lundi 30 juin 2014

Attention, je vais m'énerver, moi aussi !

Joseph Stalin (1)


Je m'appelle Joseph Stalin. Stalin, comme Melun, pas comme praline. Je sais ce que vous allez dire. Mes parents n'ont pas assez réfléchi, ils sont inconscients, etc. Je vous arrête tout de suite. Mes parents ont parfaitement réfléchi à ce qu'ils faisaient, et je leur rends grâce de m'avoir prénommé Joseph. Et puis, ne commencez pas à juger et à pérorer avant de savoir. Mon père se nommait Adolf Hitler. Vous imaginez un "Joseph Hitler" ? J'aurais eu des soucis, à l'école. Non, ce Joseph Stalin, c'est un coup de génie, vraiment ! Qui aurait l'idée de me chercher noise au sujet du nazisme et toutes ces calembredaines, avec un nom comme le mien ? Imaginez un peu le sacrifice de mon père. Tout le monde n'est pas capable d'une pareille générosité, laissez-moi vous le dire ! Et puis, le jour où je veux changer de sexe, je n'ai que trois lettres à ajouter à mon nom : Joséphine Stalin. Pour ma part, je ne vois que des avantages au nom que mes parents m'ont choisi. Bien entendu, on pourrait se poser la question de savoir comment il se fait que mon père se soit nommé Adolf Hitler. Là-dessus, j'avoue manquer un peu d'informations. À mon avis, il se serait nommé Léon Boutanche, ou bien Albert Dubranleau, ou même, tenez, Franz Kafka, les choses auraient été bien différentes. Mais si, je vous assure ! Essayez donc d'ouvrir un camp de concentration au nom d'Albert Dubranleau, vous allez voir la tête du personnel. Non, il faut se rendre à l'évidence : Hitler ne pouvait s'appeler qu'Hitler, et moi je ne peux m'appeler que Joseph Stalin. On ne peut pas aller contre ça. « Bonjour, je m'appelle Albert Dubranleau et je voudrais ouvrir un camp de concentration. » Oui, oui, c'est ça, et moi je suis Joséphine Baker et je vends des bananes…

Quand j'ai épousé Josépha, elle m'a dit que la moustache m'allait bien. Moi je lui ai répondu  : « Josépha, comment le sais-tu, puisque je n'ai jamais porté la moustache ? » Mais vous savez comment sont les femmes : elle n'en a pas démordu. La moustache m'allait bien, il n'y avait pas à sortir de là. Je me suis donc laissé pousser la moustache, et, ma foi, Josépha n'avait pas tort. Avec cet attribut, j'ai un petit côté, comment dire, enfin je suis assez viril, et il suffit que je fronce le sourcil pour que les enfants filent droit. C'est un avantage considérable, de nos jours. Le petit dernier, Benito, est très joueur. Il aime couper l'arrivée du gaz et me dire, avec ses grands yeux si sérieux : « Monsieur mon Papa, on va avoir du retard. Je vous rappelle qu'on a un planning très serré, pour les hamburgers du week-end. » Et tout le monde d'éclater de rire ! Joséphine, sa grande sœur, elle, est plus réservée. Mais c'est une excellente pâtissière.

Mon pote Paul, celui avec qui j'ai fait les quatre cents coups, dans ma jeunesse, s'est lancé dans la boulangerie. Il a ouvert des succursales au Cambodge, ça marche très fort, là-bas, la boulangerie française. Joséphine a d'ailleurs été y faire un stage l'été dernier. Elle nous en est revenue enchantée. Comme c'est un pays chaud, elle a pu laisser libre court à sa passion du nudisme. Il paraît qu'elle a beaucoup de succès, quand elle pétrit la pâte en (très) petite tenue. On va peut-être aller y faire un tour un de ces jours. Paul insiste pour nous montrer ses installations. Josépha, elle est un peu réservée, pour dire le vrai. Elle trouve que mon pote est assez communiste sur les bords. Moi, franchement, je m'en fous. L'essentiel c'est de réussir dans la vie. Après, qu'on soye communiste, socialiste ou mou du manche, moi, je dis que ça regarde personne. C'est comme la religion c'est trucs-là. Et puis regardez tous les ennuis qu'il a eu, mon pater. Ça vaut pas le coup. J'ai pas envie qu'on m'assassine, ni qu'on emmerde Benito à l'école. Chez les Stalin, on sait se tenir. Stalin est maître chez soi, mais à part ça, calmos. On va pas refaire le grand Reich ou la grande Russie ou l'Empire ou quoi ou qu'est-ce. Non, d'ailleurs je le dis souvent à Paul, je lui fais comme ça : « Mon pote, essaie donc pas de les éduquer, tes clients, là. Pourvu qu'ils achètent tes miches et tes saint-honoré, le reste, hein, c'est d'la politique, et la politique, c'est comme l'amour, garde-le à la maison, si tu peux : dès que ça sort en ville, ça finit toujours par coûter un max. La fournée c'est la fournée. Point barre. Y a pas à sortir de là. Sauf si tu cherches les ennuis. » Mais bon, c'est un malin, mon pote Paul. Maintenant qu'il a épousé Carla Del Ponte, il est à l'abri. En tout cas c'est ce qu'il croit. Je serais plus tranquille s'il avait épousé Alessandra mais c'est pas son avis. Pourtant, moi, Alessandra, je la trouvais plutôt gironde. Je crois que c'est la Suisse qui le rassure, et puis il aime bien la fondue. Del Ponte, c'est bien français, comme nom, je trouve. De ce point de vue là, je peux pas lui donner tort, à Paul. On sent bien qu'elle est d'ici, cette Carla là. Pas comme l'autre qui couinait à l'Élysée en se chatouillant les cordes, qu'elle avait rares.

Pour revenir à Papa, c'était un chic type. Socialiste, progressiste, il avait des idées très généreuses et tout. Quand il était petit (c'est maman qui m'a raconté) il disait : « Moi, plus tard, je veux devenir nègre. » Ah bon qu'on lui répondait ; ça c'est une drôle d'idée mon gars, ben pourquoi tu veux devenir nègre, Adolf ? Et là il se lançait dans une grande défense de l'Afrique et tout, qu'ils avaient tout compris, les Africains, qu'ils étaient des rois et des princes, qu'il fallait remonter aux pharaons, et que la couleur noire était ce qui se faisait de mieux, enfin, on pouvait plus l'arrêter à ce qui paraît. Bon, j'ai pas compris tout l'enchaînement, et je parie que maman non plus, mais en tout cas tout est parti de là, ça c'est sûr. Y aurait aussi une histoire de tisane de queues de cerises, à ce qu'y paraît, mais faut pas me demander d'expliquer, la vie est parfois tordue comme la main d'un dupuytreneux, c'est tout ce que j'en ai retenu. Et là, je sais de quoi je parle.

(…)

dimanche 29 juin 2014

Rapport du 29 juin 2014


Mon planificateur personnalisé de repas minceur m'a envoyé un sms pour m'informer que Cora faisait une promo sur le crabe de la Jamaïque. Il faut donc que j'aille faire des courses toutes affaires cessantes car je n'ai plus une seule boîte de crabe à la maison. Je dois absolument mettre mon corps en mode de combustion de graisse d'ici la fin de la journée. Il est essentiel que je respecte mon environnement familial et écologique et que je ne produise pas trop de lipoprotéines de basse densité. C'est pour moi un impératif moral autant que physiologique. Ma pratique gustative et festive est approuvée par des experts mondialement reconnus ; je ne laisse pas ces choses-là au hasard. Tout à l'heure j'irai faire ma séance de luminothérapie, car il m'a semblé, hier-soir, qu'un léger stress de mon horloge biologique se faisait sentir après ma douche alpha aux huiles essentielles. Comme je n'avais pas consulté mon indicateur de progression depuis mardi dernier, une alarme a retenti dans les toilettes pendant que j'y méditais sur l'évolution de mon parcours de vie. J'ai de toute façon un papier toilette qui change de couleur selon la qualité de mon transit intestinal, mais deux alarmes sont préférables à une seule, quand il s'agit de problèmes de ce type. Le miroir à projection mentale adaptative que j'ai fait installer face à mon siège dans la salle-à-manger me permet d'optimiser radicalement ma mastication et de l'adapter aux objectifs quotidiens que je me suis fixés au début de la semaine selon le planning nutritionnel de type 2 concocté par l'Unité centrale. Il est très important de savoir moduler convenablement le rapport vitesse d'ingestion / quantités de sucres lents, j'en suis parfaitement conscient. Une légère dérégulation peut provoquer d'importantes réactions en aval dans la chaîne macro-énergétique, c'est ce qu'on apprend dès la première année au C-entre. Une Adaptation citoyenne réussie passe par une surveillance maîtrisée et sans relâchement du projet de vie personnalisé de type A. Adieu les moments de doute et d'auto-apitoiement ! Il faut rester vigilant mais serein. Et n'oublions pas que nous avons accès également au forum citoyen de basse déperdition, où l'on trouve toujours de bons conseils et des oreilles prêtes à nous écouter, une communauté active et responsable, un soutien indispensable et ouvert sur l'autre. Comme nous traversons tous les mêmes expériences aux mêmes moments, la communication est aisée, libre et fluide. 

(15h)

samedi 28 juin 2014

(À) Réaction


Assez ! 

Il y a les nouveaux réactionnaires, les réactionnaires authentiques, les néo-réactionnaires, les crypto-réactionnaires, les pseudo-réactionnaires, les réactionnaires rabiques, les réactionnaires compulsifs, les réactionnaires par défaut, les réactionnaires Belle-Époque, les réactionnaires sans-le-savoir, les réactionnaires paysans, les réactionnaires de gauche, les réactionnaires de droite, les ultra-réactionnaires, les réactionnaires à vapeur, les réactionnaires Art-Déco, les réactionnaires dandys, les réactionnaires sybarites, les réactionnaires homos, les réactionnaires trans, les réactionnaires Fleur-de-Lys, les réactionnaires proustiens, les réactionnaires cathos, les réactionnaires à tendance situationniste, les réactionnaires de l'école Muray (peu nombreux, quoi que la Bloge en dise), les réactionnaires ex-Gauche prolétarienne, les réactionnaires opportunistes, les réactionnaires par dépit, et même, comme certains, les réactionnaires ex-rien du tout. Tout le monde désormais veut être réactionnaire, comme tout le monde naguère voulait être progressiste. Mais si tout le monde l'est, personne ne l'est plus, ça tombe sous le sens. Or un monde sans réactionnaires ne me semble pas souhaitable. 

Je déclare donc solennellement que je ne suis PAS réactionnaire. Je ne me sens pas réactionnaire, je ne me crois pas réactionnaire, je ne pense pas comme réactionnaire. C'est en cela certainement que je suis le seul à l'être réellement. Mais ne compliquons pas les choses qui n'ont pas besoin de nous pour ça.

