mercredi 30 avril 2014

Bien intéressant


« Oh ! oui, ce serait bien intéressant. » À côté d'une Faustine Lebust glaciale et silencieuse, le colonel s'essuyait la bouche avec une sorte de frénésie pendant que la bonne remplissait son verre. Ayant à portée de presbytie le décolleté vertigineux de Mme Dumourchat, il évitait le plus possible de regarder devant lui. « Qu'en pensez-vous ?, Robert ». Robert n'avait pas entendu la question et souriait comme à son habitude, sans qu'on puisse savoir si ce sourire était le signe d'une indifférence absolue ou le masque commode de sa quasi surdité. Le Docteur répondit à la place de Robert qu'il faudrait pour cela que les femmes aient une idée positive de la virilité. « Mais voyons ! » fit Faustine Lebust en pointant le nez vers son assiette, ravie que la discussion en vienne enfin à un sujet qui la faisait frissonner douloureusement. « Si l'argent suffisait, ça se saurait… » « Mais ça se sait ! » répliqua Mme Dumourchat, qui sauta sur l'occasion d'associer virilité et biens. « Allons, allons, mes amis, ne tombons pas dans un pessimisme médiocre ! L'époque peut encore nous soulever d'enthousiasme, il suffit de regarder au-delà de notre petit monde. » On se mit à s'observer à la ronde, et l'on entendit une petite voix marmonner : « Si déjà elle vous permet de lever des garçonnets… » « Oh ! oui, c'est bien intéressant » dit un Robert plus souriant que jamais, tandis que le colonel tapait à petits coups sur la table du plat de la main, comme pour tenter de maintenir en bon ordre une conversation qui lui échappait de plus en plus. À ce moment-là il se fit un grand silence quand on entendit annoncer le professeur Lemuel. Faustine Lebust rougit légèrement et serra les fesses.

(…)

Bruit


Il y a des gens avec lesquels il est absolument impossible de parler. Soit qu'on ne comprenne pas la langue qu'ils utilisent (et ça devient de plus en plus courant), soit qu'on ne comprenne que trop qu'ils ne parlent pas pour nous parler, pour dire quelque chose, mais pour faire avec leurs mots une sorte de muraille de signes, une sémiogenèse stérile, qu'ils dressent entre eux et nous. 

mardi 29 avril 2014

Sauvés…


L'espoir d'être sauvé. D'être encore une fois baptisé dans la lumière… Chaque mot compte. Sauvé. Encore une fois. Lumière. Espoir. Baptême. Être. Sauvé… Comprends-tu ce que cela signifie ? Apothéose. Ça n'existe nulle part ailleurs. « J'ai un corps qui subit le monde ». 

On naît pour être sauvé. Uniquement pour ça : être sauvé. Passer de la nuit au jour. Les mains sont friables, malheureuses, maladroites… Mais ce sont les nôtres. 

Il y a une vingtaine d'années de ça, j'ai vu Jean-Paul II à la télévision et ce jour-là j'ai compris de quoi il était question. Un corps habité, c'est tellement rare. La grâce, chez un homme, ça arrive tous les cent ans — ou mille ans ! J'ai su immédiatement que c'était un saint. Pas un saint homme, non, mais un saint.

Il faisait bien l'amour, il avait deux millions devant lui, il pensait garder la femme. Comment en aurait-il été autrement ? Il ne savait pas qu'en une vie on vit plusieurs vies

Ce qui vient après la fin… C'est le commencement. C'est le Temps. Il roulait à tombeau ouvert, et, seul dans la petite auto, il écoutait le Tombeau de Couperin. Baptisé dans la lumière… Seul contre tous, puisque tu m'as quitté. 

Forlane… Si j'avais une fille, là, aujourd'hui, si une femme venait accoucher chez moi d'une fille qui serait la mienne, je l'appellerais Forlane. Heureusement, cela n'arrivera pas. Sauvé. 

