mercredi 28 mai 2014

Bouche cousue


Leader solitaire en transe, c'est son turbin. Regardez-la s'élever dans les airs, la toupie lyrique en fusion qui crève les nuages. Vous lui parlez de pamphlets parce que vous êtes sourds, c'est la vérité, et il ne vous répondra pas de sa bouche cousue. Pas la place pour une pipe, tellement il serre les fesses. Il ne supporte pas la critique. Des archets dans les yeux, pas de quartiers. C'est bien le moins, quand on a écrit ça. C'est inouï tout de même : des siècles après, encore à lui filer le train, à ressasser les mêmes conneries. Qu'est-ce qu'on peut faire contre la colossale paresse ? Toujours, toujours et encore, leur donner la même chose, repasser les traits, souligner, faire à côté du pot, en douce ? Quelle cible merdeuse, quel voyage d'ennui, en face de la musique sublime, éponge à vinaigre. Dans la moindre formule, on entend la fibre, la viande qui raconte, l'espace tremblé rouge vert noir des nerfs acides en fugue. 100 francs la toilette des bébés asphyxiés de communisme récité, c'est pas cher pour la liberté ! Ce qu'il faudrait, c'est les noyer tout petits, quand ils sont encore mignons de transe sociale, et mettre la musique par dessus les toits pour éclairer la nuit. Mais c'est trop tard. Ils ont décroché le soleil du tableau et radotent en chœur, crapauds bien aplatis sous les draps coulissants. Il faut partir, c'est tout. 

AMEN


En avant la barcarole ! Si vous avez assez joué avec vos cuisses, ça va. Les femmes ne savent pas pourquoi elles sont là. On pourrait leur dire mais elles ne nous croiraient pas. Il faut cesser de baver, laisser les virgules de côté, et prendre la grande descente, celle qui sculpte profond. L'amour se rétracte en faisant ses arabesques, et derrière on voit tout le noir au travail, à l'entrepont, dans les cuisines et au bistro. Envoyez la symphonie ! ça va nettoyer le caniveau, éteindre les bougies qui font sous elles. Mutinerie des soupirs, alambic des sucs suintants et placements offshores, si vous les privez de couleurs vous les verrez en face comme des soleils confits… ça va faire mal. Improvise, reviens par derrière, stigmatise les imbéciles, mais regarde la se déshabiller surtout, n'oublie pas, n'oublie rien, mets-lui ton cierge et les grands tuyaux au fond des yeux. C'est la vie ! Grandes orgues, délices, tout au féminin rougi, brûlé, corde tendue par-dessus le précipice. Où elle est, mais où elle est, bon Dieu, l'Enfuie hurlante, celle qui nous enjambe de sa turbine en colimaçon ? 

Vous êtes au tribunal, tout est vide, ils sont tous partis, vous restez là, comme un con pétrifié, avec vos aveux baveux. Quel procès ? Mais celui de l'espèce, bien sûr. En avant la barcarole, vous êtes le coupable idéal, celui qui ne regrette rien. Un livre et puis ça suffit. On ne va pas imiter les tâcherons à plastrons. Salope !

Seul


Vous êtes des milliards et je suis seul. Par je ne sais quel miracle, j'ai continué à vieillir. Je cache mon état tant bien que mal. Ce matin, je me suis teint les cheveux et j'ai troué un jean retrouvé au sale. J'hésite encore un peu à me percer le nez mais je sais bien qu'il faudra en venir là. Quand le facteur passe, je lui fais un clin d'œil et je monte la musique à fond. Je dépose des vieux sacs McDo devant la maison, bien en évidence. Il me faut toujours être aux aguets. J'ai dû jeter tous mes disques dans une décharge éloignée de mon domicile, de peur que l'un d'entre vous tombe dessus par hasard. Comme je ne pouvais revendre mon piano sans éveiller les soupçons, j'en ai retiré les cordes et je l'ai transformé en billard. La semaine prochaine, je ferai un grand feu, tôt le matin, avec mes partitions et mes livres. Je suis en bonne voie de normalisation accélérée, j'ai confiance. 

La seule chose qui m'inquiète vraiment, c'est la sexualité. Quand je vais en ville faire des courses, je jette des coups d'œil à la dérobée aux filles que je croise, mais je ne vois pas comment je pourrais réussir à coucher avec l'une de ces créatures. J'ai beau me raconter que ce n'est qu'un mauvais moment à passer, et que je ne le ferai que pour donner le change, la moindre pensée un peu précise à ce sujet me donne la chair de poule. J'ai trop de souvenirs des vraies femmes avec lesquelles j'ai fait l'amour, jadis, pour me résoudre à pareille déchéance. 

mardi 27 mai 2014

Marcel Sambat


Marcel Sambat ! Marcel Sambat avec un "t" à la fin. Comment peut-on s'appeler Marcel Sambat ? Un nom à pratiquer la coprophagie. Chacun son truc, bien sûr, mais moi j'aimerais pas m'appeler Marcel Sambat. Albert Duspasme, ou Georges Bachelard, ou même Geo Possety, c'est quand-même autre chose ! Ce con a écrit, tiens-toi bien Nicole, un "pamphlet pacifiste" ! Je sais pas si tu vois la gueule du type qu'écrit un pamphlet pacifiste… Enfin bref, on lui a donné une station de métro, à Marcel Sambat. La ligne 9 : Mairie de Montreuil-Pont de Sèvres. Entre Michel-Ange - Molitor et Porte de Saint-Cloud, on a la station Marcel Sambat. Quand je voyais Marcel Sambat, je me levais, pour être prêt à descendre à la prochaine. C'est ma tante qui m'avait expliqué. Quand vous voyez que vous êtes à Marcel Sambat, mon Fifi, vous vous levez et vous vous approchez de la porte, comme ça les gens comprendront que vous allez descendre à la prochaine. Je descendais à Billancourt. No problem, Tantine. La Muette, Ranelagh, Jasmin, déjà ça me frissonnait dans les mollets. Surtout Jasmin. Jamais je n'ai demandé à Tantine qui était Marcel Sambat, tu vois, j'aurais peut-être dû. Marcel a épousé Georgette Agutte. Aucun rapport avec la coprophagie, mais c'est pas une raison. De toute façon, les peintres et le caca, on sait bien ce qu'il en est… Ben tiens ! Michel-Ange, tu crois peut-être qu'il mettait de l'huile de pistaches, dans sa barbouille ? Marcel, il était copain avec Odilon Redon… Encore un qu'avait un nom de fiotte, tiens, t'imagines : « Redon, au tableau ! » Odilon, passe le ballon ! Odilon, t'es con ! Odilon, file-moi tes bonbons ! Bon. C'est con de s'appeler Odilon ! Mais Marcel, lui, il avait pas une tête à danser la samba avec une négresse, ah non alors ! Plutôt une tête à écrire dans l'Huma des pamphlets pacifistes. Tiens, regarde-moi ça : « Faites un roi, sinon faites la paix. » (1911) T'avoueras, hein… Encore mieux : « La Victoire en déroute ». Si ça veut dire quelque chose, ça, je veux bien m'appeler Georges Sambat pendant six mois et voter socialiste ! Il a été ministre des Travaux publics, le Sambat, en 14. Travaux publics de quoi de quoi ? Creuse ! qu'y me disait toujours, le Grand-Père Eugène, creuse, Georges. Et pourtant, il était pas socialiste, lui, nom de dieu ! En voilà un qui sentait pas le jasmin, Eugène. « Douze balles dans la peau. » qu'y faisait, si on lui parlait d'un socialiste. C'qui m'étonne c'est qu'y m'ait jamais parlé de Marcel Sambat, mon grand-père Eugène. Mais faut dire qu'il allait pas souvent à Paris. Même jamais, en fait. Je ne sais même pas s'il savait ce que c'était, le métro. Lui, il conduisait une Talbot, et il disait à ma mère qu'il allait « me dresser ». Tantine elle pouvait pas le blairer, Eugène. Elle, le métro, elle connaissait. Elle s'habillait en Lanvin et Balmain, et elle m'emmenait au cinéma, et aussi aux Puces. Je dormais dans son lit, j'aimais bien. Ce qu'elle n'aimait pas, elle, c'était les ouvriers de Billancourt qui défilaient en levant le poing. Même s'il voulait me dresser, moi j'aimais assez Eugène, il me faisait rire, et il pinçait les fesses des infirmières sur son lit de mort. Non, c'est sûr que Marcel Sambat, ça pouvait pas être un copain d'Eugène. Tu veux que je te dise ce qui a changé, Nicole ? En ce temps-là, quand on montait dans le métro, on était sûr de ne jamais sortir de Paris. Même Boulogne, même Montreuil, même Clignancourt, tu vois, c'était Paris. On pouvait pas se perdre, on pouvait pas s'échapper. Y avait du monde, oui, je suis d'accord, mais si je me perdais, je disais : Chez Ma Tante, après Marcel Sambat, et on me ramenait chez elle. Une époque où on écrit des pamphlets pacifistes, c'est pas une époque dangereuse. 

Jamais !


On sortait de l'Hyper avec Jessica. Albert tenait la barre, enfin, le caddie. Plein à craquer, bourré jusqu'à la gueule. On avait coché à fond. Toutes les listes y ont passé. On a fait plusieurs fois le tour de l'hyper, d'abord d'est en ouest, et le contraire après, pour être sûr de rien oublier. Moi j'étais aux commandes, les listes en main, Albert poussait. Jessica allait attraper les produits que je lui indiquais. De l'organisation, comme je dis toujours. 243,19 euros bien rangés avec les fragiles au-dessus, et certains déjà emballés avant la caisse. Le tout en 87 minutes, chronométré dès la sortie de la voiture. Notre record. C'est pour ça, Albert il a pas supporté. Je le comprends. Même je lui donne raison. 