Les vrais réacs pullulent, il va sans dire. Tous ces "gens de gauche", par exemple (c'est-à-dire tout le monde), me paraissent terriblement réactionnaires, au sens où ils me semblent constamment en retard de trois guerres, au moins, sur le cours réel des choses, sur l'état réel du monde, sur les interactions entre l'humain et la Technique. On l'aura compris, je ne m'intéresse pas beaucoup au concept politico-historique de "réactionnaire", le cousin germain du contre-révolutionnaire. Je laisse ces trop sérieuses questions aux historiens et aux philosophes, au amoureux des définitions, aux lexicographes furieux, et aux blogueurs, je laisse ces questions éternelles à Remi Pellet, Didier Bourjon et Francis Marche, entre autres. La Réaction, c'est un peu comme le (Grand) Capital ou le Prolétariat de mon enfance, ce sont des objets sacrés qu'on ne peut toucher de la pensée qu'après s'être lavé les mains à l'eau bénite. Le Halal de la pensée ne date pas d'aujourd'hui. Je disais donc que je ne me sens pas réactionnaire pour un sou. Je me sens au contraire parfaitement en phase avec mon époque. Notez cependant que je dis "mon époque" et que je ne parle pas des gens, ces individus qui la peuplent, de ceux qui ont voix au chapitre (c'est-à-dire tout le monde) : ce n'est pas parce qu'on les entend distinctement, des mâtines au crépuscule, psalmodier scrupuleusement leur catéchisme entêtant, qu'ils disent la vérité, de la même manière qu'il serait idiot de croire que les fous ne pourraient pas, éventuellement, avoir raison, au moins de temps en temps (on en connaît qui excellent dans cet exercice). Les réactionnaires, entre Maistre et Davila, ont un immense territoire à leur disposition, et cependant, on dirait toujours qu'ils préfèrent rester à s'essuyer les pieds sur le même paillasson, comme s'ils étaient fascinés par leurs doubles formolisés, les progressistes, qui les observent depuis l'autre côté de la ruelle.

Mais prenons quelques exemples concrets. Qui se fait traiter de "réactionnaire", et en quelles circonstances, et pour quelles (vraies) raisons ? Il vaut mieux parler de ce qu'on connaît. J'ai un lourd passé en ce domaine, je vais donc m'occuper un peu de mon cas. Comme j'aime la musique, et c'est assez peu dire, je suis bien placé pour avoir connu les pires injures que l'époque (généreuse, en ce domaine) a à sa disposition pour ceux qui ont le toupet de ne pas désirer se traîner au fin fond du cul du Temps. Les vrais réacs aiment à se vautrer, je l'ai maintes fois constaté. Ils aiment donc en conséquence fustiger ceux qui ne sont pas complètement amorphes. Il n'est pas de domaine plus favorable à l'observation du vrai réac que celui de la musique. Il semble bien que la guerre du goût, comme la bien nomme Philippe Sollers, ait trouvé là (en la musique) un terrain particulièrement propice à la violence et la sauvagerie sans merci du combat idéologique. Pas de quartiers !  Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je résume les choses ainsi : on reconnaît le vrai réac à son éternel et définitif mauvais goût. Prenons l'exemple de "la culture". S'il est un domaine où règne presque sans partage un mauvais goût approchant l'absolu, c'est bien celui-là, où la Gauche a établi depuis belle lurette ses quartiers fortifiés et amassé son trésor de guerre. Je sais : Le gauchiste de service va lever le doigt en piaillant : "Et TF1, alors !" (…) Laissons-le piailler tranquillement, il ne réveillera personne, le pauvre, dont les poumons flapis n'expulsent qu'un filet de vent tiède et recyclé dès l'origine. (De toute façon, ça commence à se voir : la droite est à gauche depuis un certain temps déjà, et même Marine Le Pen est plus à gauche que la CGT. Le vrai réac continue à croire à ce qu'on lui dit de croire, c'est ce qui le distingue du réactionnaire qui est à l'heure, et donc n'est pas plus réactionnaire que monsieur Jourdain n'est poète.) Donc la musique, disais-je. Il m'amuse assez de me faire traiter de vieux réac par des merdeux qui crient au génie en s'étouffant de sirops pour enfants. Que la Gauche, pour des raisons idéologiques, ait choisi de faire du mauvais goût le Graal d'une étrange pathologie qui consiste à prendre des vessies pour des lanternes s'explique aisément : partant du constat que le plus grand nombre a toujours un goût de chiottes, elle a logiquement voulu ouvrir les portes des toilettes afin que tout le monde profite de l'odeur. C'est la Gauche apostolique qui, comme elle aime à nous le rappeler régulièrement, navigue à l'odorat. Cinquante ans qu'elle se trémousse dans le vomi, la Gauche française, mais dès qu'un enfant de salaud a le malheur de dire ce qu'il voit, elle se bouche le nez, qu'elle a très long, si long qu'il lui bouche les oreilles. Les dégueulis vengeurs du Citoyen automatique sur Pierre Boulez et consorts sont les éternels marronniers de la Célébration démocratique du Soimême Suprême. Régulièrement, il faut mettre Pierre Boulez à mort. C'est un peu lassant, mais rien n'est trop laid pour le démocratomatique.

« Les hommes, arrivés à mi-vie, se conduisent d'après les idées de leur jeunesse, d'où les catastrophes : les généraux font toujours la guerre précédente, c'est connu ; mais pas eux, seulement. » (Morand, Journal inutile)

Entre les lignes


Il y a un substantif qui ne s'emploie presque plus, de nos jours, je m'en avise à l'instant, et ce substantif c'est vivre — "le vivre" et "les vivres" —, sauf dans l'atroce expression consacrée des curetons laïques : le "vivre-ensemble". On disait couramment, dans ma jeunesse, "un colis de vivres", "un paquet de vivres", et ceux qui ont été pensionnaires (ou soldats) connaissent bien ces expressions. Qu'on tombe par hasard sur ce syntagme aujourd'hui, et l'œil aura vite fait (trop) de corriger en "colis de livres". J'aime beaucoup ces mots (et Dieu sait s'il y en a, en français !) dont une seule lettre fait glisser ailleurs le sens. Parfois cet ailleurs est ailleurs, et parfois il est étrangement proche, ou voisin, ou cousin, et l'on sent bien que la relation entre les deux mots n'est pas (seulement) fortuite, qu'il entre dans ce cousinage plus que du hasard, que le son vient à la rescousse du sens, comme souvent. Même lorsque les signifiés des signifiants séparés d'une lettre (séparés de, ou reliés par, c'est justement toute la question sans réponse) sont éloignés l'un de l'autre, il reste qu'on ne peut pas ne pas les entendre dans une sorte de proximité, ou en tout cas de relation. Les "proximots" jouent l'un par rapport à l'autre, l'un avec l'autre, l'un sur l'autre, l'un dans l'autre. Il y a une sexualité des proximots. Surtout dans le cas où cette variable est l'initiale du mot, on a affaire à une sorte d'altération, dans le sens musical du terme : "#ivre" ou "ivre bémol" (il faudrait l'écrire sur une portée, pour que la chose saute aux yeux), +ivre ou -ivre. Dans ce cas particulier,  "ivre bécarre" (=ivre) existe bel et bien, comme si dans les livres et dans les vivres, à leur racine, pourrait-on dire, se trouvait l'ivresse

Les nourritures spirituelles fermentent, elles aussi, et parfois nous montent à la tête ! Il arrive même qu'elles pourrissent, et c'est heureux. Les mots se contaminent les uns les autres, comme les phrases contaminent notre esprit, comme dans l'orchestre les différents pupitres s'altèrent les uns les autres. Ça déborde. Écouter une symphonie n'est pas écouter des violons plus des altos plus des violoncelles plus des contrebasses plus des flûtes plus des hautbois plus des clarinettes plus des bassons plus des cors plus des trompettes plus des trombones plus des tubas, sauf à mettre plus dans ce plus, et c'est précisément ce qui arrive, c'est un peu comme si ce signe + s'augmentait (ou se creusait) d'un signe x, -, /. La preuve en est qu'on écrit des traités d'orchestration. Mahler (mais aussi Mozart) en Allemagne, Berlioz (mais aussi Ravel) en France, les très grands compositeurs ont tous un sens inouï (c'est le cas de le dire puisque l'orchestration consiste à rendre possible l'inouï de la rencontre sonore) de la manière que les timbres (mais pas seulement les timbres) ont de jouer les uns sur (avec, contre, dans) les autres, pour créer un sens qui n'existait pas (ou seulement à l'état latent) dans la partition, ou dans la particelle. Lire un livre ne consiste pas dans l'accumulation de mots, de phrases, ou même d'idées, dans l'esprit d'un lecteur, mais de l'autocontamination de ce qui dans le texte survit au sens. Il faut que le texte fasse partition, qu'il se dégage de sa signification, qu'il la dépose, la transpose, l'entrepose, afin que le lecteur puisse arriver ailleurs que là où il espérait se (re)poser, se (re)trouver. Le sens n'est qu'un nécessaire pis aller, le premier barreau de l'échelle. La musique sera toujours infiniment supérieure à la littérature, et donc infiniment plus dangereuse, parce qu'elle est très peu gênée par le sens. Ou plutôt, c'est parce que la musique est gênée par le sens qui rôde alentour qu'elle trouve en son affranchissement une grâce si particulière et de si forte nature, une sorte de super-sens qui par-delà l'esprit s'adresse à l'âme. La musique est à la littérature ce que le vin est au jus de raisin. 

Partition est un mot plus complexe qu'on ne l'imagine. Il désigne à la fois ce qui sépare et ce qui rassemble, ce qui est désuni et ce qui est réuni. Les musiciens le savent bien qui, à chaque fois qu'ils disent "partition",  hésitent sur le sens donné à ce mot, qui est double. Ces deux sens ne sont pas seulement différents, ils sont contraires : partition d'orchestre ou partition de l'instrumentiste d'orchestre (ce qu'on appelle ordinairement d'un méchant pléonasme — pour éviter l'ambiguité, justement, mais c'est dommage — la "partie séparée"). On retrouve ces deux sens (ces deux directions, ces deux projets) dans les deux logiciels servant à écrire la musique aujourd'hui, quand on se sert de l'ordinateur pour ce faire. Dans FINALE, le plus employé sans doute, on écrit la partition d'orchestre, et le logiciel "sépare" les diverses parties (ce qui est un énorme travail, toujours très fastidieux). Dans SIBELIUS, on écrit directement les parties et le logiciel les rassemble, "composant" lui-même la partition d'orchestre. (Il va sans dire que la logique de SIBELIUS me paraît absolument contraire à celle du compositeur, mais peu importe. (Pauvre Sibélius, s'il savait à quoi son nom est donné, lui qui était sans nul doute l'un des plus grands symphonistes de tous les temps…)) Au-delà de la querelle méthodologique et des préférences de chacun, ce sont bien deux mondes, deux conceptions du monde, qui s'affrontent là. FINALE est le logiciel des compositeurs d'avant, SIBELIUS est celui des compositeurs d'après. Un compositeur n'est justement pas un "super-instrumentiste" qui déciderait un beau jour de "mettre ensemble" des lignes instrumentales conçues en tant que telles (pour voir ce que ça donne ???). FINALE est vertical, SIBELIUS en tient pour l'horizontalité, et l'on entend presque le slogan publicitaire qui pourrait en accompagner la promotion : Vous êtes instrumentiste ? Vous aussi, vous avez le droit de composer ! Vous avez une bande de potes instrumentistes ? Demandez-leur d'écrire leur propre partie, il savent le faire, et SIBELIUS se chargera du reste ! SIBELIUS, le logiciel qui fait d'une réunion d'amis une symphonie. SIBELIUS, le logiciel qui vous évite de lire Berlioz ! Avec SIBELIUS, prenez la baguette, ne vous prenez pas la tête !