« Mais si on s'écoute… alors on ne fait pas de musique. » C'est une étudiante de Celibidache qui prononce ces paroles. Et le Maître : « Je me suis donné un mal de chien, j'ai enseigné durant quarante ans. Pas un seul bon élève ! » Pas un seul… On aurait pu, pourtant ! Qu'est-ce qui manque, qu'est-ce qui empêche ceux qui viennent voir un professeur de réellement apprendre, de comprendre ? Qu'est-ce qui les retient, exactement ? Pourquoi ne veulent-ils pas entendre, ni écouter ? C'est à devenir fou, parfois.

C'est toujours par la comparaison qu'on descend profondément dans la compréhension d'une œuvre mais ce n'est jamais par la comparaison qu'on comprend une œuvre.

Dans le Feu follet, il y a cette scène où Alain essaie d'expliquer que s'il s'est couché sur la tombe du Soldat inconnu, c'est seulement parce qu'il était fin saoul, et pas pour prouver (ou exprimer) quoi que ce soit. Mais c'est trop difficile à croire, ou à penser, pour les âmes simples qui ne supportent pas qu'on n'agisse pas POUR ou CONTRE quelque chose, avec une idée en tête. Avoir une idée en tête, quelle humiliation ! En réalité, ces gens-là, les militants de l'idée-en-tête, n'en ont qu'une seule, d'idée en tête, et ne supportent pas qu'on puisse en avoir deux, ou trois, ou plus… Aymeric Caron est un fameux exemple de ces militants de l'idée-en-tête.

La Paresse, toujours là, en embuscade. La grande ennemie de l'art. J'écoute les deux Danses pour harpe et orchestre de Debussy. Il aurait pu se passer d'écrire ça. On pourrait se passer de les écouter, d'ouvrir la partition. Bien sûr qu'on pourrait. Si l'on s'écoute… Celibidache explique qu'au commencement et à la fin nous nous trouvons au même endroit. On a changé mais on se trouve au même endroit : ce serait ça, la musique. Au commencement / à la fin… Le Temps : vivre à tombeau ouvert. La mère apprend à l'enfant à lasser ses souliers : tu vois, tu fais une boucle, comme ça. Allez, va, maintenant. Je te jette dans la vie, j'ouvre mon tombeau, pour toi ; pour toi, j'ouvre mon ventre, à travers moi, tu passes, et je passe, aussi. Les femmes disparaissent par où elles arrivent, et les hommes restent seuls devant ce mystère : c'est la raison pour laquelle ils se mettent à la musique, qui est la seule réponse supportable à cette incompréhensible disparition.

Face au silence — terrifiant mais intelligent — de Dieu, seule la musique est en mesure de nous donner une idée de ce qui nous sauvera. Et non seulement elle nous en donne une idée mais elle est aussi le mode d'emploi : La Fin et le Commencement se trouvent là, au creux de l'oreille, au même endroit, et à l'envers. Comment puis-je changer instantanément, sans bouger, sans déplacer ce corps étrange qui est le mien ? Plusieurs vies sont là, dans la sonorité, dans le présent. C'est le Contrepoint de la lumière et retour.

Ce n'est évidemment pas un hasard si le plus grand musicien de tous les temps a si bien parlé de la Résurrection. Vous voulez voir et entendre le tombeau s'ouvrir ? C'est très simple : écoutez la Saint-Matthieu. Vous serez à la fois dedans et dehors, vous serez à la fois présent et passé, de chair et de son. Surtout, vous aurez la possibilité d'être tout près de Jésus.

Elle s'appelle Véra, elle a seize ans. Blonde aux yeux bleus, cheveux courts, translucide, ravissante et amoureuse. Elle ne sait pas qu'il est mort. Il voulait lui laisser son dessin de Beuys, mais eux ont décidé que sa chevalière ce serait aussi bien pour elle. Il faut toujours se méfier de ceux qui restent. Les vivants décident pour les morts, c'est en cela que la vie est abjecte. Je suis toujours extrêmement frappé de voir avec quelle brutalité tranquille les survivants (car ils ne sont que des morts en sursis) s'arrogent le droit de rompre la parole qui court à travers les corps, qui les troue, les entoure et les dépasse dans l'éternité du Verbe qui n'appartient pas aux survivants. Les morts ne sont pas plus morts que nous, nous ne sommes pas moins morts qu'eux, mais personne ne veut entendre parler de sa propre mort, et la brutalité du survivant provient de l'effroi de celui qui reconnaît à travers la dalle du tombeau fraîchement scellée l'image de son origine. Ce qui vient après la fin c'est le recommencement ; les yeux grand ouverts.