On se dirigeait vers la Clio, personne ne parlait. Ces cons sont arrivés à quatre, ils ont commencé à tirailler le caddy et piquer des saucisses Herta, et pincer les fesses de Jessica. Moi je gueulais tant que pouvais mais personne pour s'intéresser à notre cas. Comme c'est en descente vers la rivière et qu'ils tiraient poussaient à trois contre un en me tirant les cheveux, Albert il a dit comme ça : « Jamais ! » On a compris tout de suite. Il lâcherait pas. Il a pas lâché la barre, mon Albert. J'en ai les larmes qui me viennent rien que de le voir agrippé au caddie comme si c'était le trésor de Syldavie. Il a fini à la flotte, avec le caddie qu'il avait encore pas lâché. On l'a entendu gueuler une dernière fois : « Jamais ! » et puis plus rien que des bulles. Y avait du courant, on était en novembre. 

lundi 26 mai 2014

Le signe du verso


Tu es morte. C'est irréparable. Tu ne seras pas remplacée. Contrairement à tout ce que la Technique nous promet — en quel honneur — ta mort est définitive. Elle a eu lieu, le 30 novembre 2013, à midi, un samedi, et ne se reproduira pas ni ne se défera. Curieux comme les êtres importants se débrouillent tous pour mourir un samedi matin. Je ne peux pas rembobiner le film ou, si je le peux, d'une certaine façon, je ne peux le faire au-delà de ce moment, qui est une borne infranchissable. Là se trouve un point d'arrêt absolu. Personne, aucun être, ne viendra être, ne viendra se tenir face à moi comme tu le fis. Tu ne mourras pas à nouveau. Le midi de ce samedi de novembre est le kilomètre 0, à partir duquel les chemins en ma vie se sont retournés. — Fini le temps où l'on allait quelque part…

Cependant, sachant tout cela, je sais aussi (et cet "aussi" est infiniment problématique) qu'il existe un temps et un lieu qui sont ouverts, où la mort et la vie ne s'excluent pas comme elles le font pour moi ici-bas.

Tu es morte dans mes bras. J'ai vu tes yeux jusqu'à ce qu'ils ne voient plus, et même au-delà. Nous avons respiré ensemble jusqu'à ton dernier souffle. Ne pouvant aller de l'autre côté avec toi, je me suis arrêté au seuil, effaré de constater que mon souffle continuait, que mes yeux voyaient encore, éblouis par la lumière sombre qui émanait de ton corps quand tu l'as quitté. Je ne pouvais pas te suivre. Tu devais partir seule. Tu as eu peur, sans doute, que je te laisse seule. Ça n'arrivait jamais. Ce n'était jamais arrivé. La mort nous rend à la solitude sans limites. Du moins la mort que nous apercevons d'ici, depuis la vie. Nous ne pouvons voir que la déliaison, nous ne pouvons voir que la rupture, parce que nos yeux ne voient pas plus loin, qu'ils sont clos, enclos, limités, forclos. Dès l'instant où la mort fait sienne le temps d'un être, l'âme de celui-ci rejoint l'envers du temps, « la mer alliée au soleil », le verso.

Avec mes pauvres yeux qui ne voient à peu près rien, j'ai vu ce soir dans la mer des milliers et des milliers de raies, comme une immense armée miroitante, splendeur de tremblement liquide, ailes grand déployées, au vol du soleil, dans ces parages lumineux où la vie semble éternelle, dans le rouge du couchant, immense phrase sans respiration. Savoir où elles allaient, sans nous, vers quoi, aspirées, emportées, précédées d'un amour immortel… Était-ce une seule âme en quête de repos qui nageait vers sa demeure dernière : vous êtes tous là. Vos yeux qui ne voient plus transpercent le monde de leur connaissance : si vous saviez ce que je m'en veux, de ne pas pleurer toute la journée ! Une armada gigantesque et sans mots luit derrière mes paupières, flots de larmes, liquides harmoniques roulant comme des étoiles brûlantes au verso de la page, alors qu'il faudrait rendre grâce à Dieu de la beauté du monde. Nous savons trop, nous savons beaucoup trop. Le savoir a envahi le champ de la connaissance et nous empêche dorénavant d'appréhender le monde. La mesure de toute chose, disait-on jadis… Le savoir humain pouvait encore concevoir le monde, se le représenter, penser-ensemble, comparer. Le sensible pouvait se tenir dans une pensée d'homme, et pouvait se transmettre par la lecture et l'écriture, et l'expérience. Il fallait ignorer beaucoup pour comprendre un peu, et cet équilibre, instable peut-être, nous le partagions avec les bêtes, qui sont en quelque manière le beau modèle de notre rapport au donné. C'était la culture, cet état heureux de partage d'une connaissance modeste qui permettait aux hommes de se comprendre sans avoir besoin de récapituler le savoir à chaque fois qu'ils se rencontraient. Si, lorsque je cherche sur la Toile le texte d'un poème de Karl Lappe, je tombe, sur la page même où il est reproduit, sur un appel à sauver un enfant, je perds autant que je gagne et je suis renvoyé au bruit auquel je voulais échapper en écoutant Schubert. Ce matin, c'est une pétrolette, à trois heures, qui m'a tiré d'un sommeil bienfaisant. Je n'y arrive pas, je n'y arrive pas, je n'y arrive pas… Passer au verso de la page, relier ce qui peut l'être, avoir de l'imagination : « L'imagination n'est pas la fantaisie, c'est une faculté quasi divine qui perçoit les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies. » Baudelaire qui « cherche le vide, et le noir, et le nu », cherche comme nous le trou dans les choses et les êtres, le chas, l'huis, le surgissement de l'infini au crépuscule, les paysages comme des fenêtres dans les façades de l'Invisible. À quoi bon faire des phrases qui ne réussissent pas à te trouver dans le puits sans fond du souvenir… Quelle imagination sera capable de te ramener près de moi ?

La douleur de la douleur consiste en cela qu'elle ne peut se dire, et que même si elle le pouvait, l'expression même de cette douleur aggraverait encore la douleur elle-même. C'est à chaque fois la même impasse affreuse. On a mal, on cherche à exprimer cette souffrance, et dès que l'expression se constitue en tant que telle, on voudrait la tuer, l'annuler, la faire disparaître, car on s'aperçoit que c'est encore pire. Pour autant, veut-on apaiser la souffrance ? Bien sûr que non ! Mais que veut-on alors ? Pourquoi dire, pourquoi écrire ? Mais comment ne pas le faire, comment garder la chose à l'intérieur ? Quelle est la différence entre le chagrin, la peine, la souffrance, la douleur ? En allemand, le Lied [chant] répond naturellement au Leid [chagrin], comme si une même réalité pouvait littéralement posséder tour à tour une polarité positive et négative, en inversant seulement deux lettres, à l'intérieur du vocable, comme si ce mot à double direction n'était au fond qu'une intersection vide, un point, qui ne prenait sens qu'à partir d'impulsions contraires le traversant. Le deuil est toujours le lieu d'une double impossibilité : (se) faire et (se) défaire, puis se refaire. Le faire et le défaire, dans ce processus dont tous nous disent sans rire qu'il est un devoir, sont rigoureusement équivalents. Taire est encore dire, et dire est également taire. Chanter et souffrir sont les deux faces du même effroi : l'un ou l'autre est inutile, l'un et l'autre sont désespérants. Deuil / Seuil : On passe mais ça ne passe pas, on ne passe pas, mais ça passe quand-même.

Encore une fois, pourquoi écrire sur le sujet, pourquoi dire qu'on a mal, tout en sachant pertinemment que ça ne sert à rien ? Est-ce seulement parce que durant le court laps de temps imparti à l'écriture on souffre un peu moins ? Je ne le crois pas. Est-ce parce qu'on cherche à com-prendre ce qui se passe et que la seule manière de comprendre qu'on a trouvée est de mettre des mots derrière d'autres mots ? C'est sans doute vrai, mais comprendre quoi ? « Le monde enfin sans lui (…) » Voir le monde sans nos yeux à nous, voilà qui serait réellement instructif. Imaginez-vous le monde, que vous verriez comme si vous n'y apparteniez pas, sans en être partie prenante, avec des yeux qui n'en feraient pas partie, avec un regard qui ne serait pas contaminé par ce monde-ci : un monde vierge de votre propre regard. N'est-ce pas précisément ce que la mort provoque ? Tous les yeux se ferment, les uns après les autres. Pas seulement les yeux de ceux qui meurent, mais aussi les yeux de ceux qui restent, des survivants, dont le regard s'absente, au fur et à mesure que la vie leur retire les êtres en qui ils avaient mis une grande part de leur faculté de voir le monde, de le tenir sous le regard. Le regard est quelque chose qui se multiplie, qui se ramifie, qui se dissémine, qui passe d'un être à l'autre, grâce à l'amour. La connaissance, c'est sans doute cela : réussir avec un corps singulier à voir le monde avec des yeux et des regards multiples, qui se recoupent, qui s'ajoutent les uns aux autres, qui se multiplient les uns les autres. « Le monde enfin sans lui, il devait souvent essayer de s'imaginer cette chose impensable : voir le monde sans soi, pur, enfin lavé de son regard. »

Tes yeux fermés sont dans la terre. Mon regard sur le monde t'a suivie dans la terre ; si je ne vois pas ce que tu vois, tu as pourtant retranché quelque chose de mon regard, et ce quelque chose était l'un de ces nombreux voiles que la vie sociale, la paresse, la désinvolture et la bêtise déposent constamment sur nos yeux. Voir consiste aussi à se déprendre du regard, voir mieux c'est aussi voir moins, voir le monde à la manière de ceux qui s'en sont soustraits, que ce soit par volonté ou fatalité. Ce n'est pas la première fois que l'irréparable entre dans ma vie, mais l'ouverture s'agrandit, qui permet à la vie de commencer à regarder ailleurs et autrement. Tu es morte dans mes bras et maintenant j'attends le moment où ce sont tes pattes qui s'ouvriront pour m'accueillir. 

dimanche 25 mai 2014

Mots-clefs


On se demande souvent qui vient lire ce qu'on peut bien écrire ici. En jetant un coup d'œil aux mots-clefs tapés dans Google, on a une petite idée de ce qui amène les lecteurs sur le blog de Georges de La Fuly. C'est très réjouissant, même si cela oblige à en rebattre sur les ambitions du Chef. 