Un roman est une partition de phrases qui fermentent, qui ont fermenté, et qui fermenteront. Ça grouille. Quand on referme un livre, on sait bien que les mots sur et dans les pages ne tiennent jamais en place, ne dorment jamais, ou seulement d'un œil. Même quand vous les quittez, pour une heure ou une semaine, ils continuent leur œuvre tacite, ils se montent dessus, rampent, s'exhibent, c'est une partouze généralisée. Phrases, paragraphes, ponctuation, pages, adjectifs, verbes, adverbes, syntaxe, incises, parenthèses, citations, dialogues, prépositions, propositions, se mettent et se démettent, se prennent et se déprennent, se pénètrent et s'interpénètrent, s'embrassent, se caressent, se fouettent… Ça branle en tous  sens (en tout sens) ! Quand vous rouvrez le livre et que vous reprenez là où vous en étiez, tout se remet en place, instantanément, mais on sent bien que quelque chose a bougé, pendant qu'on a interrompu sa lecture. C'est indéfinissable, mais c'est indéniable : la chose n'est pas restée inerte, et c'est nous qui sommes conviés à nous adapter, ce que nous faisons sans discuter et sans même nous en apercevoir pour que le fil du récit puisse ne pas rompre. Car nous y tenons, à ce fil : il est la seule garantie que nous existions, que nous soyons réels, et qu'en conséquence nous puissions sortir du labyrinthe.

La pourriture est un mode de cuisson parmi d'autres de la nourriture (comme le livre est un mode de transformation parmi d'autres du vivre (à moins que ce ne soit l'inverse)). Le passage du cru au cuit, du frais au pourri, du mouillé au brûlé, du séparé au mélangé, s'écrit, les livres sont pleins de ces passages, de ces fils tendus entre les différents états de ce que nous absorbons, donc de ce que nous sommes. Il faudrait régulièrement écouter du chant grégorien pour retrouver un peu le goût du cru, pour sentir à nouveau le goût des simples, dans la musique, pour être capable de sentir à la fois d'où elle vient et ce qui la maintient secrètement en vie. Comme le font les chiens avec les os, il faut enterrer la musique, le temps de quelques volées de cloches, et aller ensuite la déguster, comme si de rien n'était. Ce "comme si de rien n'était" est vertigineux : c'est toute l'épaisseur de la culture qui s'est déposée dans l'intervalle, tous les corps des morts qui reviennent dans les marges, toute la vie dans ce qu'elle contient de mort qui s'ajoute à la vie vécue sans y penser. Mais il faut y penser : je mets un quatuor de Haydn sur le tourne-disque et je quitte la pièce et je ferme la porte. Dans la pièce d'à côté, je compose, sans rien entendre du quatuor qui se joue à côté. Je n'entends pas le quatuor mais je sais qu'il est là, qu'il est là au présent, qu'il est vivant. C'est comme un feu qu'on entretient, même si l'on n'a pas froid. Parce qu'il faut savoir, et savoir est éprouver ce qu'on n'éprouve pas, voir ce qu'on ne voit pas, entendre ce qu'on n'entend pas. Simon Leys raconte l'histoire de ce vieil original chinois, Tao Yuanming, qui emportait partout avec lui une cithare sans cordes. « Comme on lui demandait à quoi pouvait bien servir un tel instrument, il répondit : "Je cherche seulement l'inspiration qui dort au cœur de la cithare. À quoi bon m'exténuer à faire du bruit sur les cordes ?" » C'est comme l'amour. Si l'on sait qu'il est là, dans la pièce d'à côté, on n'a pas besoin de s'exténuer à faire du raffut avec son cœur.

Les livres s'écrivent de gauche à droite, ligne à ligne, du haut vers le bas. Les partitions (d'orchestre) se lisent elles aussi de gauche à droite et du haut vers le bas. La différence est qu'il faut faire les deux à la fois, lire horizontalement et verticalement, sous peine de ne rien entendre, ou plutôt de n'entendre qu'une suite de sons, ce qui revient à ne rien entendre. Il faut écouter plusieurs lignes en même temps, pour entendre la musique. Il faut avoir plusieurs livres en tête pour en écrire un. Il faut avoir plusieurs vies en soi pour être vivant. Une phrase n'est rien, n'a aucune portée, si elle reste seule. Il faut des super-phrases, pour que le monde commence à prendre forme. Un thème musical n'est rien, sans la symphonie (ou la sonate) qui lui donne sa place dans le monde, en nous dans le monde et dans le monde en nous. Il faut toujours donner l'impression qu'on est en train de raconter un mythe, quand on joue, c'est-à-dire que l'histoire qu'on raconte a eu lieu il y a des milliers d'années, et qu'elle aura lieu encore des milliers d'années après nous, et qu'elle a lieu, là, sous nos yeux, pour nos oreilles, ici et maintenant, dans sa superbe uchronie, dans son splendide isolement d'avec la contingence. Elle a été, elle est et elle sera, tout cela simultanément, mais surtout, cette histoire ne peut se dire sans faire ressurgir tout ce qui n'est pas l'homme en lui et tout ce qui est humain dans le monde non-humain. On se demande souvent ce qui peut bien différencier la musique de la musique (je veux dire, pour parler de manière à me faire un peu comprendre, la musique "classique" de la musique "populaire", la musique savante de la musique analphabète), mais c'est très simple : même si Bach a composé ses Brandebourgeois de manière tout à fait empirique, en tenant très concrètement compte des contingences particulières de la vie qui était la sienne, de l'époque qui était la sienne, des instruments qui étaient à sa disposition, il a néanmoins composé une musique sans âge, une musique qui parle toutes les langues, une musique aussi savante que les équations d'Einstein, une musique aussi essentielle que le chant grégorien, une musique aussi "simple" que le geste qu'on produit quand on embrasse quelqu'un, qu'on le serre contre soi. Ce n'est pas pour rien qu'on a gravé un extrait des Variations Goldberg sur le CD qui est en route pour les confins de l'univers, depuis déjà quelques lustres. Si les extra-terrestres ne comprennent pas Bach, alors c'est qu'on a vraiment du souci à se faire. La musique occidentale ramasse le temps, à l'intérieur d'elle, le creuse et à la fois le dilate : il arrive parfois qu'on entende l'éternité résonner dans une seule mesure (et parfois dans une seule note), c'est une porte ouverte sur l'inconnu qui se trouve au fond de nous ("l'inspiration qui dort au cœur de la cithare").

Qu'y a-t-il entre les lignes ? Quelle est cette réalité qu'on écoute sans l'entendre, qu'on comprend sans l'ouïr ? C'est dans cette distance, ce jeu entre sensation et compréhension, entre appréhension et pressentiment, entre explicite et implicite, entre signes et sons, que la musique trouve sa source, sa justification, c'est de cette non-coïncidence qu'elle tire sa force, et en cela ressemble au Désir. Il n'y a pas concordance entre ce qu'on donne et ce qu'on attend, heureusement. À quoi correspond la partition, en quelle instance pourrait-elle trouver son équivalent dans les autres arts ? Le livre (je parle de l'objet livre) n'est pas une partition, il est l'interface entre l'auteur et le lecteur, alors que la partition ne l'est en aucune manière. La partition est une boîte noire, pour l'auditeur. Il sait qu'elle est là, prescription intermédiaire, médiation du médiateur (l'interprète), cartographie illisible, langue morte, détour supplémentaire, mais il ne peut pas en prendre connaissance, il n'a accès qu'à une traduction (et encore est-ce mentir que d'appeler cela ainsi). La partition est le livre opaque qui s'interpose entre le mélomane et l'auteur mais elle est aussi le convive muet qu'on n'attendait pas mais qui donne sens à la soirée. Le peintre montre son tableau, l'écrivain montre son livre, le dramaturge est en mesure de faire lire sa pièce, même si cela n'épuise pas le tout de son opus, le compositeur, lui, est empêché de montrer son œuvre, il doit la faire entendre, et pour cela s'absenter, céder la place. La partition est un sphinx, il faut savoir la questionner, et il faut que ce questionnement soit chanté, psalmodié, déclamé, il y faut un prêtre, il y faut une transe (même invisible). À la fois malédiction et chance, pour le compositeur, bien sûr, cette rupture de la chaîne médiatique qui le protège de la vulgarité du commentaire le renvoie aussi à une solitude ontologique radicale. On lui en voudra de ne pas parler la langue vernaculaire, mais pas plus qu'on en veut aux prêtres de parler latin. Quand l'officiant vous remet l'hostie contenant le corps du Christ, vous n'avez d'autre choix que de le croire sur parole. Il s'y trouve, puisqu'on le dit. C'est le "on" qui est essentiel, dans cette opération. Les concerts sont des eucharisties profanes. La lumière rouge est allumée, l'Esprit ne demande qu'à descendre en vous, à condition que vous sachiez écouter, c'est-à-dire vous tenir entre les lignes, à la croisée des temps, en situation d'entendre le "on" dont la partition propose, ici et maintenant, une occurrence singulière.

Oublier/Publier. La partition est la charnière entre ces deux opérations, entre ces deux portes. Il faut que l'interprète l'oublie suffisamment afin de pouvoir donner au public ce que ce public ne peut en aucun cas aller chercher par lui-même du côté du compositeur. On peut bien entendu jouer une œuvre apprise la veille, mais tous les interprètes sérieux savent que cela ne se fait pas. Le temps de l'oubli est le temps du travail véritable. Je crois que c'est la signification du fait que la plupart des solistes jouent sans partition, même si cette tradition est aujourd'hui remise partiellement en question. 

Poésie sur facture


Francus est devenu fou.

Non non, il l'était déjà.

Mais comment le savez-vous ?

      C'est tout de la faute à Papa.

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Pisser sans péter,

C'est comme aller à Quimper

Sans voir la mer.

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Aux in-nocents les fins saines

Mais qu'à nos jarrets

La parole soit attachée

Et poudrée.

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Quand on les écoute

Au bord de l'étang

C'est du sang

Qu'on urine.

jeudi 26 juin 2014

Annie (3)


