cœur, ou continuer, changeant seulement de position dans la roue des modulations. Là, elle ne sait pas encore… Un corps, un jour, la traversera, son ombre la changera, l’altérera. Il fait chaud, à quoi bon continuer ? Un voile passe devant son regard, elle a cessé d’être nue, elle est habillée d’un lourd sommeil. Éric la voit dormir, éteint le gaz, renonce à se faire à dîner, vient s’asseoir sur le divan, allume une cigarette, décroche le téléphone, le repose, se lève, va dans la chambre, reste sur le pas de la porte, regarde les cheveux de Sarah qui seuls dépassent de la couette, s’avance doucement, va au bureau, prend un carnet, regarde vers le lit, et, lentement, retourne sur le divan. Mi bémol. Le serpent lourd la mord, un peu de glace dans le ventre, ses cuisses serrent l’instrument, la sueur coule sur le bois. Sarah s’entend siffler, le souffle en elle comme une vapeur, je joue, je jouis… Elle appuie ses seins sur le violoncelle, ça la rafraîchit. Odeur d’eucalyptus… Elle tend l’oreille, non, rien, du silence bourdonnant, la maison semble lui dire : vas-y, continue, travaille ton instrument, n’aie pas peur, tu peux y arriver. Elle pense à un autre après-midi, elle à cheval sur les barres dans le gymnase, arrêt du temps, soudain, entre les cuisses. Elle écarte le violoncelle, se tourne vers la glace, observe sa vulve, le S inversé des petites lèvres, sensibles… Fa. Fatigue… Aller au bout ? Clin d’œil du clitoris, ultime vestige. Aura-t-elle un jour quelque chose à dire, ou bien lui faudra-t-elle le secours des enfants ? Vertige de la fin : aller voir sa mère, là, tout de suite, se planter devant elle (se planter devant elle…) et lui chanter sa gamme, en face ! Faille, tremblements, cette dernière note dans la gorge, comme un fait brut, sans paroles, dernière falsification fade. Fa dièse ? Vraie sensible, pour pouvoir un jour recommencer ? (Ou commencer, tout simplement…) C’est la nuit de l’instant, son côté, son regard de côté, sa torve césure qui attire et repousse. Samedi soir ; vomir, puis attendre, dans le silence, un appel, oiseau improbable, dans le même ton. Ne jamais oublier qu’un violoncelliste a l’âme entre les cuisses. Tout cela, bien-sûr, n’a pas eu lieu.

Je suis fatigué. Mais si bien…  Sarah est ici, là-haut, au 2e étage, en train de travailler, je l’entends (un peu) qui tape du pied. Nous commençons à faire l’amour. C’est beaucoup plus simple que je l’imaginais. Elle est charmante, et infiniment plus naturelle dans ces moments-là que je n’aurais jamais pu le concevoir. Dans le noir, qui est-elle pour moi ? Quand son visage s’efface, Sarah V laisse la place à Sarah, que je ne connais pas encore. Mais qui est si douce, si prévenante, si tendre, si indulgente, si drôle ! Une vraie amie qui aime faire l’amour, n’est-ce pas déjà, en soi, quelque chose d’inespéré ? Hier, j’étais chez Jean-Louis, le médecin, pour parler de ma mère. À mon retour, je la trouve installée à mon bureau, très tranquillement en train de lire mon journal intime.

J’ai mis Blue in green, tout bas, en boucle. Je vois la photo de Sarah dans son petit cadre d’argent, devant moi. Elle ferme les yeux. Elle vient de pleurer. Son bras gauche est posé sur le violoncelle, sa main droite sur son genou. Derrière elle, le drap, lac de clarté, horizontal, tendu, voile suspendue renversée. Elle semble s’enfoncer dans cette fin d’après-midi. Être happée par le mur, par l’ombre. Je voulais qu’elle soit là, calme statue au centre de ma chambre.

Tout descend dans cette musique. À l’époque de Blue in green, Miles était jeune, très beau, le regard intensément triste, ailleurs. Fini, le bop, la vitesse ciselée, avec Charlie Parker. Il joue comme s’il était très vieux ; une note, un peu froissée, il la tient, elle traverse le temps. Il écoute.

Je sens son parfum, elle vient de jouer pour moi, je ne sais rien de ce qu’il y a en elle. Elle va se déshabiller (« la culotte aussi ? »), elle est fatiguée, elle sort d’une répétition, elle est venue directement. Quand je lui ai demandé cette série de photos, elle s’est mise à pleurer, mais n’a pas refusé.