— pute vendue en afrique
— jolie anus poilu de prof
— martha argerich pornographique
— alcool absolu
— caramail hollande
— brosse à ongles france
— jeune nudiste
— valérie anne renard
— femme friande du braque mart
— belphégor
— tu veut une copine sexi
— amateur elle montre ses fesses
— clou de girofle pour cheveux
— claire gallois
— samson françois photo
— c 18 nu
— pute nu
— main
— t'as éteint l'ordi nicole ?
— vitrine belgique prostitué
— proust paperolles
— GEORGES DE LA FULY
— peinture pour animaux
— violetta tout nue
— renoir peintre femmes elegantes
— la catalane boobs

(Garanti sans retouches ni améliorations)

vendredi 23 mai 2014

Septième majeure


J'ai aperçu le reflet d'un de mes tableaux dans la porte vitrée qui se trouve dans le couloir du premier étage, entre les toilettes et la chambre. Tout à coup je comprenais ce tableau. J'aurais aimé écrire quelque chose comme ça, j'ai failli le faire. La vérité dans un reflet, ça aurait eu de la gueule, dans mon texte, mais ce n'est pas possible, je me suis vu en train d'écrire ça et j'ai eu honte. J'étais en train de lire une nouvelle où la survivante d'un massacre racontait comment des soldats avaient tué et torturé son mari et ses enfants sous ses yeux, et l'avaient épargnée, elle, sans doute pour qu'elle puisse raconter ces atrocités. C'est comme ça qu'on répand la terreur dans une population. En même temps, j'entendais Nikolai Petrov jouer le troisième mouvement (precipitato) de la septième sonate de Prokofiev. Ils avaient cloué les mains du mari aux murs et étouffé les enfants sous des matelas en reprochant à la mère le jeune âge de la fille, parce qu'ils auraient voulu la violer aussi. Prokofiev a écrit trois "sonates de guerre". La septième a reçu "le Prix Staline", en 1943. Mais il faut expliquer en quoi consiste le "Prix Staline". Le Prix Staline a été instauré par Staline en 1939 pour récompenser les opposants aux dictatures. Mon tableau s'intitule My Funny Valentine. Il est constitué de plaques de verre peint collées sur une plaque de Plexiglass peint. L'année précédente, en 1942, c'est Chostakovitch qui a été récompensé par le Prix Staline, pour sa septième symphonie, et aussi Ilya Ehrenbourg. Ilya Ehrenbourg a participé à la guerre d'Espagne et il est membre du Congrès antifasciste juif. Le 24 juillet 1942, il publie cet article qui fait grand bruit : « Ne disons rien. Ne nous indignons pas. Tuons. Si tu n’as pas tué un Allemand par jour, ta journée est perdue… Si tu ne tues pas l’Allemand, c’est lui qui te tuera… Si tu ne peux pas tuer un Allemand avec une balle, tue-le à la baïonnette… Si tu as tué un Allemand, tues-en un autre— à l’heure actuelle il n’est rien de plus réconfortant pour nous autres que de voir des cadavres allemands. Ne compte pas les jours, ne compte pas les kilomètres. Compte une seule chose : les Allemands que tu auras tués. Tue l’Allemand ! C’est ce que te demande ta vieille mère. L’enfant t’implore : tue l’Allemand ! Tue l’Allemand ! C’est ce que réclame ta terre natale. Frappe juste. » L'article s'intitule : « Les Allemands ne sont pas des êtres humains. » Ilya Ehrembourg assimile les Allemands aux fascistes espagnols. On lui attribua en 1952 le Prix Lénine pour la paix. Je commence à le regarder différemment, ce tableau. Qui pourrait aujourd'hui mériter un prix qui serait attribué pour récompenser les opposants aux dictatures ? J'ai ma petite idée. Je ne la donne pas car je sais que je ne serai pas compris. Mais je vais écouter la septième symphonie de Chostakovitch. Aujourd'hui, mon pays a été détruit. Je ne crois pas qu'on le reconstruira. Certains s'en réjouissent, d'autres s'en attristent. Je me demande s'il est déjà arrivé, par le passé, qu'on se réjouisse quand un pays mourait. Je crois avoir compris une des raisons de l'énorme engouement pour la musique de Chostakovitch, depuis une trentaine d'années : elle fait partie de ces musiques, et plus généralement de ces œuvres d'art, qui permettent aux gens de plaquer sur elles des idées, des intentions, des projets, des prises de position morales ou politiques. Cette manière de juger de l'art nous vient je crois du cinéma, qui associe grossièrement, très grossièrement, des images, des sons et des récits. Et comme le Cinéma est devenu depuis une trentaine d'années l'alpha et l'oméga de la Culture, que le cinéma s'est exporté, a colonisé tous les autres arts, a remplacé la pensée, on trouve désormais tout naturel de juger des œuvres d'art avec les critères grossiers et simplistes du 7e art. Le "Septième art" a massacré tous les autres arts. Il a cloué leurs mains sur le mur, il a terrorisé les artistes, les politiques, il a asservi la morale, il a asséché les quelques oasis d'art, de nuance, de complexité, qui restaient sur terre. Il a gagné la guerre. Dorénavant, il écrit l'Histoire et efface les mémoires. On entend un solo de basson. Désolé. C'est tout ce qu'il reste. Tout le monde se tait. Alors on met My Funny Valentine sur le tourne-disque et on pense à autre chose. Le jazz permet de vivre avec un désespoir qui est encore admis, dans certaines limites bien sûr.

mercredi 21 mai 2014

Rythmes impairs


Serge me dit que j'écris comme Jean-Charles Nul et Éric Gaufré. Je ne sais pas comment je dois le prendre.

Il paraît que les chiens sont meilleurs pour dépister le cancer de la prostate que les tests médicaux. Ça ne m'étonne en rien. Depuis le temps que je dis que ceux qui ont de l'odorat en savent plus que les autres, ça leur apprendra à m'écouter…

À part ça, sur Facebook, un comique commente : « À part ça, les flux migratoires en 1959 étaient beaucoup plus élevés qu'aujourd'hui. » Je lui propose d'écouter la septième sonate de Prokofiev, écrite en 1942, mais je doute qu'il comprenne de quoi je parle. 

« Je me rappelle très bien de l'impression extraordinaire qu'avait fait sur moi cette sonate quand je l'ai découverte. La partition bleu soutenu que j'étais allé acheter à Annecy. Un format assez petit, je ne sais plus quelle édition. Un papier de qualité médiocre, un peu jaune. Je me suis précipité sur le troisième mouvement, mais c'est finalement le deuxième qui ensuite m'a captivé et que j'ai essayé de comprendre au piano. Ces harmonies doucereuses, d'un diatonisme étrange, à la fois douloureux et ridicule, bancal, ces harmonies qui semblent vouloir se raccrocher à une tonalité vacillante ont quelque chose de bouleversant et d'unique. En tout cas, à cette époque-là, c'est tout un monde fabuleux qui avait surgi là, dans la grande maison désertée. Était-ce la Russie, l'URSS, la modernité, comme on disait alors, autre chose encore ? J'étais en train de jouer les pièces à 5 et 7 temps des Mikrokosmos de Bartok… Il faut se replacer dans ce contexte où la musique écrite à 4/4 nous paraissait du dernier ringard ; il n'y en avait que pour les rythmes impairs, et encore, pas tous les impairs (5, 7, 11, 13, 15). Et Prokofiev, avec ces banales mesures à quatre ou trois temps, réussissait à écrire une musique plus étrange, plus insaisissable que le folklore magyar ou les chants de travail géorgiens. C'était autre chose… Mais on ne pouvait alors comprendre réellement de quoi il s'agissait. Aujourd'hui je ne sais toujours pas de quoi il s'agit, mais à force de lire-jouer-écouter cette musique, elle nous apparaît moins comme quelque chose qui sort de nulle part. »

Quelqu'un à qui je dis que mes derniers textes sont dégueulasses me répond : « Vous ne devez pas être majoritaire, pour penser cela ! » Il est déjà extrêmement déprimant d'écrire pour des prunes, mais si en plus on est minoritaire dans sa propre entreprise, je vous demande un peu !

— Geoffroy, sors immédiatement de ton bain !
— Maman, le disque n'est pas fini !
— Robert ! Ton fils choisit toujours des interprétations de Furtwängler pour aller se laver, fais quelque chose !
— Toscanini est un gros nul !

Prokofiev se prénommait Serge, comme le fils du dancing. Il fumait la pipe et conduisait des motos très rapides. Il y avait souvent des bagarres, le samedi, chez eux. Les deux frères aimaient bien ça. Ce que j'aimais moins est que les jolies filles avaient souvent le béguin pour lui. Parmi les musiciens, il y avait ce type qui jouait du B3. Quand je serai riche, je m'en achèterai un. Ce que je redoute est d'attraper un cancer de la prostate avant d'être riche. 

mardi 20 mai 2014

Les Premiers Mouvements


Ça recommence. J'ai beau en souffrir, je ne peux pas vivre autrement. Pourquoi ce concerto de Dvorak, par Richter ? Pourquoi les premiers mouvements ? J'imagine qu'il existe beaucoup de réponses, ou peut-être pas une seule. Pourquoi ce thème-là en particulier ? Encore plus difficile de répondre à cette question… Le mieux est sans doute de se taire. De passer à autre chose. On a du ménage à faire. Du repassage. Du rangement. Tout est là, dans la maison. Ici, avec nous, sans toi. Non, pas sans toi, bien sûr. J'essaie de l'écrire, juste pour voir ce que ça fait, mais je ne peux pas laisser ces mots sur la page. Tout. Il faudrait se souvenir de la toute petite enfance, avant cinq ans. Les premiers mouvements… Et ce thème (le deuxième). Peut-être l'ai-je entendu alors…? Plus personne pour me le dire. Peut-être que papa l'avait joué au piano ? J'étais peut-être sur ses genoux quand il l'a joué ? Ou dans les bras de maman, pendant qu'il était au piano ? Nous avions une chienne : Laïka. Pas une photo. C'est étrange car nous avons toujours eu des centaines, des milliers de photos, à la maison. De tout le monde, chiens, chats, frères, sœur, cousins, cousines, grands-parents, oncles, tantes, mon père et son Rolleiflex… Cette manière de pencher la tête vers l'appareil, l'appareil qui se trouve contre le ventre… Une manière d'être gros de souvenirs. Gestations pour autrui et pour soi-même. Tout. Tout est là, et tout était déjà là, à peine arrivé sur terre. « Pas Leica, Laïka ! » me reprenait ma mère. Pas Leica, Rolleiflex. La chienne de l'espace… Luna et Laïka, la première et la dernière, ensemble dans l'espace-temps, tout est toujours là. Les images qui tournent autour de soi, comme des planètes mortes. Tout recommence toujours. Burg était mort à ma naissance. Tout le monde parlait toujours de ce Burg magnifique que je n'avais pas connu. Mais Laïka était bien là, elle. Elle avait la couleur de l'Erard. Quand je t'ai vue, à la SPA d'Aix-en-Provence, je n'ai pas pensé à Laïka, je n'ai pas pensé à la couleur de sa robe, je n'ai pensé à rien dont je me souvienne. Je ne pouvais pas te dire non, c'est tout, même si tu ne demandais rien, tu étais bien trop digne pour ça, assise sur la table, la tête plus haute que les nôtres, le regard lointain, semblant nous ignorer. "Sans toi" ? Impossible. Tu m'attendais. Grâce soit rendue à Messaouda et à Raphaële, d'avoir compris immédiatement ce que je cherchais depuis si longtemps. Retrouvailles. Quarante-cinq ans sans toi, c'est long ! Ceux qu'on aime, on les croise, on les perd, et on les retrouve, sans cesse. Les premiers mouvements, tout est là. Ensuite, l'adagio et le finale, c'est un peu pour se justifier, pour se faire pardonner, pour donner du sucre à l'interprète et au public, mais un vrai compositeur met tout dans le premier mouvement. Parce que ce qui compte ce sont les retrouvailles. C'est le retour. C'est pour ça que la tonalité est un système si génial. Les fonctions harmoniques, on n'a encore jamais trouvé mieux pour structurer une œuvre musicale, rien de plus puissant, rien qui prenne au ventre, comme ça, en tout cas. Même les sourds comprennent à peu près ce qui se dit, où on est, où ça va. 