Son pseudo est HotRayssa. Elle est grecque, ou du moins elle vit en Grèce. Nous avons passé deux heures ensemble, en tête-à-tête, hier-soir. Elle fait ce travail depuis quelques jours seulement. Elle vit dans une petite chambre minable dont elle va être expulsée dimanche prochain car elle n'a pas pu payer son loyer. En plus de Jasmin, elle fait un autre travail dans la journée, mais qui ne lui rapporte pas grand-chose. En tout, elle travaille dix-sept heures par jours. Dort à peu près quatre heures par jour. Elle est brune, elle a les cheveux longs, elle a un air triste et n'est pas très sexy. Elle ne sait pas comment se tenir devant la caméra, qu'elle place très mal, exécute toujours les mêmes gestes, n'est pas très bien déshabillée. Comme elle n'est pas sexy, il n'y a personne "chez elle". Comme il n'y a personne, elle discute avec moi. Comme elle discute avec moi, personne ne vient. Rayssa doit avoir vingt-cinq, vingt-huit ans, à peu près.  Elle me dit : « Je n'ai pas de chance dans la vie. » Bien sûr qu'elle n'a pas de chance, puisqu'elle elle ne fait rien pour l'attirer. Je suis catastrophé par sa situation. Si seulement j'avais un peu d'argent à lui envoyer… Elle me dit : « Je ne sais pas faire comme les autres filles ici. » Ça, ma cocotte, je le vois bien que tu ne sais pas faire. Il faudrait que je lui donne des cours mais ce n'est pas très pratique. Pour commencer elle a très mal choisi son pseudo. HotRayssa, on voit tout de suite que c'est pas ça ! C'est ridicule. Elle me dit : « Je ne suis pas hot ? » Si, si, bien sûr, que je suis obligé de répondre, si, Rayssa, tu es très hot, mais, à mon avis, tu vois, ce n'est pas la qualité première que ceux qui vont venir te voir vont rechercher. Elle a des photos à chier. Je ne lui dis pas comme ça. « Moi j'aime bien mes photos. » Bon… Ah, c'est pas facile comme job, coach pour strip-teaseuse dans la débine. Quand elle sourit, Rayssa, comment dire…, il vaut mieux qu'elle ne sourie pas. Elle n'y arrive tout simplement pas. Bon, moi je fais le malin, hein, mais si j'étais à sa place, ce serait bien pire encore. Mais ne mélangeons pas tout. Chacun son job. Non, ce qu'il lui faudrait, à, Rayssa, c'est quelle tombe sur un gentil gars qui soit sous le charme… J'ai peur que ça n'arrive pas demain matin si elle continue comme ça. Elle parle un peu français, en tout cas elle le comprend vaguement. Elle est plutôt bien fichue, encore qu'elle ne possède pas une devanture à faire tomber les mouches, si vous voyez ce que je veux dire. Enfin bon, merde, soyez sympas, il y a bien quelqu'un, parmi mes quatre lecteurs, qui cherche une jeune Grecque mignonne et gentille, non ? Allez-y de ma part, vous ne serez pas déçus. Moi en tout cas elle me fend le cœur. Quand on voit toutes les connasses qui se trimballent ici et ailleurs, les gros boudins infâmes et mollassons et badigeonnés et d'une bêtise à crever  qui se dandinent en ville, on se dit que c'est vraiment pitié qu'une jeune fille comme ça en soit réduite à mendier un salon privé (personne en deux jours) ! Et quand elles ne sont pas en "salon privé", elles ne gagnent rien. Pas un drachme, que dalle. C'est à pleurer. C'est ça, l'Europe, hein, l'Europe concrète et réelle. Des filles tout à fait normales, éduquées, honnêtes, qui sont prêtes à travailler deux fois plus que quiconque et qui n'ont pas un sou pour payer une chambre minable. Voilà que je suis en train de découvrir la lune… Je ne découvre pas la lune, mais je mets le nez dessus ; et il y a comme une odeur de sang. Pourquoi Rayssa devrait-elle subir ça sans moufter, en essayant d'apprendre à sourire pendant qu'elle montre ses fesses ou ses seins ? N'est-ce pas d'un crime parfait, qu'il est question ici, sous nos yeux ? Crime ou suicide, peu importe à vrai dire, ceux qui vont mourir ne nous saluent pas, car on ne leur accorde même pas le statut de victimes, à ces pauvres connards d'Européens qui se croyaient pénards chez eux à faire leurs petites affaires. On les massacre et on leur demande d'en vouloir plus, toujours plus, d'accélérer le mouvement alors que personne n'a plus de frein depuis longtemps. Tout ça en douce pendant que le cirque bat son plein. Ah, l'Europe, quelle belle idée, n'est-ce pas ? Peu importe ce que ça coûte, l'idée est si belle… Saloperie. Le prochain qui me parle d'Europe, je lui colle mon poing dans la gueule. Sans explications. Bref.

Bon, je sais bien, tout le monde s'en fout. Y a le foot et le feuilleton FN, ça suffit à tenir éveillé le Français pendant la canicule, avec une ou deux bières et un bon film. Moi je pense à l'odeur d'une chambre, le matin, où se réveille une Rayssa. La mer mêlée au soleil ? Non, évidemment non, mais quand-même, Athènes, j'y tiens, même si ça sent un peu le fauve. 

mercredi 25 juin 2014

Annie (2)


Comme c'est passionnant ! Il aura donc suffi que je dépose ici un texte en forme de plaisanterie sur une hypothétique et virtuelle rencontre entre une strip-teaseuse colombienne et moi-même pour que se déchaine la vieille hargne rance et hystérique de celles qui ne veulent pas qu'on touche au magot. J'ai souvent constaté cela, dans ma vie, mais la virulence des réactions me surprend encore. Il y a dans chaque femme une haine des femmes (et de l'homme), plus ou moins tue, plus ou moins profondément dissimulée, qui ne demande qu'à sortir au grand jour. Comme elles sont prévisibles, comme elles sont conditionnées, comme elles sont ordinaires. 

"Vulgaire", "pute", "connasse", "salope", "pauvre fille", etc. On n'est pas en reste, dès que surgit, quoi, une jolie fille, jeune, ordinaire elle aussi, qui se maquille et veut qu'on lui dise qu'elle est jolie et désirable… Toutes les vieilles rancœurs aigres ressortent, si drues, si vivaces, les vieux fantasmes un peu minables, c'est la guerre, tout de suite, pas de quartiers, il ne sera pas fait de prisonniers, on n'est pas là pour faire dans la nuance, mon chou. Tu as introduit un virus dans le poulailler, on va l'éjecter et on va y mettre le paquet, il va y avoir des dégâts collatéraux et du sang sur les murs. 

Qu'ai-je dit exactement ? J'ai dit : « Mais pour qui vous prenez-vous, pour juger cette jeune femme qui vend son image ? Êtes-vous tellement mieux qu'elle ? Plus honorables ? Elle ne fait de mal à personne ! Quant à sa laideur et à sa vulgarité, regardez-vous un peu dans une glace avant de parler. » Maquillage, c'est bien de ça qu'il s'agit.

J'ai souvent constaté ça, dans ma vie : ceux qui ne supportent pas les filles de joie, ceux qui sortent de leur gonds rien qu'à l'idée d'entrer dans un bordel me sont définitivement étrangers. Souvent, ce sont d'ailleurs les mêmes que les sourds. Je n'ai jamais eu le moindre mépris pour les filles, et j'ai eu le plus souvent de bons rapports avec elles. 

Ce qui est amusant est que ces belles âmes qui ne supportent pas les femmes légères ont la plupart du temps des idées très généreuses sur le monde en général. Elles aiment les femmes en général. Elles aiment les faibles en général. Elles éprouvent de la compassion pour les déshérités en général. Elles aiment l'altérité en général. Elles ont le cœur sur la main en général. (Elles ont le cœur sur la main, mais elles n'ont pas de mains.) Les grandes abstractions, les belles généralités font vibrer leur cœur de saintes en carton-pâte mais elles ont un cœur de pierre lorsqu'elles se trouvent devant une femme concrète, singulière, ayant un visage et un corps, et qui veut juste gagner un peu d'argent comme on l'a fait depuis la nuit de temps. Alors là tous les coups sont permis, le plus odieux racisme de bas étage est permis, on a tous les droits. Bouche en forme d'anus, mamelles de vache, sale noiraude obèse, grosse pute inculte, vas-y que ça se lâche dans la dégueulasserie minable et sans imagination. Comme ça peut être laid, une femme qui se sent attaquée dans sa chair ! 

Eh bien moi je la trouve charmante, Annie. Oui. Et j'en ai connu, des Annie ! Plus jeunes, plus vieilles, plus jolies, plus moches, plus grosses, plus maigres, plus bêtes, plus malines, plus fatiguées, plus souriantes, plus pudiques, plus vicieuses, plus simples, plus retorses, plus désespérées, plus camées, plus timides… Elles sont magnifiques, ces filles de derrière l'écran. Même quand elles sont de mauvaise humeur, ingrates, impolies, pas très propres, bêtes, qu'elles ont une voix de crécelle, des strings ridicules, et des oursons en peluche sur le lit, qu'elles regardent la télé pendant que vous la matez, qu'elles ne font qu'ânonner leur fiche pour la millième fois de la journée, qu'elles parlent à leurs voisines de chambre pendant que vous essayez d'avoir une conversation avec elles, je les aime. Je trouve qu'elles ont de la classe, de sourire comme ça toute la journée, de répondre pour la trois millième fois à un parfait inconnu qui demande âge, nationalité et mensurations, et qui y va de ses vannes pénibles mille fois entendues, de se repoudrer le nez, de se remaquiller, de se remettre du rouge à lèvres pour la centième fois de la journée, de faire leur job, qu'elles soient gaies, malades, déprimées, ou complètement larguées. Elles ont bien mérité de s'entendre dire qu'elles sont belles, qu'elles sont les plus belles, les plus désirables, les plus sexy, les plus bandantes, les plus chaudes, les plus souriantes, qu'elles ont l'air intelligentes et qu'elles parlent avec une voix de rêve même quand elles ont une voix affreuse. 