Bill Evans, à la fin du morceau, récapitule, calmement, la vie repasse en accéléré, mais très lentement, tout ça n’aura pas de fin, jamais. La douceur un peu perdue du sax… « La première fois que je vis Terry Lennox, il était fin soûl dans une Rolls Royce Silver Wraith devant la terrasse des Dancers. »

Elle retient son regard à l’intérieur.  Elle est ailleurs. Entre ses jambes, ce ventre de bois, cet autre corps, même taille, ce double, qui dort chaque nuit dans un cercueil, à côté du lit. Je la regarde, je la regarde encore, je n’ai que quelques heures, demain elle sera partie, je la raccompagnerai dans le XVIIIe. Sarah n’est pas toujours gaie. Je voudrais photographier le son en train de sortir, garder l’oreille près de sa bouche. Entre nous, un inceste.

« Puis ce fut le silence. Je continuai à écouter. Pourquoi ? »

lundi 16 février 2015

Résurrection (12)


Un jour d'absence au monde. Un monde d'absence au jour. Voilà le cadeau de départ de ceux qui nous quittent. Est-on seul, quand on vit seul avec un chien ? Est-il seul aussi, lui, à côté de nous ? La question peut paraître banale à tous ceux qui vivent au sein d'un couple, mais elle ne se pose jamais lorsqu'on partage sa vie avec un animal, avec une bête. Il n'existe pas de dispositif plus efficace qu'un couple pour éprouver la solitude. À chaque instant de bonheur, vous comprenez que ce bonheur n'est qu'un trompe-l'œil, qu'un retard (ou une avance) pris sur la solitude, la solitude qui est le temps réel, le temps éternel, le temps de la tombe. Tous ces moments de plaisir qui nous mettent à l'abri de la mort, nous savons bien, même au moment où nous les vivons, qu'ils n'empêcheront rien, qu'ils sont aussi solides que le caractère tracé dans le sable que la vague va effacer, qu'ils n'existent que dans notre imagination, cette imagination qui accorde au présent un statut de réalité dont le temps abolit jusqu'au souvenir.

Il avait écrit, de sa petite écriture très serrée, ces quelques phrases sur une feuille volante qu'il avait ensuite brûlée, à même la table de la cuisine, puis il avait mis les cendres dans une enveloppe et était allé les jeter sur la tombe, en vérifiant par-dessus son épaule que personne ne l'observait. Il était resté là, les bras ballants, l'enveloppe à la main, pensant à ces noms qu'enfant il inscrivait sur des feuilles de papier à cigarette, et qu'il enfouissait dans les murs de la maison dans lesquels il avait fait des trous — les noms de ses amoureuses.

« Tu ne la feras pas revenir comme ça ! » La bêtise de cette phrase l'accablait. « Tu penses bien que… » Ainsi elle lui donnait la permission de penser et la fin de la phrase n'avait plus aucune importance. Encore qu'évidemment il ne s'agissait pas de pensée, mais plutôt d'une opération, au sens où additionner des nombres, par exemple, permet d'arriver à un résultat. Additionner des ombres, ou plutôt les multiplier les unes par les autres, il sentait bien que cette occupation était la seule vraie justification de sa vie. « Tu perds ton temps ! » Il n'avait pas besoin qu'on lui en fasse le reproche, la perte de temps était pour lui une occupation à plein temps et il en était tellement conscient qu'il se sentait toujours comme un roi en un royaume dont les sujets n'auraient eu comme seul devoir que de rattraper le temps qu'il jetait à pleine brassée par les fenêtres. « Mais qu'est-ce que tu fais ? » Comment ça, qu'est-ce que je fais… mais j'attends ! Il se désolait de ne plus jamais connaître l'ennui, cet ennui désolant et désolé qui le terrassait littéralement dans l'enfance. La petite écriture serrée, précise, élégante mais sans aucune pose, était celle du père, de ce père qui lui parlait de son "oppression" — il n'employait pas le mot "angoisse" —, cette angoisse dont il ne s'était débarrassée lui-même qu'en abandonnant son droit à l'ennui, ce suffoquant plaisir des âmes trop vieilles pour la vie.

Du cirque glacé qui les a faits prisonniers ils ne peuvent s'évader qu'en combattant, qu'en perdant leurs bois, desquels ils font ensuite un escalier qui leur permet de remonter à la surface des choses. Ils ne savent pas que la prison de la solitude est la seule demeure de laquelle s'échapper condamne à une torture qui conduit à la folie.