Le premier mouvement, toujours. Je suis désolé, je l'ai dit mille fois, mais je n'en démords pas. Le premier mouvement face à un être, le premier mouvement à la naissance, le premier mouvement sur la page blanche. Ensuite, le long cheminement (avec tous ses détours) pour y revenir. La vie…

Ça recommence. Ce n'est que lorsqu'on a fait le cercle entier qu'on peut échapper à la malédiction. C'est une boucle qui ne se défait qu'à son terme. Tonique, dominante, tonique. 

lundi 19 mai 2014

Le Chef-d'Œuvre de Michel Houellebecq


Il se décide enfin. Il va donc écrire le Chef-d'Œuvre de Michel Houellebecq. Ça faisait un moment que ça le démangeait. Mais puisque l'autre ne se décide pas, il faut bien que quelqu'un s'y mette ! Eh bien, oui, ce sera lui. C'est une grande responsabilité, personne n'a jamais dit le contraire. Si l'autre s'était décidé, rien de tout cela ne serait arrivé. Depuis le temps qu'il tergiverse, qu'il tourne autour du pot, qu'il fait mine d'y aller pour se dégonfler à la dernière minute, ça ne pouvait pas continuer comme ça. Il a l'air de quoi, à la fin ? Un chef-d'œuvre, on l'écrit ou on ne l'écrit pas. On ne peut pas l'écrire à moitié. La moitié d'un chef-d'œuvre, un demi chef-d'œuvre, ce serait quoi ? Une œuvre, ni plus ni moins. À ce compte-là, tous les auteurs en écrivent, des moitiés de chef-d'œuvre. 

Il y a quand-même une question qui se pose. S'il écrit le Chef-d'Œuvre de Michel Houellebecq, est-ce qu'il n'est pas Michel Houellebecq himself ? Ou au moins une moitié de Michel Houellebecq ? Mais une moitié de Michel Houellebecq n'écrirait jamais un chef-d'œuvre, ça c'est certain. Alors il deviendrait un Michel Houellebecq à part entière ? Et même à part plus entière que l'autre, celui qui ne s'est jamais décidé à écrire le Chef-d'Œuvre de Michel Houellebecq ? On donnerait cher pour savoir ce que Michel Houellebecq lui-même en pense, mais un Michel Houellebecq qui n'écrit pas le Chef d'Œuvre de Michel Houellebecq, est-ce le véritable Michel Houellebecq ? Est-il lui-même Michel Houellebecq ? Je crois qu'on peut affirmer que non, car le véritable Michel Houellebecq l'aurait écrit, lui, le Chef-d'Œuvre de Michel Houellebecq. Il ne se serait pas gêné, on le connaît ! Il n'en pense donc rien, le véritable Michel Houellebecq, il se contente d'être lui-même, et pas qu'à moitié. 

Non, finalement, si Michel Houellebecq n'écrit pas le Chef-d'Œuvre de Michel Houellebecq, on peut affirmer qu'il n'est pas celui qui mérite de s'appeler Michel Houellebecq. A contrario, celui qui écrit le Chef-d'Œuvre de Michel Houellebecq, lui, mérite parfaitement de se nommer Michel Houellebecq à la place de Michel Houellebecq, ce dernier prenant donc tout naturellement le nom qui est son véritable nom, son nom de plume véritable : Didier Goux

Petit portrait en prose (13)


Toujours les mêmes indices : citer Cioran, Nietzsche, parfois La Rochefoucauld… On la voyait venir à des kilomètres. La vérité de l'être au front, au fond de l'utérus. Mais demandez-lui de se déshabiller, faites-lui écouter un madrigal de Monteverdi, observez la, alors. Comme cette musique la hérisse secrètement, parce qu'elle l'éclaire d'une lumière impitoyable. Les voix sur la peau, sans discours, sans masque, vont la terroriser. Comme elle préférerait l'opéra ! Please ! Please ! Et même quand elle crie son cri est terne, bloqué, enterré… La technique des petits doigts arrondis… Ce n'est pas une appelée, ce n'est pas une musicienne. Elle croit qu'on peut être en vie sans être avec la mort. Elle a une revanche à prendre.

dimanche 18 mai 2014

Anima


Je plonge les crevettes dans l'eau bouillante, une par une, et je demande pardon à chacune d'entre elles, au moment où elle touche le liquide brûlant. Je sais bien qu'elles sont déjà mortes, mais je tiens pourtant à leur demander pardon au moment où je m'apprête à les faire cuire. Cuire… Entend-on ce que cela signifie, dès lors qu'il s'agit d'un être vivant ? Il est impossible de traiter ça à la légère. 

Pourtant, je ne crois pas souhaitable que les humains arrêtent de manger des animaux. Ils se couperaient du règne animal, en faisant cela, ils se placeraient définitivement au-dessus, au prétexte qu'ils n'ont pas besoin de manger leurs frères vivants. Manger un animal, le tuer pour le manger, implique presque naturellement que l'inverse puisse advenir. C'est admettre que nous faisons partie de la même chaîne alimentaire, et de ce fait, que nous restons sur le même niveau qu'eux. C'est peut-être une fiction, c'est sans doute une fiction, désormais, car nous pourrions parfaitement survivre sans manger de viande ou de poisson, mais nous retirer de cette fiction-là serait un peu comme abandonner le Vivant à lui-même, de nous en exclure. Au moment où sans doute l'homme s'apprête à s'isoler définitivement, à se constituer en espèce déliée — car je pense que ce mouvement est irréversible —, je crois que l'on devrait être pris de terreur, d'une terreur sacrée, à l'idée de se défaire des pactes anciens qui pourtant nous ont permis d'arriver là où nous sommes. Au nom de la compassion pour l'animal, compassion que je comprends mieux que quiconque et qui même me paraît ô combien insuffisante, nous sommes en train de nous suicider et de sacrifier — à quelles fins ? —, la petite légitimité que la vie nous avait octroyé, progressivement, à peupler et dominer le monde. C'est peut-être difficile à admettre mais je crois que les animaux nous en voudront énormément de ne plus avoir besoin d'eux pour survivre. L'équilibre sera rompu de manière tellement radicale que rien ne pourrait se substituer à l'Ordre ancien, du moins dans ce monde-ci. 

Il se peut — c'est ce que je crois — que le monde tel qu'il se présente à nous désormais soit dans une véritable et indépassable aporie. Ce monde-là est sans solution intrinsèque. Nous sommes arrivés au bout de la route, bien que personne n'ose le penser, ou en tout cas le dire. L'Apocalypse n'est peut-être que cela, la révélation que nous n'avons plus de socle commun sur lequel poser nos pieds, que la Terre qui se dérobe est en train de nous dire à Dieu

Anne (38)


« Et vous, vous êtes gravé à combien ? »

Certains sont gravés à 12 nm. En conséquence de quoi il suffirait d'un minuscule micro-processeur, de moins de 1 centimètre cube, qui remplacerait avantageusement cet encombrant cerveau un peu dégoûtant et fragile. Imaginez la place gagnée, en plus de tout le reste. À la place du cerveau, on pourrait mettre des banques de données gigantesques, tous les musées du monde, toutes les encyclopédies existantes, toutes les archives nationales de tous les pays, tous les codes civils et pénaux de toutes les nations, les cartes du monde entier, les encyclopédies médicales, les gestes de premiers secours, les archives diplomatiques de la nation, des livres d'histoire, un manuel d'éducation civique, de la musique, des films, des banques de données de personnes sexuellement compatibles, et bien d'autres choses encore. Il n'est pas besoin d'expliquer les avantages d'un tel système : plus besoin de sortir de chez soi pour les loisirs et les rencontres, une culture énorme, et surtout la même pour tout le monde, plus de discrimination par la culture, par la connaissance, par le savoir, des économies médicales et structurelles gigantesques, une société homogène, où le conflit est réduit au strict minimum, dans certains cas dûment répertoriés, aux conséquences prévues, codifiées, où la négativité est évacuée en amont, et non plus en aval, une consommation matérielle réduite à l'essentielle, une économie des matières premières, la disparition radicale des pathologies de la mémoire, et surtout une transparence totale, qui ne serait plus un vain mot. On peut même imaginer conserver un semblant d'inconscient, pour les nostalgiques invétérés, mais un inconscient contrôlé et réduit aux acquêts, sous surveillance, un inconscient domestiqué, expurgé de ses aspérités les plus noires, de ses pulsions incontrôlables, un "inconscient à la française". 

Bien entendu, on conservera les œuvres de Freud et de Proust dans les banques de données implantées, pour que les générations futures sachent à quoi elles échappent désormais, mais elles seront précisément annotées et commentées, afin d'éviter les effets pervers. 

samedi 17 mai 2014

La voix d'Arnaud Laporte


Je ne sais pas si vous connaissez la voix d'Arnaud Laporte ; la voix d'Arnaud Laporte est la chose la plus déprimante que je connaisse. Je ne sais pas pourquoi. On ne peut pas dire qu'elle soit laide, à proprement parler, qu'elle soit défaillante, ratée, mal placée, mal timbrée, ou que sais-je, non, je ne sais pas de quoi ça provient, mais cette voix contamine tout ce qu'elle touche, et c'est bien la chose la plus effrayante qui soit, ces voix qu'on ne peut entendre en pensée sans prendre conscience que tout ce dont elles parlent est abîmé, sali, amoché, dévalué, qu'on ne peut plus, qu'on ne pourra plus accorder la même attention à ces choses, qu'elles les ont transformées pour toujours. Prenons un exemple. J'ai voulu, sur le conseil d'une amie, lire un livre de Régis Jauffret, car je ne savais pas du tout à quoi ressemblaient les livres de Régis Jauffret. J'ai donc acheté Microfictions, et j'ai commencé à le lire. J'aimerais bien vous parler de Microfictions, j'aurais je crois des choses à dire sur Microfictions, sur l'écrivain Régis Jauffret, sur la manière dont il écrit, sur la forme de ce qu'il écrit… Mais c'est impossible. Impossible.