ChocDesire4u est allongée sur le ventre. Elle a tout juste la place de se tenir dans son réduit, ses jambes sont pliées, elle agite légèrement ses pieds, elle porte un petit haut bleu et un string de la même couleur. 1IntenseDream se trémousse sur du rap, elle a les cheveux blanc platine, les lèvres très roses, les yeux bleus. Blondy26 est assise sur un lit, fausse blonde aux cheveux longs et aux sourcils bien noirs, elle a posé le clavier sur ses genoux, elle a des yeux trop bleus. Sur son T-shirt noir, on peut lire le mot "Nobody", surmonté de quatre étoiles. BlackBooty85 est obèse. On n'aperçoit que ses fesses et une partie de son dos, bourrelé. Elle porte seulement un string jaune clair. La peau est marbrée de taches plus foncées. Elle ne bouge pas. Peut-être dort-elle… SaraSexy2U a des ongles de toutes les couleurs, elle est brune, très jolie, elle a des yeux noirs et les cheveux bouclés, longs. Elle porte seulement une robe très ajourée, sauf au niveau des seins, mais à intervalles réguliers, la robe descend, et l'on peut apercevoir les aréoles de ses seins. Au mur, derrière elle, trois bandes noires et des petits cœurs rouges. Elle frappe deux petits coups sur ses fesses et ondule de la croupe. Mais la fenêtre s'obscurcit soudain et on nous avertit que SaraSexy2U est désormais en "privé". Au-dessus du mot "privé" est écrit : « Que me fait-il ? » Mais la voici qui réapparaît, son entrevue privée n'a pas duré longtemps. On la retrouve assise, nue semble-t-il. Ah non, c'est seulement qu'elle est cadrée de manière à ce qu'on ne voit pas le commencement de la robe. Elle lève les bras. On peut voir que ses aisselles sont parfaitement épilées. Elle a de belles dents très blanches et une langue rose impressionnante. Elle réajuste sa robe de manière à ce que l'œil soit occupé à vérifier que les aréoles n'apparaissent pas, ou plutôt à espérer que ce soit le cas. Elle tape beaucoup sur son clavier, et plutôt vite, si l'on en croit le bruit des touches. Ah, elle est de nouveau en privé. J'ai oublié de dire qu'elle a 21 ans. Mais voici la belle Amiyra, une ravissante brune de 20 ans, à la bouche somptueuse. Elle porte des lunettes et son décolleté est plongeant. Elle est assise sur un lit rouge aux coussins et draps blancs. Les murs ont l'air d'être en bois, comme si l'on se trouvait dans un chalet. Je lui demande d'où elle est. Elle me répond en parlant, qu'elle est de Sofia, en Bulgarie.  Je lis dans son profil qu'elle est épilée. Elle a une voix de canard. Très souriante. Elle aime prendre ses deux seins dans ses mains, sans doute parce qu'ils ont tout juste la taille d'y tenir. Elle porte une robe noire et des perles. FatalCarmen semble dormir. On n'entend rien, à l'exception de quelques messages qu'elle reçoit, sans aucune réaction de sa part. Elle porte un T-shirt rose, un soutien-gorge sombre, et l'on aperçoit ce qui doit être un pull-over posé négligemment sur ses fesses. On ne voit pas son visage, puisqu'elle est tournée contre le mur. Ne la dérangeons pas. RoseAngel est en nuisette noire, avec un nœud rose, et string noir. Elle est comme on dit "bien en chair". Elle se frappe sur les fesses, sans entrain mais assez fort tout de même. Elle écoute de la musique sud-américaine. MichelleRoss est filmée en contre-plongée. On entend surtout le bruit des touches du clavier. Elle tape beaucoup, et très vite. Elle porte un pantalon bleu et un haut bleu également mais plus foncé. Elle déboutonne son pantalon, le baisse. Elle porte un string blanc. On entend de la techno en sourdine. Elle remonte son pantalon et revient au clavier. Elle ferait une excellente secrétaire. Elle dit qu'elle aime les hommes très poilus (comme des singes, ajoute-t-elle). Elle est ravissante, brune, je l'ai déjà dit. Elle a 21 ans. Ah, elle montre son soutien-gorge noir. Mais comment fait-elle pour taper si vite ? Je lui dis : « Vous tapez très vite ! » Elle me répond : « Yes » Elle ne dit pas un mot (vocalement). Elle déplace la caméra et enlève son haut. Et maintenant elle enlève son pantalon. S'asseoit sur le lit. Essaie deux ou trois sourires. Elle ôte ses chaussures. La musique doit être du turbo-folk ou un truc du genre. Cette fois, elle est en culotte et soutien-gorge sur le lit. Ah, elle a prononcé un mot : « Yes », mais je n'ai pas vu à quoi elle répondait. Elle fait descendre son soutien-gorge mais elle cache ses seins avec ses mains. Elle a un grain de beauté assez gros et très beau sur le côté du sein droit. Elle se tourne et fait tomber son soutien-gorge. Puis fait descendre le string jusqu'au milieu des fesses. Elle est vraiment très bien fichue. Je dirais à vue de nez, bonnets C, taille 38. Elle a de très beaux cheveux noirs et je ne saurai pas de quel pays elle est parce qu'elle vient de partir en salon privé. SublimErica est très mince, presque maigre. Elle fume une cigarette. Elle porte une nuisette pourpre, ajourée. Brune, jolie, elle se regarde apparemment dans une glace. Je lui demande d'où elle est. Elle ne répond pas. WetAlicia est en train de se maquiller. Elle a remonté ses cheveux et on la voit se passer du blush. Maintenant elle fait les cils. On aperçoit une croix sur le dessus de sa main droite. Elle porte un soutien-gorge en cuir noir, ou en sky. Elle a l'air fatiguée, ses traits son tirés. Elle fait bouger ses seins dans le soutien-gorge, c'est une de ses grandes spécialités. WetAlicia a les seins les plus affolants que j'ai jamais vus. Elle m'envoie un message privé : « Je suis en chaleur Bb, qu'est-ce que tu attends ? » Derrière elle, sur le lit, on voit un coussin sur lequel l'effigie de Marilyn Monroe est imprimée. Elle possède un tatouage sur l'avant-bras gauche, sur la face interne. Elle a l'air pensive. Des ennuis ? "Guest56" lui demande de faire bouger ses seins. Elle s'exécute gentiment. Elle boit un peu de jus d'orange (ou de mangue ?). Elle écrit : « Vote for me, Guys. It's for free ! » Et elle en profite pour nous montrer son minuscule string transparent qui laisse voir qu'elle est épilée.  Je me demande quel est son âge. Il est écrit 23 ans sur sa fiche mais je pense qu'elle a plus. Sans doute près de 30. Elle a une peau merveilleuse, lisse, fraîche, qui semble très douce. Son visage a quelque chose d'étrangement familier. Je ne sais pas non plus de quel pays elle vient mais au pif, je dirais la Colombie. La Colombie est très bien représentée sur jasmin.com. Je vote pour toi, WetAlicia, et c'est de bon cœur. JulieSoyeuse est en train de se curer le nez, les jambes écartées. NikaSoft se presse les points noirs sur la poitrine avec un air renfrogné. AllForYou est en train de mettre ses lentilles. BigBoooobs téléphone à une copine. IvonSquirt regarde une série en mangeant une salade. NujumSki fait la gueule. MarilynBoobs sort de sa douche. Elle attrape une serviette noire sur laquelle est imprimée une tour Eiffel. EbonyChocolat a l'air abîmée dans la contemplation de la caméra. Sa bouche est comme un divan profond accroché à flanc de montagne. On ne risque rien à tomber, avec les seins qu'elle a… Et il faudrait encore que je vous parle de Diana, ma divine Roumaine. On fera ça une autre fois.

Ce qui m'étonne le plus, non, ça ne m'étonne pas du tout, ce qui m'attriste le plus, non, ça ne m'attriste pas non plus, ce qui m'emmerde mais alors grave, c'est le manque d'humour des femmes. Enfin, je parle de ces femmes qui montent sur les grands chevaux de la grande morale dès qu'il s'agit des fesses et des seins d'une autre femme, concrète, singulière, précise, et si possible jeune et jolie. « C'qui sont lourds ! » disait Céline. Ce qu'elles sont lourdes, bon Dieu, c'quelles sont lourdes ! 

Le mépris pour ces filles me fait mal et me remplit de colère. D'un autre côté je me dis que c'est une sorte de justice immanente. Les offusquées méprisantes sont sans doute les plus malheureuses et les plus pauvres. Laissons-les croupir dans leur mare fétide, ces tordues à faire peur. La vengeance est leur passion, elles se vengent de tout, en permanence, de leur vie, de leur mariage, de leur sexualité, de leur kilos, de leur non-vie et de leur ennui profond.

Ça se passe à Bogotta, à Medelin, à Mexico, à Rio, à Montevideo, à Panama, à Belgrade, à Bucarest, à Prague, à Londres, à Lisbonne, à Düsseldorf, à Hambourg, à Budapest, à Dublin, à Paris, à Madrid, à Naples, à Bermingham, à Moscou, à Vilnius, à Kiev, à Riga, à Caracas, à Ottawa, à Bruxelles, à Amsterdam, et même à Rome, des filles passent leurs journées enfermées dans une chambre, dans le meilleur des cas, et dans un réduit de 8 mètres carrés sans fenêtre, très souvent. Je ne dis pas qu'elles sont toutes malheureuses, qu'elles ont toutes été enlevées par des mafias ignobles, qu'elles sont toutes droguées et cognées, mais ça arrive. Je ne dis pas non plus qu'elles sont toutes épanouies, heureuses, riches et contentes de leur sort. Je n'en sais rien. Je crois que tous les cas de figures existent, mais je ne supporte pas qu'on les juge et qu'on leur crache dessus. J'ai eu une amie strip-teaseuse, quand j'étais jeune, à Paris. C'était une fille très bien. Courageuse. Qui avait une certaine noblesse que je n'ai pas souvent retrouvée chez les jeunes Parisiennes branchées que je côtoyais. Elle était africaine, du Togo, et elle travaillait 16 heures par jour. Elle gagnait mieux sa vie que moi, et je trouvais ça très bien. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue aujourd'hui mais je souhaite qu'elle soit heureuse.

« Je n'aime pas les hommes qui aiment les putes. » Ouais ouais ouais… Comme le dit très bien elle-même cette parfaite épouse et mère de famille, le monde est bien fait. Les hôpitaux qui se foutent de la charité font toujours un drôle d'effet, quand on les voit passer, titubants et maladroits, ridiculement drapés dans leur toge immaculée. Il est amusant de constater que ceux qui veulent nettoyer l'humanité de ses turpitudes et la débarrasser de ses malheurs commencent toujours par le faire en tentant d'éradiquer non pas le mal réel, car cela les obligerait à se pencher sérieusement sur leur propre cas, mais un mal qu'ils ont en quelque sorte façonné à leur (contre-)image, un mal qu'ils imaginent capable de les définir (négativement). Ils ont tellement peur de se voir tels qu'ils sont qu'ils passent leur vie à façonner des miroirs dont la fonction première est d'adapter le monde à leur vision défaillante. Ces miroirs sont des fenêtres hermétiquement closes qui les préservent de la traversée du monde tel qu'il est, chose redoutable entre toutes. Alors ils s'entichent de toute la camelote qui passe à leur portée, s'adonnent à d'autres religions que celles de leurs pères, et cultivent un exotisme intérieur qui les enracine dans une réalité bornée par la parole de quelques autres, qu'ils pensent avoir élus alors qu'ils ne font que s'agripper désespérément à une image. Comme ils ne savent pas trouver une voie propre, ils ont besoin d'icônes, blanches et noires, positives et négatives, qui agissent sur eux comme autant de stimuli les remettant en permanence dans ce qu'ils prennent pour un droit chemin quand ce n'est qu'un cercle piteux dont la circonférence tient sur l'aile d'une mouche.

Ce que je trouve profondément émouvant, avec mes filles de derrière l'écran, c'est qu'elles arrivent à sourire. Oh, je sais bien ce que vous allez me dire, allez, mais quel naïf, et patati et patata… Vous ne comprenez pas. Il y a de ces sourires, chez ces filles, qui ont plus de prix que tout ce qu'une belle femme amoureuse pourra donner dans la vie de tous les jours. Elles ne savent pas à qui elles offrent ce sourire, et c'est comme si elles allaient chercher ça dans une région inconnue d'elles-mêmes, en pure perte. Tous ces sourires idiots à travers l'écran, tous ces sourires qui ne servent à rien, qui, littéralement, se perdent dans le vide qui nous sépare, je trouve ça magnifique. Je dis à Miryamm (de Roumanie) qu'elle a un merveilleux sourire, juste pour qu'elle sourie, et ça marche. J'aurais voulu lui faire écouter l'adagio assai du concerto de Ravel, mais elle écoutait une chanson stupide. Celibidache, vous connaissez, Miryamm ? Non, darling, c'est un footballeur ? Elle est roumaine, elle ne connaît ni Celibidache, ni Dinu Lipatti, ni Radu Lupu, ni Georges Enesco, ni Angela Gheorghiu, ni Clara Haskil, mais moi je pense à eux quand je la vois. C'est idiot ? Non, ce n'est pas idiot. Dans son rire, j'entends un peu de la grâce de Clara Haskil, et dans ces sourcils, je reconnais un peu ceux d'Angela Gheorghiu. Angela Gheorghiu aurait pu être là, derrière cet écran, en nuisette ridicule, en train de se passer un pinceau de rouge sur ses lèvres et de flatter sa poitrine. On l'imagine chantonnant Puccini, tandis qu'elle ondule des hanches. Clara Haskil n'était pas jolie, elle n'aurait pas eu de succès, derrière l'écran. Mais parmi toutes ces filles, de la plus belle à la plus laide, il y a sûrement une âme qui ressemble à celle de Clara, et je me dis que peut-être, si je lui faisais écouter Mozart par Haskil, elle se reconnaîtrait, alors… Vous pouvez ricaner, je m'en fiche. Il suffit parfois de si peu, pour ceux qui savent entendre. Et puis, excusez-moi, mais quand je lis les "statuts" des distinguées Facebookeuses que je croise chaque jour, qui sont bêtes comme leurs pieds, qui ne sont même pas jolies, qui n'ont vraiment rien pour elles mais qui tiennent très fort à nous faire savoir qu'elles existent, je me dis que mes filles de derrière l'écran, c'est tout de même autre chose, et je me mets à les aimer très fort, sans qu'elles le sachent. Alors je remets l'adagio du concerto en sol, je m'allonge sur mon lit, je ferme les yeux, et je pense à la Roumanie et la Colombie, que je ne connaitrais sans doute jamais. 

samedi 21 juin 2014

Annie


Mon Annie à moi, je peux vous dire qu'elle en a sous le bonnet ! On s'est rencontrés sur Jasmin.com, un site de "tchat-vidéo". Ne vous inquiétez pas, je vais vous expliquer tout le machin. Mais je vous laisse d'abord admirer la chose. Prenez votre temps on va pas s'envoler.