« Mais je ne veux pas la faire revenir, je veux la rejoindre. — Eh bien ce sera sans moi. — Parce que tu crois qu'on peut être ensemble, peut-être ? — On avait tout, on avait tout et on a tout dilapidé. Tout était là, avec nous, en nous, entre nous. Tu m'écoutes ? Tu sais que j'ai raison ! Les gens ne savent pas de quoi tu es capable. Ça me fout en l'air. Tu crois peut-être que tu es un héros de bande dessinée ? Tu crois peut-être que je vais attendre là, comme ça, jusqu'à la nuit des temps ? — La fin des temps… — Pardon ? — La fin des temps, tu veux dire la fin des temps. — Si tu veux, la fin des temps. Tu m'écoutes ou tu fais le con ? Parce que moi je te parle, tu vois ! Je te parle de toi, de moi, enfin de nous bordel. Ça t'intéresse, au moins ? — Bien sûr. — On ne dirait pas. Tu sais ce qu'on dit de toi ? — Non, mais je m'en fous. — C'est faux, tu ne t'en fous pas, c'est faux, tu m'énerves, mais tu m'énerves ! — Bon, alors que dit-on de moi ? — T'as raison, on s'en fout. C'est pas le problème, c'est pas du tout le problème. Le problème c'est moi. Tu n'es pas un super-héros, je ne suis pas Pénélope, on ne va pas rester là à crever sur place, si ? — Pourquoi me parles-tu de Pénélope ? — Ne fais pas diversion. Je te parle de ce qui est important, tu comprends, important, tu comprends ce mot ? — Évidemment que je comprends… — Bon, alors ne m'interromps pas, avec tes digressions continuelles, ne fuis pas les problèmes, pour une fois, je t'en prie, tais-toi et écoute-moi. — J'ai l'impression de ne faire que ça. — Tais-toi. Laisse-moi parler. — D'accord. — Tais-toi ! Je ne sais plus ce que je voulais dire. C'est ta stratégie, tu m'empêches de penser, tu es trop là, tu es beaucoup trop là, tu prends trop de place, et en même temps tu te caches, tu ne dis jamais rien de ce que tu penses, tu n'as aucune ambition, tu ne cherches pas à te faire connaître, c'est insupportable, tu comprends, c'est très pénible, vraiment pénible, c'est comme si tu me disais que je ne vaux pas la peine que tu te bouges le cul, tu comprends, ça ? Et moi, là-dedans, hein, et moi, je suis quoi, je suis qui, je sers à quoi, je vaux quoi, pour toi, je ne suis pas assez intelligente, c'est ça, je suis trop conne pour comprendre que Monsieur ne s'intéresse pas vraiment à ce qui se passe, je suis au ras des pâquerettes, parce que j'ai les pieds sur terre, parce que je me préoccupe des comptes, des courses, c'est ça que tu penses, mais dis-le, je sais bien que c'est ça que tu penses alors vas-y. Tu pouvais pas la donner, cette interview, hein, tu pouvais pas, non, c'était trop dur, ça t'aurait empêché de rester comme un con à regarder tourner la machine à laver, ça t'aurait fatigué de donner cette interview, vraiment, ça t'aurait tué, ça aurait ennuyé Monsieur, Monsieur avait mieux à faire, Monsieur avait son bain à prendre, quoi, faut comprendre, bordel, Monsieur est trop important pour répondre à six questions, il a autre chose à foutre, il faut qu'il aille traîner sur Facebook, Monsieur, il faut qu'il aille faire le beau, oui, ça c'est important, c'est vrai, et pendant ce temps-là, qui c'est qui répond au courrier, au téléphone, qui c'est qui fait tourner la maison, qui c'est qui lave les slips de Monsieur et repasse ses chemises, qui c'est qui ouvre le courrier que Monsieur a mis à la poubelle, et qui c'est qui commande les croquettes du chien sur Internet, hein, qui c'est ? — C'est toi ? — Nom de dieu, tu poses la question ? — C'était pour rire. »

Tes amoureuses, tu les emmures ! — Tu mélanges tout.

(…)

mercredi 11 février 2015

Blue in Green


J’ai mis Blue in green, tout bas, en boucle. Je vois la photo de Sarah dans son petit cadre d’argent, devant moi. Elle ferme les yeux. Elle vient de pleurer. Son bras gauche est posé sur le violoncelle, sa main droite sur son genou. Derrière elle, le drap, lac de clarté, horizontal, tendu, voile suspendue renversée. Elle semble s’enfoncer dans cette fin d’après-midi. Être happée par le mur, par l’ombre. Je voulais qu’elle soit là, calme statue au centre de ma chambre.