Et pourtant, il me semble que personne n'est mieux placé que moi pour parler de Régis Jauffret, personne ne sait mieux où il veut, et comment, en venir. — Mais je ne le ferai pas.

Arnaud Laporte, ou plutôt la voix d'Arnaud Laporte, a rendu cet exercice impossible. Ce matin encore, animé d'un optimisme joyeux (on passait la Symphonie en ut, de Bizet, à la radio), j'ai pris le volume des Microfictions, de Jauffret, en main, et j'ai lu quelques microfictions. On peut dire que j'avais l'esprit en ut majeur. Très vite, pourtant, j'ai dû réaliser que je n'irai pas loin. J'entendais, superposée à la Symphonie en ut, la voix d'Arnaud Laporte qui prononçait le nom de "Régis Jauffret". Et là, il faut bien se rendre à l'évidence, la voix d'Arnaud Laporte était la plus forte. Entendre « Régis Jauffret » prononcé par Arnaud Laporte, lorsqu'on lit un livre de Régis Jauffret, c'est tout simplement rédhibitoire. (J'aime bien écrire "rédhibitoire", car à chaque fois j'hésite sur la place du "h", mais je finis par la trouver, tout seul… (C'est un peu la même chose avec "rhétorique".)) On ne peut tout simplement pas. Impossible de continuer : la voix d'Arnaud Laporte emporte quelque chose qui ensuite fait audiblement défaut au texte qu'on lit ; quelque chose qui tient le texte, ou le tiendrait, lui permettrait de se tenir. Dès qu'on entend la voix d'Arnaud Laporte prononcer « Régis Jauffret » en lisant du Régis Jauffret, on entend le texte qui s'écroule sur lui-même, dans un bruit affreux. C'est affreux. On préfère passer à autre chose, je vous assure. Je ne sais pas si Arnaud Laporte en veut à Régis Jauffret, peut-être une histoire de femmes, ou d'héritage, ou de carte scolaire, mais le fait est qu'Arnaud Laporte empêche quiconque de lire Régis Jauffret, dès lors que ce quelqu'un a eu le malheur d'entendre Arnaud Laporte parler à la radio de Régis Jauffret. Si Arnaud Laporte n'en voulait pas à Régis Jauffret, il n'en parlerait pas à la radio. C'est dommage, parce que, si ça se trouve, Régis Jauffret est un excellent auteur ; mais, à cause d'Arnaud Laporte, on n'en saura probablement jamais rien. Oh, vous me direz que beaucoup d'auteurs sont également méconnus, et qu'Arnaud Laporte n'y est pour rien. C'est peut-être vrai, je n'en sais rien. Mais il faut que j'aille au marché. Heureusement qu'Arnaud Laporte ne parle pas de petits pois et de cerises dans ses émissions à la radio, ni des seins de la vendeuse d'asperges. 

jeudi 15 mai 2014

Ici, maintenant et toujours


Dans mon rêve, ce n'était pas vraiment toi, pas vraiment mais quand-même, un peu toi, un peu Salman, un peu Tyson, le chien d'Eulalie, et pas du tout, mais un vieux chien un peu abandonné, malade, dont personne ne s'occupe, sauf pour lui jeter sa pitance une fois par jour, quand on y pense, et de la pitance de mauvaise qualité, la moins chère, j'ai passé ma main sur ton museau, je t'ai gratté un peu le sommet du crâne, tu était heureux qu'on te manifeste un peu d'attention, enfin quelqu'un qui te remarquait, qui te donnait trois secondes de son précieux temps, entre deux conversations passionnantes, inutiles, malveillantes, banales, sociales, sociétales, vivrensemblistes, familiales, amicales, liensocialeuses, merdiques, et ce geste minuscule me reste en travers de la gorge, en travers du geste, en travers, je veux y revenir, y rester, seulement passer ma main sur toi, tu es vivant, tu es vivante, et si je passe ma main sur toi tu restes vivante, et si je parle avec les vivants tu meurs à nouveau, tu meurs encore, tu retombes contre la portière de la voiture, tu souffles trop rapidement, tu urines du sang, tu claques des dents, et je ne peux pas faire deux fois la même erreur, je ne peux pas te laisser repartir seule, sans moi, encore une fois, c'est impossible, tu es revenue me chercher, et j'ai tant attendu ce moment, je suis là, et personne ne me distraira, je suis là, personne ne te jettera de la nourriture empoisonnée, des saucisses avec des lames de rasoir, celui qui fait ça je le tue, personne ne te fera du mal, les larmes du rasoir je lui ferai ravaler, tu es ici chez toi avec moi, et moi je suis chez moi avec toi, dans l'odeur de ta fourrure, quand ta langue mouille mon visage, que j'ai ton souffle près de mon oreille et qu'on écoute la Berceuse de Chopin, tous les deux assis, ici, je retrouve ce sentiment, tu sais, quand on a l'impression de négliger l'essentiel, qu'on se laisse distraire, par conformisme, par lâcheté, par peur, par manque de tonique morale, de résistance, quand les autres nous appuient sur la tête et qu'on se laisse fléchir au lieu de bander ses muscles et de rugir, mais je suis là, je suis encore là, viens près de moi, je vais te caresser le museau, la tête, les flancs, le dos, les pattes et encore la tête, et je ne vais pas arrêter de te parler, pour ne pas entendre ceux qui parlent alentour et qui oublient de te donner à boire et à manger, là-bas, dans la maison de mon enfance, qui s'en foutent pas mal et qui me montrent leurs meubles et leurs gadgets et qui font ce bruit infernal en parlant alors que tu es silencieuse, silencieuse présence éternelle, ici, maintenant et toujours. 

mercredi 14 mai 2014

Anne (14)


Elle est assise à la terrasse d'un bar, elle réfléchit avant de taper quelque chose sur son ordinateur portable. Non loin d'elle se tient un type un peu étrange, la quarantaine, qui lui aussi écrit sur son ordinateur portable. Elle sent bien qu'il l'observe. Quand elle est arrivée là, elle a cherché une prise de courant pour recharger son téléphone, et le type lui a proposé d'utiliser la prise sur laquelle il a branché son ordinateur. Elle a décliné avec un sourire. Ça sentait trop le plan drague. Elle est venue là pour écrire, pas pour se faire draguer par un vieux. Le vieux ressemble un peu à Robert Chapatte mais elle l'ignore ; elle est bien trop jeune pour savoir qui est Robert Chapatte. Elle essaie de se concentrer, elle essaie de regarder la petite bouteille de Perrier que le garçon lui a apportée et dont elle a déjà bu les deux tiers, mais ce n'est pas facile. Le type a tout à fait l'air d'un mec qui mate les nanas aux terrasses de bistro tout en faisant semblant d'écrire sur son portable. Elle l'imagine sur Facebook, en train de raconter à ses potes qu'il mate une petite jeune. 

« ALERTE INFO: nana à une heure. Cherche une prise pour recharger son téléphone. Lui ai proposé la prise de courant que je squatte. A décliné avec un sourire. »

Le type est quelconque. Tellement quelconque qu'on ne voit que lui. Bon, revenons à notre blog. Et puis elle se dit : après tout, pourquoi je ne parlerais pas de ça, sur mon blog, de ce que je suis en train de vivre là, au quotidien. "Tranche de vie", qu'elle appellerait ça. Non : "Plan drague", c'est plus vendeur. Elle commence à écrire mais elle ne parvient pas à se concentrer. Le type est toujours là avec son air de ne pas être là qui fait qu'on le remarque trop. Il boit un thé vert… J'y crois pas, un thé vert ! Je l'aurais plutôt vu se descendre des bières, ou des vodka. Il a peut-être un cancer de la prostate, genre. Ou des coliques néphrétiques. Ce serait drôle que je sache son nom et j'irais lire son mur Facebook. À son âge, c'est forcément Facebook. Je pourrais aller le voir et lui dire : « Excusez-moi, je vous connais, non ? Vous êtes bien Machin ? » Et là, peut-être qu'il me dirait son vrai nom, genre : « Ah non, Mademoiselle, moi c'est Truc. Je peux vous offrir un verre ? » Ou alors c'est un radin, et il me dira rien du tout et on ira direct chez lui… Bon, calmons-nous, hein, de toute façon, il me branche pas du tout. 

« Elle regarde ce qui se passe dehors, écouteurs aux oreilles, un verre de Perrier près d'elle… Elle réfléchit avant de taper quelque chose sur son écran…  De toute façon, tout le monde lit tout le monde, lâche un ou deux gaz, se reprend un café puis termine sa journée par des séries en streaming… »

Merde, j'ai un type qui prend tout ça très au sérieux, et qui me demande de commenter en direct-live sur Facebook. Comme si j'avais que ça à foutre… J'avais juste écrit ça pour déconner, pour accompagner mon thé vert, moi ! Et il arrête pas de ma relancer, le con. De toute façon, je m'en tape, je vais aller me mater un film de cul à la maison, et puis voilà, la journée sera pas complètement foutue. Avec tout ce thé vert, faut que j'aille aux gogues à toute vitesse. Et cette conne qui est partie sans un regard, ça aussi c'est un puissant diurétique.