Annie est colombienne. J'en suis tout de suite tombé raide dingue. De toute façon, ça devait arriver. J'aime le café colombien, j'aime les montagnes, et j'aime les gros seins. Annie, tout de suite elle m'a kiffé. Non, vraiment. Elle m'envoie de gros baisers tout rouges et bien mouillés depuis sa Colombie natale, et c'est rien qu'à moi qu'elles les envoie. J'aime sa voix, j'aime sa peau, j'aime ses fesses, enfin, je crois bien que j'aime tout chez Annie. Vous allez me dire qu'elle est un peu jeune pour moi ? Je ne crois pas. Comme je suis quelqu'un de généreux, je me dis qu'elle sera plus vite débarrassée de moi. 

Dès que je lui ai dit : « Paris » elle a sauté en l'air de joie. J'aime beaucoup voir Annie sauter en l'air. Tout saute, en elle. C'est un volcan de chair, c'est de la lave en fusion qui bondit de ce siège de sainte-nichons. Elle n'aura pas le temps de s'ennuyer, ma Nitouche dodue. Les noces en septembre à Bogotta. Je vais écrire une messe pour la cérémonie ; Annie vaut bien une messe. Ensuite, je lui fais un petit ou une petite, et hop, crise cardiaque en pleine débauche. J'aurais tout de même eu le temps, avant de casser ma pipe, de faire une centaine de portraits d'elle enceinte qui s'arracheront au MoMa, je vous le garantis. Entre ça et la Fondation Pablo Escobar pour la musique contemporaine et les vieux cons du Gard, Annie sera à l'abri du besoin jusqu'à la fin de ses jours et gardera un excellent souvenir de son vieux Français. Que demander de plus ?

Voilà, maintenant vous savez tout.

jeudi 19 juin 2014

Nouveau slogan pour le blog de La Fuly



« Entre ici, Machin, avec ton cortège de questions débiles. »

mardi 17 juin 2014

15h23


Depuis que tu es morte, je n'ai pas touché une toile, un pinceau. C'est comme si tu avais acquis la possibilité de me parler directement, et que tu m'avais dit : « Laisse tomber, ce n'est pas la peine. » Quand tu étais là, tu n'osais pas, tu ne voulais pas me faire de peine. Je sentais ton bon regard sur moi, ton regard toujours indulgent, bienveillant, patient et tendre. De là où tu te trouves maintenant t'est sans doute venu une exigence de vérité, ou bien tu veux qu'enfin je me consacre à sauver mon âme… Hier, au jardin, Céline me demande si c'est « l'endroit où je fais du feu ». Non, c'est la tombe de Luna. 

Simple rectangle au sol. Terrain d'atterrissage ou de décollage abandonné. Porte. Fenêtre condamnée.

Il s'est pourtant passé des choses, depuis ce samedi 30 novembre 2013, mais elles ne se sont pas imprimées, elles n'ont rien écrit, elles n'ont rien dessiné, rien laissé ; elles sont enveloppées d'ombre et de fumée, elles échappent au sens et à la joie. Ces six mois ont passé, c'est tout ce qu'on peut en dire. On aimerait fuir, mais on attend une date qui nous dise quelque chose, une de ces dates qui ressemblent à une porte ouverte sur l'infini — elles nous paraissent toutes fermées, celles qui se présentent. 

J'écoute Cecil Taylor et j'observe mes petits lézards, immobiles, qui m'observent, et qui écoutent Cecil Taylor.

dimanche 15 juin 2014

Marie


Marie est morte. Ça n'a pas fait beaucoup de bruit. Décharge de sang dans le cerveau. Hémorragie. On voit le visage : il ne change pas. La figure reste identique mais on devine qu'à l'intérieur c'est la guerre. Même pas la guerre, la débâcle, la déroute, l'effondrement. Les digues lâchent toutes en même temps. J'ai connu ça il y a douze ans. La parole d'abord qui se dissout comme sous l'effet d'un acide puissant. Je connaissais mal Marie. Pourtant à cette nouvelle j'ai senti à nouveau frissonner en moi l'effroi froid et sans ponctuation — on n'y est pas mais c'est peut-être pour demain. Matin après-midi soir sans un bruit c'est ça sans un bruit on glisse et rien pour se rattraper. Hémorragie. À l'intérieur les frontières tombent l'indistinct envahit tout efface tout écran noir fin des programmes on a juste le temps de sentir une dernière fois sentir les Jardins de Bagatelle on entend les oiseaux pourtant il savent mais le monde va rester. 

Chacun reste de son côté…

Richard travaille !


La journée de Georges.


Francis Marche : « Le jour où le ronflement sera reconnu comme art à part entière, je serai José Carreras. »

La Vie merveilleuse (2)


Argos a attendu le retour de son maître et il est mort quand celui-ci est enfin revenu. À peine l'avait-il reconnu qu'il est passé de vie à trépas. Connaissez-vous Égine ? Je ne connais pas mais j'imagine Égine. Connaissez-vous le rebetiko ? Les cyprès, les pistachiers, les oliviers, les figuiers de barbarie. Quelque chose entre le fado, le tango, et les derviches tourneurs, avec des os secs et des visages fendus. Mon premier amour, c'était à Athènes. Une Canadienne. Mais immédiatement elle est entrée en concurrence avec une Athénienne. Impossible de trancher. Il voulait le voir une dernière fois, son maître. Oh, c'était un tout petit voyage, un mois, mais enfin, le premier en solitaire, quand on a seize ans  et que le père vient de mourir, ce n'est pas anodin. Sur les traces d'Ulysse. Le premier soir, ne sachant pas où dormir, j'avais trouvé un coin que je croyais tranquille, sur une petite colline. Dormir à la belle étoile sur un terrain en pente, je n'aurais jamais imaginé que ce soit si difficile. En pleine nuit, un type s'est mis à gueuler, on lui avait volé ses affaire. Quelles odeurs ! Inoubliables odeurs. La résine, le sucre, la sueur, les arbres, la terre sèche, et l'odeur de la nuit, la nuit fendue comme un corps neuf. Ah, les odeurs… C'est la première chose qui nous prend, j'imagine que ça se passe à la sortie du vagin maternel. Comme les chiens.

L'odeur, c'est un doigt qui se met sur les êtres et qui dit : là !

Il est couché sur du fumier, sans bouger, il attend. « Il est mort de joie en me reconnaissant. » Soudain il dresse les oreilles et bat de la queue. Il sait, lui. On n'oublie jamais les odeurs. Avec tous leurs ordinateurs, leurs écrans, smartphones, tablettes, ils ne savent pas. Ils veulent oublier. Bla-bla sur les réseaux. Pas d'odeurs : c'est mort. Ça leur reviendra un jour, mais trop tard, ils seront sur leur tas de fumier, en train de crever avec des tubes partout, et ce sera trop tard, il seront déjà enveloppés dans les ombres de la mort. Déjà fini ?

Minerve nous a tous changés, nous ne nous reconnaissons plus, nous errons dans la nuit comme des déments apeurés. Seuls les chiens savent qui est qui. Seuls les chiens n'oublient pas. On ne peut pas les tromper. Ils sont nos mères et nos fils.

Mort de joie en me reconnaissant. Vous comprenez ?

mercredi 11 juin 2014

Jeune nudiste au galetas


Le livre était au grenier (nous disions le galetas). J'y montais très souvent, j'y restais des heures. Y étaient entreposés de vieux meubles, des tonnes de livres, les partitions de mon père, des revues, des magazines, de vieilles photographies, des matelas, des sommiers, des lits pour enfants, des bouteilles vides, des bibelots dont nous nous étions lassés, des poupées, des jeux cassés, des vases ridicules, des tableaux, des fauteuils défoncés, toutes sortes de boîtes, un chevalet, et certainement d'autres choses que j'ai oubliées…

En ce temps-là, j'avais également mis la main sur un petit livre illustré qui parlait de Mata-Hari. Il y était question, dessins à l'appui, de petits seins, de corps graciles, de hanches, de bustes ; un mot en particulier avait retenu mon attention : "nubile". Il est très étrange qu'il m'ait fallu de longues années pour en comprendre le sens, alors que je passais des heures plongé dans les dictionnaires, où ces mots-là clignotaient et me donnaient de la fièvre.

Je n'ai jamais su qui avait acheté ce livre, et qui l'avait (plus ou moins) caché au galetas. Toujours est-il que Fantasia chez les ploucs a joué un rôle capital dans mon éducation. L'ayant racheté tout récemment, je fus très déçu de constater que la couverture n'était plus la même. Dans mon souvenir, la couleur jaune y était prédominante, mais il se peut parfaitement que je me trompe. Autre déception, si l'on peut dire, la deuxième phrase est celle-ci : « Comme dit Pop (Pop, c'est papa), les fermes, c'est fortifiant, et pour ce qui est d'en trouver une plus fortifiante que celle à mon oncle Sagamore, on peut chercher. » Dans mon souvenir, c'était : « Comme dit Pop (Pop, c'est papa), les femmes, c'est fortifiant (…) » La différence est infime, la différence est énorme. Mais, tout bien réfléchi, ça ne change pas grand-chose. Un ferme, une femme (et ses filles), une femme fermée (sur son secret), un ferme femme qui tout à coup s'ouvre d'un sourire inexplicable, une ferme fermée sur ses femmes, ces longues après-midis d'été, une torpeur lasse et rêveuse qui fait se dresser les poils sur les bras pour un je-ne-sais-quoi, les cris des animaux, les cuisses fermes, les shorts, les paroles chuchotées, les œufs cassés, les visages rougis, les odeurs, les cuisines désertes où l'on a toujours l'impression qu'il vient de se produire quelque chose de terrible, les chemins poussiéreux, les mouches… Les femmes c'est fortifiant. Ah oui alors ! Moi qui détestais le sport, j'étais pourtant en forme. C'est pas le rugby qui m'aurait mis en forme, par exemple ! J'y suis allé deux fois. La première fois, je n'avais ni chaussures spéciales ni même short de sport. Je suis entré sur le terrain avec un magnifique bermuda de ville, très habillé, ma mère m'avait donné le plus beau. Vous imaginez les rires de ces cons ! De toute façon, je n'ai pas eu le temps de rester très longtemps car à la première confrontation avec un balèse d'en face, j'ai vu trente six chandelles. L'entraîneur m'a fait sortir en se foutant de ma gueule ; mon short était tout crotté. La deuxième fois que j'ai voulu y aller, enfin muni de superbes chaussures à crampons que j'avais eu beaucoup de mal à obtenir, elles se sont prises dans les rayons de mon vélo, et on m'a ramené à la maison dans les pommes, la figure en sang. Je préférais nettement le tennis car les vestiaires étaient mixtes. Bref, ce n'est pas le sport qui m'a mis dans la forme éblouissante où je me trouve quarante ans après ! Et, question fortifiants, mes parents en connaissaient un rayon…