Tout descend dans cette musique. À l’époque de Blue in green, Miles était jeune, très beau, le regard intensément triste, ailleurs. Fini, le bop, la vitesse ciselée, avec Charlie Parker. Il joue comme s’il était très vieux ; une note, un peu froissée, il la tient, elle traverse le temps. Il écoute.

Je sens son parfum, elle vient de jouer pour moi, je ne sais rien de ce qu’il y a en elle. Elle va se déshabiller (« la culotte aussi ? »), elle est fatiguée, elle sort d’une répétition, elle est venue directement. Quand je lui ai demandé cette série de photos, elle s’est mise à pleurer, mais n’a pas refusé.

Bill Evans, à la fin du morceau, récapitule, calmement, la vie repasse en accéléré, mais très lentement, tout ça n’aura pas de fin, jamais. La douceur un peu perdue du sax… « La première fois que je vis Terry Lennox, il était fin soûl dans une Rolls Royce Silver Wraith devant la terrasse des Dancers. »

Elle retient son regard à l’intérieur.  Elle est ailleurs. Entre ses jambes, ce ventre de bois, cet autre corps, même taille, ce double, qui dort chaque nuit dans un cercueil, à côté du lit. Je la regarde, je la regarde encore, je n’ai que quelques heures, demain elle sera partie, je la raccompagnerai dans le XVIIIe. Sarah n’est pas toujours gaie. Je voudrais photographier le son en train de sortir, garder l’oreille près de sa bouche. Entre nous, un inceste.

« Puis ce fut le silence. Je continuai à écouter. Pourquoi ? »