(écrit en temps réel grâce à Paul Sunderland)

Ut dièse


Voilà. Le jardin est entièrement recouvert par les herbes folles, on ne voit plus rien, la tombe a disparu. Je me suis levé tôt. J'ai joué la Fantaisie-Impromptu, pour toi. Je sais que tu entends. Dans quelques jours, j'irai te rejoindre. Je sais que tu m'attends. On se serrera un peu tous les deux car il n'y a pas beaucoup de place. Et c'est toi qui me prendras dans tes bras, et nous nous endormirons l'un contre l'autre, dans la terre. 

mardi 13 mai 2014

Anne (31)


— Mais tu la connais, Anne ?
— Si je la connais ? Tu plaisantes ?
— L'amour qu'on ne choisit pas ?
— Non, l'amour qui ne choisit pas.
— Et Denisa ?
— La Kerschova ? Peux pas la supporter.
— T'exagères ! Elle est hyper-sympa !
— Justement ! Et puis elle l'adore.
— Ah, alors, évidemment…

— Mais tu la connais, Anne ?
— Quand elle m'a joué la Fantaisie-Impromptu, j'ai tout de suite compris à qui j'avais affaire. 
— C'est-à-dire ?
— Il y a deux sortes de pianistes. Ceux qui entrent dans le clavier et ceux qui en sortent. Pour en sortir, il faut partir de l'intérieur du clavier. Soit tu crois que tu joues d'un instrument à percussion, soit tu enfonces les touches pour accéder à ce qui se trouve au-dessous, tu fais monter le son depuis le fond du clavier. C'est une question de temporalité. Ceux qui tombent sur les touches sont en retard d'un train, au moins. Ç'a commencé depuis longtemps. La musique était là avant eux. 
— Le piano n'est pas un instrument à percussion ?
— Non. 
— Première nouvelle !
— La vitesse par le poids par la force, sur la touche, c'est une chose, mais tant que l'extrémité du bras n'est pas directement en contact avec la corde (et le bras doit être directement relié au cerveau, sans solution de continuité), tu n'as pas vraiment le contrôle du son. C'est la raison pour laquelle on voit très vite si un pianiste comprend que le son, la sonorité, le timbre, appelle ça comme tu veux, est l'entrée par laquelle il a accès à la musique des autres, du compositeur. C'est également la raison, même si c'est une raison de second ordre, pour laquelle on ne peut pas apprendre le piano sur un instrument numérique. On devrait ajouter la densité aux paramètres techniques qui sont déterminants quant à la technique d'un pianiste. La densité d'un Gilels, par exemple, dans le mouvement lent de la Hammerklavier, est absolument stupéfiante. On hésite entre deux hypothèses : soit il s'est effacé complètement derrière un piano en mercure et fonte, soit au contraire il a totalement aboli l'instrument, et ce sont ses doigts qu'on entend, des doigts en tungstène de deux mètres de hauts, colonnes de glace et de nuit. 

lundi 12 mai 2014

Anne (16)


Les femmes ne comprennent rien à la polysémie. X, par exemple, me reproche d'avoir dit à Z que je l'aimais. Mais bien sûr que j'aimais Z, bien sûr… Seulement ça n'a rien à voir avec "aimer", cela. Quand on dit : « Je t'aime. » ça ne veut pas forcément dire : « Je t'aime. » C'est pourtant évident, mais les femmes ne comprennent pas ça. Elles confondent tout. Elles n'ont pas d'oreille. C'est simple : si vous leur jouez un mi et un fa bémol, elles vous disent fièrement : « C'est la même note ! » Nous, gênés, on n'ose pas leur dire que pas du tout, alors on biaise, on évite l'obstacle, on répond que oui d'une certaine manière, oui, bien sûr, etc. Et elles sont contentes. On ne veut pas leur faire de peine, et elles, elles en profitent. Elles sautent à pieds joints sur ce qu'elles prennent pour une vérité. Tiens, un autre exemple. Demandez à une femme quel est celui des deux objets qui tombera le plus rapidement au sol, si vous les lâchez par la fenêtre, entre un objet lourd et un objet léger. On peut être certain qu'une femme répondra : « Ben, c'est évident, le lourd tombera plus rapidement, donc il sera le premier par terre ! » Et vous, qu'est-ce que vous répondez ? Comme c'est une femme qui vous dit ça, vous dites, oui, bien sûr le plus lourd sera au sol avant le plus léger, mais en fait ils tombent à la même vitesse, tu vois. Alors là, elle vous regarde comme si vous étiez dingue, vous sentez que ça va mal tourner, que vous n'arriverez jamais à vous faire comprendre, alors vous capitulez, et vous dites, oui, oui bien sûr, tu as raison, Chérie, le plus lourd tombe plus vite. Et vous passez à un autre sujet. Soulagé mais un peu honteux tout de même. Si vous êtes très courageux, vous lui dites : « Eh bien, tu vois, Chérie, c'est comme l'amour. Ils vont tous les deux à la même vitesse, mais il y en a quand-même un qui arrive avant l'autre. » Mais comme vous n'êtes pas courageux et que vous voulez avant tout avoir la paix, vous ne dites rien du tout. 

Les femmes pensent toutes que la Polysémie était l'épouse du Polyphème et que l'enharmonie est l'intérieur de l'harmonie.

dimanche 11 mai 2014

Anne (23)


« En pleine Occupation, je lis l'Être et le Néant
— Et vous êtes libre ?
— Oui, je suis libre d'inventer le futur.
— Vous appelez ça le Dépassement.
— Oui, nous allons vers quelque chose qui est incertain, mais nous y allons, en permanence. C'est sans arrêt, que nous inventons le futur, à chaque seconde de notre vie. 
— Mais alors pourquoi souhaiter être plus libre encore ?
— Voilà. Et personne ne répond à cette question. Si nous sommes libres, pourquoi désirons-nous être libres, puisque nous le sommes déjà ?
L'immédiat prochain, c'est de ça que vous parlez ?
— Pourquoi, bien que nous décidions toujours de l'immédiat prochain, l'avenir semble pourtant déterminé (par autre chose que nous-même), pourquoi nous "trompons"-nous, pourquoi n'arrivons-nous pas à additionner les immédiats prochains pour en déduire un avenir choisi ?
— En somme, vous interrogez ce qu'on appelle la Décision. 
— Oui. Nous sommes tout de même un peu ignorants
— Mais que devrions-nous savoir exactement ?
— C'est toute la question. Qu'est-ce qui, dans la totalité de ce que nous pouvons connaître, mérite d'être su ? Pourquoi ceci plutôt que cela ?
— Ce serait ça, la Liberté ?
— Oui, je choisis de connaître Cecilia Bartoli plutôt que Stromae. 
— Mais vous pourriez connaître et l'un et l'autre !
— Oui et non. Je pourrais, en effet, les connaître l'un et l'autre, mais ces savoirs ne s'ajouteraient pas l'un à l'autre. 
— C'est ce que j'ai du mal à comprendre. 
— Les goûts ne sont jamais neutres. Ils possèdent des polarités, ils s'ouvrent sur d'autres goûts qui eux aussi possèdent des polarités. Il existe une illusion de liberté qui est le contraire de la liberté. Nous sommes déterminés par notre liberté mais au moins autant par l'illusion de liberté. Savoir où exactement réside notre liberté est notre seule liberté réelle. Il s'agit d'un savoir érotique. (Le goût n'a pas uniquement des attracteurs, il a aussi des repousseurs.) Le goût est un savoir qui procède comme ce que les astro-physiciens appellent les vers, dans le cosmos, ces sortes de raccourcis, de tunnels, par le truchement desquels on peut dépasser la vitesse de la lumière et rejoindre instantanément des régions très éloignées de l'espace-temps. Oui, ce sont des accélérations phénoménales de l'intelligence qui traversent d'un seul geste toutes les couches du savoir. Nous voici revenus au Dépassement, à la Transcendance. 
— Le goût, pourtant, ne relève pas de l'absolu. Il est sujet au temps, aux modes, aux déterminations sociales, ethniques, générationnelles, et même économiques. Le goût peut se tromper ! On peut avoir mauvais goût… Comment pouvez-vous en faire cette espèce d'instance supérieure qui semble trôner au-dessus de la réflexion, du savoir, de la connaissance et de la détermination ? Le Goût, en d'autres termes, peut-il être libre ? 
— Il est libre précisément dans la mesure même où il prend la mesure de son absence de liberté. »


Elle me dit : « J'aime le goût de ta queue. » — Tu t'égares ! — Non, au contraire, je me retrouve. Je remonte à la source. 

C'est une affaire de famille ?

Oui. C'est l'amour qui ne choisit pas. 

samedi 10 mai 2014

Anne (27)


Il est petit, râblé, assez épais, même, avec une voix qui ne correspond pas du tout à son physique. Son tour de poitrine est assez impressionnant, surtout en comparaison de sa taille. Enfin, je suppose que c'est tout de même ce qu'on appelait jadis un "costaud des épinettes". Il accapare la seule vendeuse disponible du magasin. Je patiente en jetant un coup d'œil distrait aux livres récents disposés sur la table qui me sépare d'eux. « Je ne sais pas du tout pourquoi on m'a commandé ça ! » Il parle fort. La vendeuse tente de comprendre ce qu'il veut. « "Lettres de l'au-delà", pour moi… ! » Elle tape sur le clavier de son ordinateur et fixe son écran. Je me demande s'il s'agit d'une vendeuse ou de la patronne du magasin. Elle doit avoir cinquante ans, peut-être un peu moins. « Mais qu'est-ce que vous voulez, en fait ? — "Lettres de ***". — Ça n'existe pas, je ne vois pas. — Mais si, on avait trouvé avec votre vendeur, là, si si, ça existe bien, je ne comprends pas pourquoi il m'a commandé ça… » Elle me jette un coup d'œil par dessus ses lunettes : « Monsieur, vous cherchez quelque chose ? » Elle cherche désespérément un moyen de se débarrasser de Costaud, mais je lui réponds que je ne suis pas pressé. « Non, vous voyez, ça n'existe pas. — Mais si, si, ça existe, on l'avait trouvé, je ne sais vraiment pas pourquoi il m'a commandé ça, votre vendeur, "Lettres de l'au-delà"… » Il est profondément choqué qu'on ait pu penser un seul instant qu'il était intéressé par un livre de ce genre-là. « Mais regardez, vous voyez bien, si je tape votre titre, le résultat est "néant". Vous voyez ? — Cherchez dans Google, cherchez dans Google, on avait trouvé avec Google ! Il avait trouvé tout de suite, votre vendeur, je ne comprends pas pourquoi il m'a commandé ça… Ça ne m'intéresse pas, ça, c'est pas pour moi, moi, c'est "Lettres de ***" ! — Je vais vous faire un avoir. — Non, je ne veux pas un avoir, moi, je veux "Lettres de ***", c'est ça qui m'intéresse, vous comprenez ? » Nouveau coup d'œil par-dessus les lunettes, je fais celui qui ne voit rien. Angot, Jauffret, Connely, Bruckner, Dugain… Qu'est-ce que je cherche, déjà ? Ah oui, Schuhl, Jean-Jacques Schuhl, lettre S, littérature française. Entre Schmidt et Simon, rien. On ne sait jamais, il faut demander… « Tiens, vous voyez, voilà, c'est ça, là : "Lettres de ***", voilà, c'est ça que je veux, moi. » Nouveau pianotage : « Ça n'existe pas, je suis désolée. » « Mais comment, ça n'existe pas, on vient de le trouver sur Google, vous avez vu, on l'a trouvé tout de suite, c'est pas Lettres de l'au-delà qui m'intéresse, c'est ça. Je l'ai trouvé et j'ai dit tout de suite : ah, c'est génial, ça, c'est ça qu'il me faut ! » « Je comprends, mais ça n'existe pas en livre. — Mais comment ça, ça existe, puisqu'on l'a trouvé tout de suite, sur Google ! — Je veux dire : c'est peut-être un blog, je ne sais quoi, je ne sais pas ce que c'est, mais ça n'existe pas en livre. — Mais c'est génial, moi ça m'a plu tout de suite. — Oui, je comprends, mais ça n'existe pas. Si c'est un blog, vous pouvez le lire sur Internet. — Oui, mais moi je veux le livre, c'est pour offrir ! » Elle lui demande de quoi ça parle. On comprend que ce sont des lettres d'amour. « Je suis désolée, Monsieur, mais je peux vous faire un avoir. — Non, je ne veux pas un avoir… Mais sinon, vous auriez quelque chose dans le genre ? — Quel genre, vous voulez dire ? — Le genre poésie, vous comprenez, je voulais offrir de la poésie, et là, les lettres d'amour, tout de suite je me suis dit, c'est ça, c'est ça qu'il faut, c'est génial. » Elle se dirige vers le rayon poésie avec un regard de désespoir. « Monsieur, je peux vous renseigner ? » Elle veut que je la sauve, mais leur histoire m'intéresse beaucoup plus que mon livre de Jean-Jacques Schuhl… « Oui, je cherche les Lettres de l'Au-delà, de Jean-Jacques Schuhl. » 

vendredi 9 mai 2014

Anne (9)