« RECOMPENSE. JEUNE NUDISTE PERDUE DANS LES MARAIS ! RECOMPENSE ! $ 500. RECOMPENSE MISS CAROLINE TCHOU-TCHOU. REINE DU STRIP-TEASE PERDUE » Très franchement, je n'ai jamais lu de quatrième de couverture aussi alléchante. Surtout qu'ils ajoutaient : « Miss Caroline a disparu depuis cinq heures, mardi soir, lorsqu’elle a été surprise et attaquée par des gangsters qui ont tiré sur elle plusieurs coups de feu alors qu’elle nageait dans le lac proche, vêtue seulement d’un cache-sexe. On sait qu’elle a pu s’échapper dans le sous-bois, mais du fait qu’elle n’a pas de vêtements sur elle, sa situation ne devrait pas tarder à devenir pénible. Signalement : Buste 92,7 cm Taille 61 cm Hanches 91,5 cm. » Ce "du fait qu’elle n’a pas de vêtements sur elle" me donnait des hallucinations ! Et ce mot, encore un mot nouveau : « Cache-sexe » ! Pas trouvé dans le dictionnaire… C'était louche. Pas de vêtements, mais pourtant "vêtue d'un cache-sexe"… Que de questions ! Même le « sous-bois » devenait étrange, équivoque, torride. L'obscénité est la plus belle découverte de l'adolescence, si vous voulez mon avis. Je déchiffrais parfois de vieilles partitions trouvées là, dans le galetas, qui parfois côtoyaient des magazines érotiques, et tout avait plus ou moins la même odeur de vieux papier. Il m'arrive d'avoir des érections quand je joue du piano, et je ne sais plus, dans ces moments-là, ce qui produit cette sournoise levée de pâte. Est-ce la chanteuse que j'accompagne, sa voix, la musique, des souvenirs qui me traversent l'esprit sans que j'en sois conscient, autre chose ? Aucune idée.

Mais je vous lis la suite : « Cinq cents dollars de récompense à qui ramènera saine et sauve Miss Caroline Tchou-Tchou, reine du strip-tease, du ballet de bulles et de la danse du ventre, qui s’est égarée dans la brousse, aux creux d’un torrent désséché proche de la ferme Noonan, à huit kilomètres au sud de la ville de Georges, compté de Blossom. » Vous avouerez qu'il y a de quoi se poser des questions ! Devinez où Georges a choisi d'habiter, quand il est monté à Paris ? Dans le Marais, bien sûr.



Gagnante de trois concours de beauté, vedette de ballets aquatiques à seize ans, ex-mannequin, reine du festival aquatique en 1955, ravissante, adorable brune aux yeux bleu azur et aux cheveux noir corbeau. Dix-neuf ans. Beauté satinée tout entière délicatement dorée par le soleil. Reconnaissable à un tatouage en forme de liseron qui s’enroule autour de son sein droit avec une petite rose en son milieu.

PRIERE DE NOUS AIDER A RETROUVER CETTE JEUNE FILLE !

Depuis, je la cherche, mon éternelle jeune-fille, ma reine du ballet de bulles.


C'est plus possible ! Faut que ça cesse !


Je crois qu'on va baisser le rideau. Trop de travail ! Les bonnes nouvelles arrivent à la vitesse de la lumière, ça n'arrête pas… Et pourtant, on était motivé… Non, c'est plus possible, faut reconnaître… C'est pas faute de vouloir faire son petit métier, mais là, le challenge il est trop lourd on a envie de dire… On est des humains, quoi… On ne regarde même plus la télé, c'est dire…

Les Distributeurs automatiques de Culture. Oui, vous avez bien lu. Là, je pense qu'on est obligé de faire une minute de silence virtuel*, car il me semble que même Philippe Muray n'avait pas vu jusque là. Libre accès… Je l'avais bien dit… Le terrible poison du XXIe siècle : le libre accès.

Couchons-nous dans le lit Brakcè, le lit profond et parfumé comme la tombe, et ne pensons plus à rien. Voici la paix qui vient déjà, ouhla-houp, ouhla-houp, comme dit Roger, quand il est sur le trône.


(*) Pseu me demande s'il doit mettre "virtuel" au masculin ou au féminin. La minute virtuelle ou le silence virtuel, me demande-t-il, ce vieux Pseu ! Mon pauvre ami, comme tu es dépassé. Ça n'a plus aucune importance, de toute manière. Mets les deux, si c'est possible. 

lundi 9 juin 2014

Fèves fraiches


Choisissez bien vos fèves, c'est important. Ce ne sont pas les jolies, qui sont bonnes, le choix de la fève n'a rien à voir avec celui des haricots verts, il faut prendre les grosses.

Faites bouillir une casserole d'eau salée, et jetez-y les fèves, préalablement sorties de leur gangue. Ôtez la casserole du feu au bout de deux à trois minutes, selon la grosseur des fèves. Versez-les dans une passoire, et réservez-les.

Faites cuire un œuf mollet. (Soyons précis : un peu plus que mollet, un peu moins que dur.)

Émincez une gousse d'ail, très fin. Coupez — un peu — de ciboulette (en très petits brins).

Quand les fèves sont tièdes, enlevez la peau, c'est très facile. Placez-les dans un bol. Émiettez-y l'œuf. Ajoutez de la fleur de sel, une cuillerée à soupe (ou plus, cela dépend du nombre de fèves) de très bonne huile d'olive, l'ail et la ciboulette. Surtout pas de vinaigre. Remuez, et placez au réfrigérateur.

Vous pouvez consommer, au bout d'une demi-heure.

Le moment


Là-Haut Pseu parla ainsi à Georges :

— Georges, tu es con, tu sais.

— Pourquoi, Maître ?

— Parce que tu me forces à te le dire.

— Maître, je ne vous ai rien demandé !

— Non, tu ne m'as rien demandé, mais tu aurais dû. Si tu me l'avais demandé, j'aurais tergiversé, j'aurais biaisé, j'aurais euphémisé, j'aurais nuancé, j'aurais attendu.

— Qu'auriez-vous attendu, Maître ?

— Qu'il soit l'heure de te le dire ; ce que tu peux être con, tout de même !

mercredi 4 juin 2014

La Vie merveilleuse (1)


Résumons un peu les choses pour les distraits. Je n'ai plus personne. Plus personne à qui écrire, plus personne à qui parler. Ils sont partis, tous les quatre. Trois dans la terre et une je préfère ne pas savoir où. Alors je me promène, là, et un peu là aussi, et puis ici, et par là-bas. Je regarde les visages, je vois qu'ils ne me voient pas. Je suis invisible, transparent, négligeable. Alors je ne me lave plus, je ne dis plus bonjour, je continue mon chemin, comme ça, au hasard du néant, j'ai les dents cariées, les cheveux gras qui tombent, le ventre qui enfle. Je dors la journée, je rêve beaucoup, et la nuit, je me délecte du silence, et parfois je lis un peu, au hasard aussi. Tout ça ne fait pas de bruit. Je crois que je n'emmerde personne. Je suis enfin bien comme il faut. Ne croyez pas que je m'ennuie ; pas du tout, c'est une sorte de vie rêvée. J'ai oublié qui j'étais, ça repose. C'est peut-être le paradis. Le petit paradis. Alors observons.


C'est un phénomène intéressant, ces obèses qui choisissent des vêtements bien moulants, tu vois. Tout porte à croire qu'ils s'aiment comme ça. Ils pourraient aussi se coller : ET ALORS ! sur le T-shirt. Ça écrit comme ces dessinateurs de presse, à la Planté, qui ajoutent le gras au gras et s'ébaubissent de leur énorme finesse. On met des clous dans la purée, et tout le monde s'extasie. Laissez-les vivre, nom d'une pipe, et le droit à la laideur, vous en faites quoi ? Et la foutaise démocratique, y en aura pour tout le monde ? Le banquet de merde, on se le partage entre potes ? Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups, ça te dit quelque chose, Nicole ? Le Château tremblant. Attachée de presse. ET ALORS ? Ah oui, on l'aime bien bien, cette pisseuse en bikini complètement à l'ouest qui nous parle de sa vie merveilleuse au Café de Flore et à cheval sur son Vélib en plein milieu de la nuit. La pauvre travaille, comme elle dit, elle travaille-travaille-travaille pour ses-auteurs. Nom de Dieu quelle rigolade. Apiculteuse anesthésiée au Flytox. Flytox, Flytox, ses auteurs au Flytox. Pleine page passage à la télé interview au Flore. La Dombasle qui passe dans le fond : 500 euros. Vous voulez Angot ? C'est plus cher ! Noah ça se négocie. Guilaine-comme-ça-se-prononce en bateau, coule la Seine et nos amours. Ah, Nicole, viens donc me torcher, j'ai encore le dos coincé. Je vais me tuer si ça continue ! Mais non chéri, ça va pas continuer, ça va empirer. Le Château tremblant, elles sont rares les femmes qui ne sont pas essentiellement vaches ou boniches, le Château tremblant, la Provence, les cigales, et mes vaches de Savoie, leurs cloches, la perfection de ses fesses, ses cuisses d'aristo, chuchotis félins, passe-passe, impair, sperme dans ses cheveux, toute la musique, les cloches, ses doigts dans sa chatte, que j'entends au téléphone… Le désespoir et le chat Coyote. Sorcière. Fée. Soyez joyeux. Coupez le son ! Coupez tout ! Joie du silence. T'entends, Nicole ? Moteur, ça tourne !

Madeleine Chapsal : « Il ne nous a rien offert à boire, et j'ai posé ma première question. (…) Il se présentait évidemment comme une victime ! Mais avec une sorte d'orgueil et de fierté… comme s'il y avait eu un immense malentendu. » Rembobinons. Louis-Ferdinand de Meudon n'a pas offert un drink à Madeleine Chapsal, le rustre ! La journaliste raconte, cinquante ans après, pourquoi elle en veut tellement à Céline d'être un écrivain, et pas elle. Mais le "ressentiment", le terrible ressentiment nauséabond  est du côté de Céline, bien sûr. Je sais pas si tu te rends compte, Nicole : Madeleine Chapsal face à Céline, qui LUI POSE SA PREMIÈRE QUESTION. Tu vois, tu vois la scène ? L'amoureuse de patron de presse face à l'Écrivain, le caniche qui pose sa question au Sphynx. Dis-donc, Destouches, y va faire beau, ou quoi ? Mieux vaut parler à Bébert et caresser n'importe quel chien de passage que de répondre à ça. La grande prétention au bonheur à Meudon, ça le fait pas. Coupez le son, Madeleine ! La médiocrité vexée entasse ses bons mots au fond des culottes la presse. Le château tremblant face à la danseuse en fugue, on peut bien le dire, aujourd'hui, ou toujours pas ? Toujours pas de drink ? L'agonie n'en finit plus de revenir, encore et encore, sur les lieux du crime. La chèfe de la petite clinique aux histoires face au danseur en dentelles, ça ne pouvait donner que du vitriol refroidi, sans goût ni grâce. Les cuisses, les cuisses tièdes, les tuyaux immenses des grandes orgues, et le souffle doré du pardon, je suis désolé, mais c'est pas la Chapsal, c'est bien le petit docteur français aux pinces à linge avec le perroquet qui fait touit !