dimanche 8 février 2015

La Fête du Jasmin


Nous souhaitons santé et longue vie au Chef suprême. C'est bon de te voir ! Tu t'es lavé les mains ? Allons au fin fond des impasses et voyons si là aussi les enfants jouent au foot. Ils leur donnent de l'argent pour fumer de l'opium. Vous voyez ? Oui, je vois, je vois, l'opium, je connais. C'est ça la vie ? Bien sûr, mon frère, c'est ça la vie ! Tu ne le savais pas ? Si, je le savais. Mais je ne l'avais pas vue de mes propres yeux, cette vie-là. Alors tu ne connais rien à la vie. Welcome ! La parabole, mon frère, la parabole, c'est ça l'école ! Darius le grand, nous lui souhaitons aussi longue vie et santé, non ? Et les jeux vidéos, vous y jouez aussi ? Les jasmins de Mossoul et les roses d'Ispahan, tout ça, toutes ces chansons, hein, c'est joli… Longue vie à toi, Mère, viens là que je te prenne dans mes bras. Avant que je parte, tu dois savoir, toi aussi, qui j'ai été dans cette vie. Vous aimez la pâtisserie ? Oh oui, je suis gourmand, très gourmand, le sucre, les amandes, le miel, j'aime ça. Mais vous n'êtes pas juif ? À votre avis, je suis juif ? Alors ça va, vous êtes comme nous. Je vous donnerai de l'opium, des jeux vidéos, et des gâteaux au miel, si vous voulez. Ma sœur est jolie, si, si, elle est très jolie. Êtes-vous un terroriste ? Non, ne riez pas s'il-vous-plaît, êtes-vous un terroriste ? Je suis obligé de vous poser cette question. Vous allez vous laver les mains encore une fois ? Si je réponds que je ne suis pas un terroriste, vous allez penser que j'en suis un. Ce n'est pas faux, ça. Vous êtes fou ? Non, non, je ne suis pas fou, enfin pas trop. Vous préférez le whisky ou la religion ? Je préfère le vin, et le foot. Il faut que ça change. Changer, changer, vous avez un diplôme de changement ? Je préfère le whisky à la religion, mais le changement ne m'intéresse pas. S'ils n'ont pas peur, eux, pourquoi avez-vous peur, vous ? Ils veulent se faire entendre. Juste ça, être ensemble et se faire entendre. Les téléphones sonnent tous en même temps, il est impossible de répondre. Les fleurs de l'oranger, et ton souffle, mon amour, près de mon visage, quand tu dors, je vais me laver les mains, je reviens près de toi, je pose mes mains sur ton visage et ton souffle passe en moi, comme la nuée du matin, l'été, dans la montagne. Ta lèvre de corail, ton rire léger, la mousse de ton sexe, le papillon qui sort de ton cœur et vole vers le soleil, les roses du passé et les jasmins de ton jeune amour, je les respire et les respire. Je dois rester ici. Nous voulons la liberté. Et le whisky ? Tu es enceinte, tu sais ? Mais je le sais, que je suis enceinte, qu'est-ce que tu crois ? C'est mon ventre, ça ! Viens en moi. Comment ça, en toi ? En moi, là, tu vois, là, c'est l'entrée. Mais le bébé ? Ne t'inquiète pas pour le bébé, il dort. Comme ça, c'est ça, prends mon visage entre tes mains et respire mon souffle léger. Tu es belle. Je sais. Tu mens, mais je sais. Je suis belle comme l'opium et les roses et les fesses d'un bébé. Good night. Je mange ton gâteau, je lèche le miel qui sort de toi, je plonge ma cuillère dans la pâte tiède et je m'endors la bouche ouverte. Welcome. Rien ne reste ainsi pour toujours, rien. Je sais. Lave-toi les mains et prends-moi. Tu as une arme et tu refuses de t'en servir ? Je suis ton impasse, ton cul de sac, je suis la dernière station. La femme est allongée sur le macadam, elle a les yeux révulsés. Quand on est là, on pense qu'on est au centre du monde et que tous doivent voir ça. Le sang coule, mais il coule aussi à l'intérieur de millions de corps, c'est le même sang, comprends-tu ? Prends ton arme et suis-moi. Tu n'es pas juif ? Les ordres viennent de l'étranger, tu comprends ? Nous devons comprendre ce qui se passe, ils doivent parler. Es-tu en prison ? Suis-je ta prison ? N'es-tu pas plutôt prisonnier de toi-même ? Je dois me laver les mains. C'est ça, lave-toi les mains et bois un peu de whisky. Ensuite nous parlerons. Qui est Marcel Proust ? Vous plaisantez ? Qui est Marcel Proust ? Un Juif ? Quelle question ! D'accord, mais était-il juif, oui ou non ? Quelle importance ? Ça nous intéresse, ça nous intéresse beaucoup. C'est ça la vie ? Justement, nous voudrions savoir si c'est ça la vie, pour vous. Je ne comprends pas vos questions. Vous n'avez pas à les comprendre mais à y répondre. Laissez-moi sentir les roses et je vous dirai tout ce que vous voulez savoir. Tu n'as pas de nez, comment pourrais-tu sentir les roses ! Tu n'es pas au centre du monde, tu sais, tout le monde t'a oublié. Tout le monde m'a oublié, je sais. Nous souhaitons santé et longue vie au Chef suprême ! Welcome !

samedi 7 février 2015

Résurrection (11)