Elle est de la secte Poco Adagio, Régine. Faut pas l'emmerder quand elle a ses règles. A vite fait de te balancer un de ses fameux coups de pieds derrière l'oreille que t'as pas le temps de comprendre ce qui t'arrive : 800 kilos de poussée dans le jarret, c'est un peu comme si tu te prenais un ascenseur dans les gencives. On voit les orteils d'un autre œil après ça, si tant est qu'on soit encore capable de voir quelque chose. Elle a commencé toute petite par le judo, puis le karaté, le ju-jitsu, la boxe thaï, et enfin le combat libre, où elle excelle. Elle a prénommé son fils Milon, en hommage à Milon de Crotone. Régine est sans aucun doute la fille la plus gentille qu'il m'ait été donné de rencontrer. Son surnom est "la sincérité du tendre". Tu ne me croiras pas si je te dis que quand je lui fais un massage elle pleure à chaudes larmes. Eh bien tant pis, ne me crois pas. Je sens les muscles de son dos qui roulent sous mes doigts, et j'accède à l'immortalité de la compassion. Vaut mieux pas que je te parle de ses cuisses… C'est du Bellini persillé et le petit Jésus à califourchon. Elle est pas au régime, Régine, c'est pas la peine. Tout ce qu'elle mange lui profite, comme à ceux qui se trouvent sous ses poings. Pourquoi "poco adagio" ? Parce que quand tu reçois un gnon offert par Régine, tu vois les choses un poco adagio, et même parfois allargando… En revanche, le gnon qu'elle t'a donné, tu ne le vois pas arriver, parce qu'il est parti prestissimo e stretto. Ce conflit des temporalités est source d'une certaine beauté et il me faut bien avouer que j'y suis sensible, j'ai toujours aimé la polyrythmie.

— On ne se cache plus, comme au début des années 1980, pour réclamer "la France aux Français". La mode est à la haine et la haine est à la mode. Haine de l'autre, haine de la nouveauté, haine de la générosité. La lutte contre le racisme, cause cardinale de la France dans laquelle j'ai grandi, est aujourd'hui moquée. 
— Oui, oui, OK, mais moi tu vois, c'est la méthode des petits doigts arrondis.
— Comprends pas…
— Moi mon truc c'est la haine de la musique.
— Je ne vois pas le rapport…
— Mais justement ! Je le sais bien, que tu ne vois pas le rapport.
— Non mais vraiment t'es con, on peut jamais discuter sérieusement avec toi. C'est pénible, à force, cette pseudo-distanciation à la con, j'te jure.
— Allez allez, mange tes carottes râpées tranquillement ou tu vas encore avoir des gaz. "La mode est à la haine et la haine est à la mode"… C'est ton éditeur qui a trouvé ça ? C'que c'est cul !
— Tu me fais chier, tiens. Je vais au club de sport. Ciao !

Anne (7)


Il paraît que Platon et Wagner ont l'intention de faire un disque ensemble. Maxi buzz sur les réseaux sociaux. Ce serait des variations, l'orchestration serait confiée à Houellebecq et la pochette à Cervantes. « Visuel ! » Quoi ? On dit : le "visuel". Vous m'emmerdez avec votre visuel ! Je dirai la pochette jusqu'à ma mort, si tout va bien. Rien que pour vous emmerder !

Ce qu'il faut, c'est s'asseoir, là, à cette petite table. Ne pas bouger. Mettre ses mains à plat sur la table. De cette immobilité toute relative émanera une vertu, si l'on sait ne pas l'empêcher. Vous la verrez monter devant vous, se stabiliser. Durant ce moment, il y aura quelque chose dans votre vie, là, ici, et il faudra tout reconstruire à partir de cette chose, s'y accrocher. Ce n'est pas mettre des mots sur cette chose, ce qu'il faut, non, pas du tout, ce qu'il faut c'est que les mots établissent entre vous et cette énigme une sorte de pont suspendu sur lequel les forces de la vie pourront se rassembler, à nouveau. On croit que c'est quelque chose qui arrive comme ça, par hasard, mais je suis convaincu qu'on peut provoquer…

— J'avais une copine strip-teaseuse qui parlait comme toi. Elle a mal fini, la pauvre…

— « Adieu notre petite table, un même verre était le nôtre ! »

— Ah, mon pauvre, comme tu l'aimais ! 

Anne (11)


« Isabelle Huppert, 1,52m, Julia Roberts, 1,67m, Nicole Kidman, 1,69m, Cameron Diaz, 1,64m, Natalie Portman, 1, 55m… 
— Mais enfin, tu débloques complètement !
— Pas du tout. Je te jure ! Ils sont tout petits ! Des nains ! Je le sais !
— Arrête un peu… Comment le sais-tu ?
— Je le sais, c'est tout. 
— Et Régine, elle mesure combien ?
— Qu'est-ce que ça peut te faire ? 
— Mais sinon, tu l'achèterais, toi, cet aspirateur-robot ?
— Bien sûr ! C'est génial, ce truc !
— Ah bon, tu crois ?
— Mille fois oui. On a mieux à faire que de passer l'aspirateur, dans la vie ! Moi je suis pour me simplifier la vie au maximum.
— Et les taches de sang, ça le fait ?
— Si tu me parles encore de Régine, je te colle une beigne.
— Tu m'aimes donc ?
— Va passer ton aspirateur et fous-moi la paix. »

En ce temps-là, c'était Pompidou, la Mosquée, la Palette. Personne ne parlait jamais de l'islam. Toutes les voitures, phares allumés, sur les quais de Seine. Et le Théâtre de la Ville, où elle travaillait. Elle portait une grande tache de naissance sur le sein gauche. Clarinette basse sans soutien-gorge. Grosse fumeuse.

J"ai attrapé le 21, pour la Bastille. On sortait d'un bar, le type avait une veste rouge lie de vin, je les avais vus par hasard. Pris sur le fait. Il me dit : « Ah, c'est vous ? » Il voulait me la laisser, mais j'ai préféré ne pas. J'ai dû m'endormir avec les septièmes descendantes des Enigma Variations en tête, et le matin, je m'éveille avec ce rêve et le basson à la radio. Impossible de retrouver le prénom de mon élève, le mathématicien, c'est ça qui m'a réveillé.

Une fois qu'on a conquis une femme, c'est bon. S'il faut en plus la garder, la défendre contre ceux qui veulent vous la piquer, faire semblant de croire à ses mensonges, non, ça c'est pour ceux qui aiment se battre, qui veulent défendre leur bien. Tout a évidemment commencé le matin où je devais passer le bac…

jeudi 8 mai 2014

Anne (5)


« Alors, Diane, t'es wagnérienne ? 

— Blitz, son dernier disque est vraiment bien, oui. Je regrette juste qu'il chante en anglais. 

— Complètement d'accord. Ça casse l'ambiance ! 

— Oui, peut-être… Mais n'empêche, il est bien d'extrême-droite, non ?

— Il paraît, oui, depuis qu'il s'est mis au free-fight phénoménologique. 

— Mais tu sais qu'Anne a eu une histoire avec lui… »

Ils étaient tous là, comme des arbres à secte, un verre à la main, à essayer de faire comme dans les séries américaines. Eux aussi ils avaient le droit de faire société, bordel ! On était entre nous, c'est ça qui comptait. 

« Et la programmation du Désastre, tu y es pour quelque chose ?

— Non, ça c'est Michel, mais je suis un peu son bras-droit, en fait. »

mercredi 7 mai 2014

Anne (1)


[Ginette était arrivée vers huit heures du soir ; Delphine prenait un bain ; Georges était dans la cuisine et mangeait des sardines à l'huile directement dans la boîte qu'il avait posée sur une assiette. La première chose qu'il avait vu était le visage de Ginette couvert de bleus et le gros pansement qu'elle avait à la pommette gauche. « J'ai panier. » Son nez avait l'air d'avoir ouvert. Elle alla directement à l'aîné et remplit un vers-mot, qu'elle visa d'un prêt. « Gute Nacht ! » lui dit Georges, le nez dans son assiette. « J'ai panier ! », elle rédetta. Georges leva le visage et la regarda sans la moindre trace d'étonnement. Comme elle le fixait, il se sentit obligé d'ajouter : « Gute Nacht ! » La conversation semblait mal engagée.]


« Ils écrivent les nécrologies des amis disparus, c'est affreux. Quand je vais casser ma pipe, un de ces funestes va se croire obligé de déposer ses fientes bourrées de fautes de français sous mon portrait. Il faut absolument que j'empêche ces nuisibles shootés au reblochon de profiter de ma mort pour faire leurs jeux de mots foireux. Ils veulent à tout prix qu'on soit resté comme eux, et même quand ils ont des preuves que tu as tourné le dos définitivement et depuis longtemps à toutes leurs méprisables niaiseries, ils se croient autorisés dès que tu clamses à te sanctifier la trogne en leur atroce déchèterie. Pas encore froid qu'ils se réjouissent se "boire des coups" à ta santé, les enflures ! Tu te souviens de ce livre de Barthes où il expliquait que les journaux au Japon avaient une tendance très nette à "siniser" les portraits des Européens ? Eh bien avec ces gusses, c'est un peu la même chose : ils t'alpaguent à la sortie et ils te refont le portrait à leurs couleurs, et peu importe ce que tu as pu dire, écrire ou pensé, tu leur appartiens et il n'y a plus personne pour leur demander d'arrêter leurs conneries. C'est sinistre !