Mouchette me dit qu'Edern Hallier est le fils, en vrai, biologique, de Céline. T'as vu comme il lui ressemble ? Mouchette, c'est de l'éléphant avec de la guitare espagnole. Je la revois à l'aéroport de Marseille où j'étais allé la chercher. Elle serait pas russe on se demande bien ce qu'elle pourrait être. Au téléphone, pour que je la reconnaisse, elle m'avait dit : « Je suis un peu mamelue. » On était un peu à l'étroit dans l'auto, avec Luna derrière qui inspectait le colis parfumé ! Mouchette elle se balade partout avec son Talmoude. Elle est plus juive que les Juifs, elle a trouvé là une forme de sainteté dérivée, mais je crois qu'elle est assez contente de tomber sur un catho qui la fasse rire. Les Français, aussi, ça la fascine. Quand elle est en colère, elle reprend l'accent belge, et moi, ça m'excite. Encore une qui aurait voulu être amoureuse toute sa vie. Dépitée de la queue de poisson, Mouchette, elle veut du rab. Bureau des réclamations : C'est tout ? Deux beaux enfants, ça ne vous va pas ? Oui mais non. On peut encore servir, regardez le matos impeccable ! Elle a bien un peu essayé l'intellectuellerie, mais ça coulisse moins bien quand-même. La tuyauterie, on en revient toujours là, les vapeurs du frottis, la jungle du triangle, l'asphalte baisante, elle a gardé ça pour le dessert, icône fumante, et la gourmandise elle pratique à la russe, avec plein de beurre dedans, qu'on peut plus s'arrêter. Je l'énerve exprès, elle m'appelle mon petit nazi et moi je me moque de son Talmoude. On rit beaucoup.

Silence ! Vous êtes bien vous-même ? Non, je vous jure que non ! Mais alors qui parle, là ? Ah oui, c'est vrai, il faut donner des preuves, des liens, des images et des certificats de naissance. Bon, bon, c'est entendu, on va essayer de vous satisfaire. Peut-être pas dans l'ordre mais tout y sera, je vous le jure. 'Round Midnight c'était, vous y êtes ? Calez-vous bien, ça va prendre un moment. Les micros sont branchés ? Servez-vous un verre et reprenez du saucisson.

Au secours : je ne vois plus les petits points rouge, jaune et orange en haut à gauche de l'écran. C'est Guilaine qui parle. Affolement général, branle-bas de débat, tout le monde se jette par la fenêtre de l'iMac. Guilaine se met face au miroir, passe la crème sur les jolis boutons, masse, remasse, pince légèrement, aïe, c'est jazzy, l'air est doux, on entend Bill Evans, My Romance, sur l'écran de la télé, on voit Michelle Obama qui tient une pancarte sur laquelle est écrit : #BringBackOurGirls, elle a l'air concernée, un peu triste, Roland Garros, pendant ce temps-là, on entend les cris des joueuses, han, han, han, han, 15 / 40, Arielle prend le bras de BHL, ça fait tableau, « Je suis Israélienne, j'ai un revolver dans mon sac, j'étais venue pour vous tuer… ». Ça y est, l'accordeur est enfin parti. Il n'écoute rien, celui-là encore, encore un qui ne laisse pas parler, dont la voix couvre celle de son interlocuteur. Il m'a parlé de Menuhin et de son père. Vieille Toyota. Quintes justes. Mouchette s'endort au téléphone. J'ai mal au con, au topaze. J'en ai marre de souffrir depuis seize jours, massages, chaleur, antidouleur, debout, pliée, couchée, me plaindre ou me taire, rien ne soulage mon con, à droite. « Il y a des milliers d'écrivains, ce sont des cafouilleux, des aptères, ils rampent daans les phrases, ils répètent ce que l'autre a dit, ils choisissent une histoire, ils disent : "Je vois que… Etc." » Une arrestation qualifiée peut-être à tort de "fortuite". Ah, tu vois, hein, c'est un-hymne-à-la-vie, moi j'dis. Voilà voilà. Peut-être à tort. Olivier Py, tu connais, Nicole ? Si j'connais ? Mais t'es con, toi ! C'est tout simplement le plus grand, le plus grandiose, le plus parfait, enfin merde, Olivier Py, quoi, non mais oh ! Si tu veux il s'exprime par oracles, le mec. Tout à fait, parfaitement. Il plane au-dessus d'Avignon, comme un aigle, tu vois. Il a l'œil perçant, il voit la peste de loin. Fronce le naseau, tapote son GPS, et hop, en piqué sur la vérole… Tout juste ventre à terre et les roubignoles au balcon, Batman-Py au carré dans sa Py-Mobile fend l'air du sud, il porte le Verbe comme un bracelet électronique. Imparable tombeau du sens coulé dans le marbre.

C'est quelqu'un qui en permanence a joué un certain nombre de rôles. Mais tu crois quoi, Nicole, tu crois qu'on peut être soi-même du début jusqu'à la fin tout uniment comme un seul homme soi-même ? En fait ce que tu prônes, ma grande chérie, c'est le rôle pour la vie, c'est Navarro tous les soirs, ou Al Pacino en boucle, avec un certificat d'authenticité délivré par le bureau des identités ? T'es tombée sur la tête ou quoi ? Alors Nestor me demande d'essayer le piano. Je demande aux girafes de s'asseoir, ça me dérange qu'elles restent debout comme ça. Les poules sont beaucoup plus sages, mais je crois que c'est parce qu'elles sont mortes. Pling, pling, plang… Je plisse les yeux. Nestor me regarde abondamment. J'allais commencer la Marche des soldats de plombs quand Caroline Tchou-Tchou est entrée, avec juste son cache-sexe jaune, et le foin qui débordait de la brouette. Nestor lui sert un jus de tomate, elle me fait un clin d'œil. Je pense à Lucie au ciel alors mes mains tremblent un peu. Le téléphone sonne. C'est Bernard Tapie. Il veut me vendre onze mille vierges qu'il vient d'enlever en Alsace. Bon, le cours de la vierge alsacienne moi j'y connais que dalle. Nestor a l'air pas mal secoué. Il s'est mis au piano et joue  le God save the Queen. Je vois là comme un signe. Je dis à Tapie que je dois réfléchir, quand-même. C'est la toute première fois que je m'en rends compte, mais Caroline Tchou-Tchou ressemble vraiment à Claudia Schiffer. « Non, il n'y a rien à faire. Ils n'ont rien compris. » Je le voyais bien, qu'ils n'y comprenaient rien, mais je ne pouvais pas leur dire. C'est exactement comme quand j'avais apporté mon sextuor à Carlos et qu'il m'avait dit que je ne savais pas développer. Je n'aurais jamais imaginé que quelqu'un d'autre connaisse Caroline alors qu'est-ce que je pouvais répondre, hein ? Le Jihad c'est mieux que la salle de sports ou les jeux vidéos, ça au moins c'est clair. 

Ça sent le rat crevé dans la cuisine. Ça doit être pour ça, l'invasion de mouches, l'autre jour… Il tourne les pages, Mouchette tape à la machine. Moins vite, moins vite ! Ta gueule ! Tape ! On transpire, les nouilles étaient trop cuites, encore. Tu devrais faire une radio, tu sais. Ah bon, une radio ? Pour quoi faire une radio ? Mouchette est habillée comme Caroline, cardinale à poils. On suffoque presque. Encore dix pages et on va prendre un bain. Ta gueule ! Tape ! Je vois bien qu'elle sue abondamment, ça coule entre les seins, ça tombe sur la machine. Mais comment elle voit les touches avec ses nibards, c'est pas possible, c'est de la magie ! Tchou, tchou, tchou, les seins qui ballotent en cadence sur les consonnes. Attention ! La barre d'espace, nom de dieu ! Tu vois pas le charriot qui avance tout seul ? Je repars dans les onze mille vierges. On n'est pas rendus. Toutes ces cuisses grand écartées, au Musée d'Orsay, sous le Courbet. Et les gens qui applaudissent : Bravo ! Bravo ! Encore ! La gardienne complètement débordée, un coup devant, un coup derrière, sur le côté, pour un peu, elle se dégraferait elle aussi pour camoufler l'artiste totale mais il y en a trop, des vulves offertes au regard. Elle est seule devant la honte poilue ! Elle abandonne, s'en va en pleurant. Une carrière brisée. Les flashes crépitent. Le rimel coule. C'est un grand moment. Laure Adler est contente. Ça se voit bien qu'elle est contente, même si elle n'applaudit pas. Toute les femmes soupirent d'aise, on voit tout de suite qu'elles ne sont plus vierges depuis longtemps. Mais le Directeur arrive avec la gardienne sur ses talons. Les ploucs s'écartent avec déférence. Bon, allez, Mouchette, on fait une pause, je vais faire couler le bain. 

La plupart des gens ignorent ce qu'ils vont ressentir la minute d'après. Les camés, eux, le savent, il leur suffit de regarder l'étiquette sur le flacon. C'est amusant, parce que la motivation première d'un drogué est plutôt de se dépayser, enfin c'est ce qu'il me semble en tout cas. En fait, ils plongent sur les jupes du réel, à la fois par fascination de l'innommable et par besoin d'être rassurés. Mouchette m'a encore téléphoné pour me rassurer. Mais en me rassurant elle se désespère. Les vieux ne peuvent pas se consoler, ils peuvent seulement rire ensemble. C'est déjà ça. Empêche-moi de mourir, Mouchette, j'ai pas fini mon quatuor. L'autre jour, je déjeune avec un élève à moi. Il me coupe la parole, mais il ne l'a fait qu'une seule fois. La vie manque de chiens. Je voudrais mordre. 

Tapie, t'as pas pis sur le pont, mais t'as Py au tapis, aussi. On est passé du fric au froc, des burnes au Bern, du LSD au Coca, de Godard et Duras à Duris et Copé. Quel chemin parcouru dis-donc ! Avant les écrivains s'insultaient au téléphone ou dans les journaux, maintenant c'est anonymement sur Tweeter  en 140 caractères. L'étiquette sur le flacon : Connard. Pédé. Trou de balle. Merdeux. Enflure. Nazi. Colicard. Constipé. Célinien. Partouzard. Politique. Raté. Floreux. Deuxmagoteux. Identitaire. Franc-maçon. Pédophile. Coelhien. Angotiste. Signé : Joey l'Étoile à une branche ou Nobody Le Parfait. C'est fou ce qu'on oublie vite ! On dirait que tout ça c'était un autre siècle, une autre vie, un autre monde. On dirait bien. Mais on fait comme si c'était le même monde qui continuait, moi le premier. Sinon quoi ? À part le suicide, qu'est-ce qu'il reste ? Le Jihad, voilà… Enfin, c'est un exemple. C'est la faute à la dissuasion nucléaire, tout ça. On vous interdit de faire péter vos bombes, alors il faut bien trouver autre chose, quand on est énervé. Le gros pétard en pétard ! Ce type m'a toujours dégoûté. Le honte. Mitterrand qui en jouit, de l'envoyer en première ligne, avec ses grosses roubignolles. Eh oui, Nicole, c'est ça aussi, la France ! Mitterrand-Tapie qui roulent des mécaniques pendant que les petits-blancs crèvent la gueule ouverte. Mais ça tu ne l'aperçois pas de Paris. C'est en province qu'il faut être pour sentir l'odeur de charogne qui s'étend sur le paysage et les mouches qui arrivent. Politique-de-la-ville… Je crois que tout a été dit à ce moment-là. Eh, Machin, ministre, qu'est-ce t'en penses ? Cool, François, cool ! Tu verras comme on sera bien, là, dans les meubles de la République, cette garce. « C'est une énergie. » Ouais…