On peut raisonnablement penser que le jour de sa propre naissance est un jour important. Mais, le jour de sa propre naissance, que s'était-il passé ? Il était venu au jour, comme on dit, vers quatre heures de l'après-midi, un mardi. Le jeudi précédent, Jeanne Bourgeois, dite Mistinguett, était morte, et le dimanche précédent, le premier jour de l'année, Christine Lagarde était née, en cet hiver extraordinairement froid. Deux semaines après, la régie Renault allait sortir la Dauphine, petite berline quatre portes et quatre cylindres conçue par Fernand Picard, qui deviendrait la voiture la plus vendue en France jusqu'à 1961, et nommée ainsi parce que "la reine des ventes" était alors la 4CV. Elle montait à 115 km/h et avait une boîte à trois vitesses. Elle pesait 630 kg. Quelques années plus tard, Renault améliorera la Dauphine qui deviendra l'Ondine, connue aussi sous le nom de DeLuxe, à quatre vitesses et siège avant inclinable. Il était né le 10 janvier, et il était né seul, enfin, seul avec sa mère, quand-même. Elle s'est débrouillée toute seule, ils s'étaient débrouillés seuls, dans cette clinique qui se trouvait un peu à la sortie de la ville, en direction de Vallières et du val de Fier. Comme sa mère avait accouché un certain nombre de fois auparavant, cinq fois en tout, dont deux fois des jumeaux, elle avait un peu l'habitude, et ça s'est passé comme lettre à la poste. C'est en tout cas ce qu'elle lui a dit, employant même pour l'occasion une étrange expression : « Tu es né comme un grand soleil ! » qu'il a toujours eu du mal à comprendre, mais qui semble indiquer tout de même que cet accouchement n'a rien eu de douloureux ou d'effrayant, malgré les conditions minimales dans lequel il eut lieu. Tout est possible, quand on arrive dans ces conditions. Les hivers froids, il avait toujours aimé ça. Le soleil d'hiver, voilà sa définition du bonheur. Il se revoit un matin, rentrant chez lui, avec un xylophone sur le dos, dans le dernier tournant qui précèdait la route qui mène à la maison. Quelques minutes auparavant, à la gare, le train ne s'était pas arrêté. Pas vraiment, en tout cas, et il lui avait fallu se décider à sauter en marche sur le quai glacé, lançant d'abord son sac, puis sautant avec le xylophone ; un miracle qu'il ne se soit pas étalé sur le verglas, devant la petite gare à peu près déserte. Il rentrait d'une tournée dans laquelle il avait accompagné un chanteur occitan, et sur la route, dans le dernier tournant avant la maison, il avait en tête un fado d'Amalia Rodriguez, il marchait d'un bon pas, il était pressé d'arriver, de prendre un bon petit déjeuner, il avait à la fois froid et chaud, le soleil était encore bas, l'air transparent, sec, le ciel était d'un bleu coupant, et il avait été heureux comme jamais dans sa vie, juste à cause de ce soleil et de ce fado, dans le froid de l'hiver, ou peut-être pour des raisons qu'il ignorait complètement, allez savoir. Il y a des gens qui aiment la nuit, parce qu'elle leur donne l'impression que tout est possible, mais les matins, les matins clairs où l'on rentre chez soi, comme le soldat de l'Histoire de Ramuz, avec son instrument sur le dos, avec les maisons qu'on connaît, qui sont comme des cailloux sur le chemin, avec la mère Jacquier qui vous regarde comme elle regarderait un revenant, c'est encore mieux que la nuit, c'est une sorte de nuit claire où tous les chats sont des soleils noirs. Depuis, il avait compris que toutes les naissances ne se ressemblent pas, et qu'il y en a qui hésitent à sauter du train en marche, qui restent là, à la portière ouverte, à voir le monde glacé défiler devant eux sans oser y mettre un pied.

Avoir un chien avec soi (et c'est tout). L'été avait été de courte durée, elle avait été morte (les odeurs, c'est ce qu'il y a de plus important). La ville était plongée dans le soir qui vient, et sur le quai les devantures des magasins étaient éclairées. Comment allait-il se justifier ? Elle était née le 10 septembre 2001, quand-même. The Old Country, ou les Bunte Blätter, par Richter, dans la voiture. Vous feriez un heureux. Encore ? Silencieuse. Attentive, comme toujours. Rien n'avait changé ? Le piano est un peu désaccordé, comme si les mains de Richter étaient trop méchantes, trop aiguës, et même cette sonorité un peu brisée, un peu ébréchée, lui plaît. Il fait froid, ils sont seuls avec Schumann, avec ces quelques feuillets dépressifs, éparpillés, qui les suivent. « Elle est avec moi. » Il est né avec elle. Encore aujourd'hui, ils sont seuls, invisibles, vraiment c'est comme s'ils avaient déjà quitté ce monde.

« Mais peut-on être fier de ce qu'on est ? C'est ridicule d'être fier de ce qu'on est, on n'y est pour rien, justement. Toutes ces prides, c'est à vomir. — On ne se comprend pas. Moi il me semble au contraire qu'on doit être fier de ce qu'on est, même s'il n'y a aucune raison particulière de l'être. On est fier de la part de donné qu'il y a en nous, ou de reçu, si tu préfères. On n'a pas le choix, on doit en être fier, parce qu'on l'a reçu et que ça ne nous appartient pas. On ne décide pas de ces choses là, on ne juge même pas, on prend avec soi, on comprend, et ensuite on passe… à ceux qui viennent après. — Il me semble justement que tu es très mal placé pour en parler, toi qui n'as pas d'enfant. »

Le chien conserve ce qui est. Il aime la routine. Ce n'est pas pour rien que sa figure est si attachée à la demeure de l'homme, qu'il la garde. C'est un enfant qui a les prérogatives et les goûts d'un vieillard. Plus qu'un enfant sage, c'est un sage enfantin. Même quand il joue, et il aime jouer, il fait passer le soin pour son maître avant son plaisir, il reste attentif à ne pas blesser, à ne pas dépasser les bornes, il n'en fait pas trop, et il fait passer l'homme avant lui, il est conscient de son rôle, son être ne se dilate jamais jusqu'à prendre le pas sur la relation qu'il entretient avec celui qui l'a choisi. C'est le contraire d'un enfant gâté. On dit d'un vin qui va s'améliorer avec le temps qu'il s'agit d'un vin de garde ; un chien est un animal de garde : plus il vous connaît plus il vous aime, c'est tout le contraire des hommes et des femmes.