— Tu crois pas que t'exagères un peu ? Ils veulent être gentils, c'est tout !

— Je minimise, Robert, je minimise ! On peut pas claboter quand on connaît des furoncles pareils, crois-moi, on n'a plus que l'immortalité ou le déshonneur ! C'est pas vrai, Ginette ? »

mardi 6 mai 2014

Anne (2)


Quand il a entendu la voix de Jonas Kaufmann dans le Gute Nacht de Schubert, il a compris que la journée allait mal se terminer. Depuis l'enfance, il avait de ces moments de panique intense, qui le prenait quand il se trouvait fortuitement en contact avec certaines musiques. C'était comme si la vie, subitement, lui remontait dans la gorge et cherchait à le fuir par tous les moyens. Alors il avait le choix entre la fureur et le désespoir mais il arrivait que les deux ne s'excluent pas. Certaines voix en particulier avaient le don de le précipiter du haut de lui-même. Gute Nacht ! Lui qui ne dormait plus depuis trois semaines… Saloperie de musique.

lundi 5 mai 2014

Anne


Il avait passé la nuit à regarder des combats de Gina Carano. À six heures, il s'est levé, a mis le café en route, est allé se doucher. Quand il est redescendu, le jour était levé. Il a bu son café au jardin, en fumant une cigarette. Puis il a pris la voiture. 

Il y avait là François, Philippe, Jacques, Lise, Thierry, Odile, Cathy, Chris, Delphine et Jean-Louis. Tous le reconnurent très emphatiquement, avec beaucoup de tapes dans le dos et de clins d'œil complices. Il lui était impossible de leur avouer qu'il ne reconnaissait pas un seul d'entre eux, alors il joua la comédie du mieux qu'il put : « Si je me souviens ? Tu parles ! » Comment se faisait-il qu'il était le seul à ne pas avoir changé ? Très troublé par cette découverte, il parlait beaucoup, espérant par ce flot de paroles les empêcher de voir qu'il était seul, perdu, ne sachant pas du tout à qui il s'adressait en réalité. On parla des fascistes, de la guerre en Autriche, et du dernier disque de Platon. Ils avaient tous l'air d'ignorer absolument ce qu'il faisait aujourd'hui, mais il n'arrivait pas tout à fait à s'en convaincre : quelque chose lui disait qu'ils jouaient la comédie pour le mettre à l'aise. « Je me souviens de toi, au cinéma, à Avignon, avec cette fille, là, comment s'appelait-elle déjà ? » Ça alors, mais comment sait-il tout ça, lui ? Quel rôle peut-il avoir joué dans l'histoire avec Elisabeth ? Il ne pouvait pas demander d'explications, ce qui aurait révélé qu'il n'avait pas le moindre souvenir de Jean-Louis. De temps à autre, quand il en avait le loisir, il tentait de replacer ces visages dans des histoires qu'il faisait venir à lui, en désespoir de cause. Mais rien ne collait vraiment ; il y avait trop d'incohérences. Comme son propre père, il n'avait jamais été physionomiste… À un moment donné, il comprit qu'une certaine Anne devait arriver un peu plus tard. Anne… Tout laissait à penser que les retrouvailles allaient être le clou de la journée, et qu'elles le concernaient directement. Anne ? Quelle Anne ? Dès que quelqu'un prononçait ce nom, tous les regards se tournaient vers lui. Il essayait de savoir à quelle heure elle devait arriver mais on ne répondait pas à sa question, comme s'il la posait pour la forme, ou pour faire de l'humour. Tous ces airs entendus, autour de lui, lui tordaient le ventre. Et l'autre, là, avec ces cigares énormes, qui lui donnaient envie de vomir. 

Delphine le prit à part, un verre à la main. Bien conservée pour ses quarante-cinq ans, trop parfumée, elle avait ce regard doré qui semblait vouloir dire : « Tu te rappelles, nous deux ? » Mais, au lieu de lui donner des anecdotes qui auraient pu le mettre sur la voie, elle ne faisait que sourire d'un air qui le terrifiait. Elle le regardait, buvait, le regardait, souriait, le regardait, buvait encore… Il était obligé de parler, il avait la sensation désagréable de trop se livrer, alors qu'elle restait silencieuse. Quelle injustice, se dit-il ! C'est à toi, de parler, puisque toi tu sais, puisque tu me connais si bien, allez, vas-y, raconte-moi, donne-moi quelque chose… Elle ne dit que : « Georges… » puis s'arrêta, comme si elle ne pouvait décemment pas continuer sans créer un incident diplomatique. « Oui, hein ! » fit-il, pour essayer de l'encourager. Quelqu'un mit un disque de Stan Getz. « Tu danses ? Ah non, c'est vrai, excuse-moi… » Comme elle changeait de position dans son fauteuil, il aperçut ses cuisses, découvertes très haut. Il aurait bien voulu danser avec elle, pourtant, et rester sans parler, au contact de sa poitrine généreuse… 

Dans le jardin, tout est rose poussière… Il aime ce tragique diffus, pâle. Il avale quelques gorgées de whisky, et observe Delphine qui a fermé les yeux et dodeline de la tête sur la musique. Elle est nue, mais a gardé ses chaussettes, allongée, en appui sur ses coudes, sur un lit ; on entend une symphonie de Chostakovitch, c'est la fin de l'après-midi. Anne doit venir mais encore une fois elle est en retard. 

dimanche 4 mai 2014

Adresse


Georges de La Fuly prend une feuille de papier vierge sur la pile et la pose devant lui. Sur cette feuille, il écrit une phrase : « Ta langue dans ma bouche… Vertige ! » Puis il pose cette feuille sur la gauche du bureau, en prend une autre, et recopie la phrase qui se trouve sur la première feuille de papier sur la page qu'il a disposée devant lui. Ayant accompli cela. Il dispose cette deuxième feuille sur la première et en prend une troisième sur la pile, troisième feuille sur laquelle il recopie la même phrase exactement, et place ensuite la troisième page sur les deux autres, à gauche du bureau. Il continue comme ça un long moment, jusqu'à ce que la première pile (les pages vierges) devienne plus mince que la deuxième pile (les pages écrites). Ces copies successives lui donnent l'impression de se rapprocher de la Vertu. Copier, recopier, c'est comme ça que tout commence, mais c'est surtout comme ça qu'on se rapproche de la fin, c'est-à-dire qu'on fait monter une pile en faisant descendre une autre pile. Il aurait très bien pu choisir de recopier une autre phrase : la phrase n'a pas beaucoup d'importance. C'est sa non-transformation, au fil des pages, qui donne un sens singulier à cette phrase. Elle n'est pas absolument identique, cependant, puisque l'écriture manuscrite comporte de petites variations inévitables. La question qui se pose est celle-ci : est-ce que cela vaut la peine ? Imaginons que Georges de La Fuly répète cette action dix mille fois. Si les phrases n'étaient pas identiques, il aurait déjà écrit un roman. Mais cela ne l'intéresse pas, d'écrire un roman. Combien de romans ont été écrits, en pure perte, depuis la nuit des temps ? Beaucoup. Beaucoup trop. Non, ce qui l'intéresse, c'est ce qui se passe quand on répète le même geste des milliers de fois, sans (trop) de lassitude, comme si ce geste était aussi nécessaire que le fait de se nourrir ou de respirer. « Mais justement, ça ne sert à rien ! » allez-vous me dire… En est-on bien certain ? Après tout, il existe des centaines d'action que nous refaisons à peu près à l'identique, chaque jour, ou chaque semaine, ou chaque mois, ou chaque heure, et même, j'en jurerais, chaque seconde. Simplement, nous n'en sommes pas conscients. Nos cellules, nos organes, nos membres, font et refont sans cesse les mêmes opérations, et ne s'en plaignent jamais. Nos ongles poussent, par exemple, et nous les coupons, et ils repoussent, et nous les recoupons, et ils repoussent encore, jusque dans la mort, sans qu'ils paraissent en éprouver une lassitude quelconque. Et nous, nous allons, la bouche en cœur, le nez au vent, comme si de rien n'était, comme si nous pouvions survivre sans ces milliers de répétitions inlassables, comme si ce n'était pas le plus important, contrairement à ce que nous faisons mine de croire. La liberté dont nous nous croyons porteurs est pourtant rigoureusement impossible sans cet éternel processus de répétitions invisibles et inaudibles. Elle ne nous appartient pas, cette liberté. Elle appartient tout entière à ce monde souterrain de la recopie, de la réitération, de la reproduction, du perpétuel recommencement. 

Pas de singulier sans pluriel. Pas d'exception sans règle. Pas d'art sans non-art. Pas de paix sans guerre. Pas de vie sans mort. Pas de positivité sans négativité. Pas de musique sans silence. Pas d'Unique sans Nombre. 

Ta langue dans ma bouche Combien de baisers réussis dans une vie d'homme ? Tellement peu ! 

Mon premier baiser, j'avais quatorze ans, c'était lors d'un concert, la fille devant moi s'est retournée et m'a embrassé. Je ne la connaissais pas, elle ne me connaissait pas, le baiser ne fut suivi de rien. Jamais je n'ai retrouvé vraiment ce goût inouï. Je suis revenu souvent sur les lieux du crime, en pure perte évidemment. Je n'ai jamais revu cette fille, qui devait avoir dix-sept ans, quelque chose comme ça. Voilà comment on apprend à embrasser. Depuis ce jour-là, combien de baisers ? Des milliers, sans doute. Combien de vertiges ? Une dizaine ? Une douzaine, peut-être… Chaque fois qu'une femme sait embrasser, elle sait faire l'amour. C'est dire si c'est rare ! Se mettre tout entier dans une toute petite portion du corps, y être au bon moment, de la bonne manière, avec la bonne intensité… Vous pouvez élargir ça à toute la vie. L'Adresse : Être adroit + Y être. 

« Travaille ton instrument. » C'est la seule phrase qui soit utile à un musicien. Tout le reste est superflu. Tu ne sais pas quand, ni où, ni avec qui, ni pourquoi, mais le jour viendra que tu devras être prêt. En attendant, répète… Les deux piles sont là, sous nos yeux, mais nous n'y prêtons pas attention. L'une monte, l'autre descend. Il sera bientôt temps. Nous ne savons ni le jour ni l'heure…