Bürg était mort cet hiver-là, lui avait-on appris, plus tard. Ensuite, ils avaient eu Laïka, cette chienne fauve qui préfigurait Luna (même gabarit, même pelage), et qu'il avait connue, elle, tout enfant. Laïka, la chienne de l'espace, la chienne sacrifiée par ces salauds d'hommes qui pensent toujours qu'ils ont le droit de sacrifier les animaux, et même, peut-être, que les animaux ne sont sur Terre que pour que l'homme les sacrifie. Ils étaient allés entendre Pierre-Laurent Aimard au Grand Théâtre de Provence, à Aix. Comme il ne voulait pas laisser la chienne à la maison de la femme, qu'elle connaissait, mais où elle n'était tout de même pas chez elle, il avait décidé de la laisser dans la voiture, durant le temps du concert. Il avait trouvé une place dans un endroit calme, un peu à l'écart, et elle était restée volontiers dans sa voiture, comme à son habitude. C'est seulement après, en sortant du théâtre, qu'il a pris conscience de ce qu'il venait de faire, et ils ont pressé le pas en direction de la voiture. La chienne était là, elle ne manifestait même pas d'impatience à être délivrée, elle alla seulement uriner un long moment avant de remonter en voiture avec eux et de reprendre le chemin de la maison. Il en avait fait des cauchemars, après, imaginant que des fumiers auraient très bien pu s'amuser à mettre le feu à l'auto, le chien à l'intérieur ayant été, évidemment, une motivation supplémentaire, il en avait bien conscience. Il les connaissait bien, ces raclures, il les voyait à l'œuvre, tout le monde les voyait à l'œuvre, mais personne n'avait l'air de vouloir croire ce que les yeux voient, tout le monde faisait comme si ce genre de choses n'arrivaient pas vraiment. Quand il avait dit sa frayeur à la femme, elle s'était récriée, sur le mode : mais pourquoi vois-tu tout en noir, mon Dieu ! Pourquoi exagères-tu toujours ? Tu imagines toujours le pire, c'est effrayant ! Il n'avait rien dit. Il avait préféré se taire car il sentait que la colère allait monter très vite s'il commençait à répondre, s'il prenait la peine de démonter la peur panique qui, en face, prenait la pose avantageuse de la sagesse, et il commençait à avoir une grande habitude de ce nouveau mécanisme de défense se répandant comme une maladie contagieuse parmi ses semblables. La plupart du temps, les inconscients sont les plus trouillards, leur inconscience n'étant qu'une des manifestations infantiles de leur frayeur. Ils imaginent qu'en ignorant le danger ils le mettent à distance, ils le neutralisent, ils le font disparaître derrière leur petit doigt dressé comme une lanterne phallique ridiculement brandie comme un sabre dans la nuit, et ils vous en veulent toujours beaucoup de leur rappeler qu'ils vont nus et sont grotesques.

Oui, parfaitement, entre les expériences médicales sur le vivant, la torture gratuite, et le sacrifice religieux, il voyait un lien très puissant, un lien qui avait traversé le temps et qui peut-être fondait l'humanité, la dressait contre le vivant : à mesure qu'elle s'accaparait le vivant, cette humanité, elle le défaisait de l'autre main, c'est ce qui marquait très nettement ce début de siècle.

« Alors pourquoi revenir ? » Tu ne comprends pas. On ne revient jamais dans le même monde. As-tu vu Richter entrer en scène ?

(…)

(à Madame Danielle Borer)

mardi 3 février 2015

Résurrection (10)


La mort est sans doute le fait d'être plein de soi-même. 

La fatigue d'être soi, quand elle se confond avec la fatigue tout court, avec l'épuisement, quand plus rien ne peut les distinguer, il avait connu cet état, une fois dans sa vie. En écoutant ce prélude de Franck lui revenaient ces accès de terreur, sur l'autoroute, quand des crises d'angoisse mortelles le faisait s'arrêter précipitamment sur la bande d'arrêt d'urgence, au sortir d'un tunnel ou après le franchissement d'un pont. Être auprès de celle qui souffre, ne jamais lâcher sa main, ne jamais dormir, être toujours sur le pont, se lever autant de fois qu'il le faut dans la nuit, revenir encore et encore, pousser les volets, les refermer, refaire le lit, nettoyer, attendre, attendre, attendre, faire à manger, donner à manger, faire les courses, monter les escaliers quatre à quatre, attendre encore ceux qui disent venir et ne viennent pas, oublient de téléphoner pour se décommander, être à l'affut des bruits, des signes, de l'absence des bruits rassurants, tenir tout de même son journal, par bribes, dès qu'on le peut, supporter les mauvaises odeurs, avoir mal au dos, aller fumer rapidement une cigarette dehors, tenir tête aux imbéciles, à ceux qui veulent vous voir flancher, qui voudraient que vous vous soumettiez, que vous acceptiez, discuter encore et encore avec les médecins, les écouter ne pas vous écouter, contourner les interdits, les habitudes, les coutumes et les imbécilités de tous ceux qui veulent que vous ne soyez pas là, que vous dérangez, les nausées, les spasmes, les moments où l'on devient fou, de rage, de désespoir, d'hébétude, de solitude, d'amour et de fureur, et surtout le refus, le refus obstiné, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, le refus brutal, violent, minéral, de céder, de capituler, de baisser la garde, de tourner le dos, d'aller se coucher et de dormir jusqu'à trop tard, il avait connu cet état de guerre permanente qui sauve de la mort, qui vous expulse de vous-même, qui vous retourne le corps comme un gant, vous vide comme un utérus qui se décharge enfin d'une vie qui ne lui appartient pas, de la vie nécessaire et hésitante, et ce puits sans fond dans lequel un cœur solitaire est lancé à toute volée sans aucune considération ni compassion l'avait débarrassé de toute empathie suspecte envers le genre humain tel qu'il est habituellement imaginé.

Elle lui avait dit plusieurs fois. « Tu dois apprendre à te passer de moi. » C'est le genre de choses qu'une mère doit dire à son fils et les fils n'écoutent pas ce genre de choses puisque les choses qu'on doit dire ne sont pas faites pour être écoutées. Tu es tout pour moi mais je vais quand-même partir, qui peut dire, qui peut entendre ce genre de choses, un monstre, un fou, un menteur ou un sourd… La vie est une fugue perpétuelle dont l'antécédent finit par devenir le conséquent : il était devenu le père de sa mère,  elle qui avait été par accident la mère de ce fils qui ne serait jamais père. Se sauver de la mort en l'accueillant chez soi, voilà  ce qu'il avait expérimenté et qui l'avait mené aux confins d'une folie rédemptrice. Contre la mort de la lumière il avait dressé en lui un tableau plus noir que la nuit, mais les murs de cette prison étaient des phrases interminables et sans césure qui le ceinturaient et lui maintenaient la tête sous terre. Il avait été déjà inhumé, il était déjà près d'elle, dans le caveau il l'avait précédée et elle allait à nouveau, après un dernier cercle dans le temps, le rejoindre, encore, dans l'éternité, et même revenir près de lui, l'autre et le même, le sujet et le contre-sujet, pour une ultime coda, ou strette, dix années supplémentaires de bonheur offert pour qu'il parvienne, enfin, à comprendre ce qu'il était en train de vivre, ou peut-être vaudrait-il mieux dire, de dévivre.

Elle était venue se blottir contre lui, à la tête du lit, posant son museau sur son épaule, elle était restée un long moment comme ça, sans bouger, silencieuse, il ne la regardait pas et elle ne le regardait pas non plus, ils se tenaient là tous les deux, face au sud, en sachant ce que signifiait ce moment, qu'il s'agissait de creuser dans le temps une sorte d'abri intangible où ils pourraient revenir et revenir encore quand le temps les aurait séparés, il sentait son souffle léger, tout près de son oreille, il savait que ce souffle était celui de la fin, qu'il se faisait rare, qu'il était un souffle qui n'avait plus rien de spontané, qu'elle devait maintenant activement le produire et le maintenir, et elle le faisait pour lui, que c'était son adieu discret et sans pathos et que ce moment ne se reproduirait pas.

Elle allait bientôt se remplir d'elle-même, trop, jusqu'à en étouffer, et le souffle qui lui manquerait alors passerait dans celui de celui qui l'aimait…

(…)