Si l'on s'écoute on ferme les yeux. Garder les yeux ouverts, voilà la seule véritable injonction faite aux hommes. Veiller. Voir. Dire n'est pas indispensable, au contraire de voir et d'entendre. Pierre, Jacques et Jean s'endorment, de tristesse, dit-on. La communion (la sympathie) impossible, refusée au moment où elle est le plus nécessaire. La désunion de la mort est toujours en activité. Le Christ sue "des caillots de sang", et, malgré cela, la tentation est plus forte que la compassion. Le sort du monde se joue à chaque fois que les yeux se ferment. Quand je lis la Bible, ce qui me frappe d'abord est toujours ce silence de mort. Les paroles prononcées le sont dans une chambre sourde. Nul bruit alentour, nulle musique, la parole tombe dans un puits insondable, immense. Jésus vient et revient et trouve ses disciples endormis. « Leurs yeux s'étaient appesantis. » Dans le sommeil, nous sommes tous des étrangers les uns aux autres, car le sommeil est le lieu des distances infinies : les rivières, les frontières, les montagnes sont franchies et les liens défaits. Mais le sommeil c'est aussi le sommeil de la mort, bien sûr. L'abandon. Curieuse amphibologie de ce mot en français… Entre confiance et oubli.

Lisant un bon livre, je retrouve cette sensation régulièrement oubliée : la singulière laideur des phrases dans le commencement. Je suis un débutant perpétuel, c'est ma manière de lire, donc de lier entre eux des ouvrages que je ne comprends pas mais qui me donnent l'impression qu'un peu plus de vie prend forme à l'intérieur de moi. Avant que le livre (et l'auteur) me prenne et me guide, cette langue me dé-plaît, elle est trop singulière pour le besoin qui est le mien de trouver une demeure. Je suis étranger chez moi.

« Elle portait un germe de luxure qui n'avait pas pu s'épanouir et qui remuait dans sa cervelle comme une graine morte. » C'est curieux comme les femmes sont étrangères à elles-mêmes, comme elles laissent volontiers dormir les choses en elles, parfois très longtemps, jusqu'à la déflagration incommensurable. Elles marchent sur de frêles planches suspendues au-dessus du vide, entre abandon et oubli, sans avoir semble-t-il de direction, sans connaître la destination à laquelle leurs pas s'attachent comme malgré elles, certaines qu'elles seront pourtant sauvées par leur désir, même et surtout si celui-ci leur est inconnu. « Un goût lointain mais lancinant. »

samedi 26 avril 2014

Mariage


Il était ébloui par cette seule idée : une femme voulait l'épouser. Il lui demanda de répéter, mais elle se défila. Il en fut encore plus troublé. Il présenta ses habituels arguments, d'un ton las. Il n'était pas un homme qu'on épouse, et d'ailleurs il était trop tard, et puis, aujourd'hui, le mariage n'était-il pas une institution plus grotesque que jamais ? Ils se retrouveraient peut-être à la mairie en même temps qu'un couple de lesbiennes enceintes avec leurs amis bruyants et crasseux… Il ne trouverait jamais un témoin. Etc. Mais tout de même, il aurait bien voulu qu'elle dise encore une fois qu'elle désirait l'épouser. Avait-elle dit cela par défi, bravade, provocation, pour se prouver quelque chose à elle-même ? Il la regardait avec acharnement, mais elle s'était déjà refermée, elle tremblait un peu. « J'ai froid », dit-elle sans le regarder. Il remonta le drap sur ses flancs et la vit qui se mettait à pleurer sans bruit. Il sentit son sexe durcir et éloigna son corps de celui de sa compagne. Avoir une érection près d'une femme en larmes le mettait mal à l'aise. Comme elle l'avait senti se reculer, ses larmes redoublèrent, devinrent des sanglots, elle se mit à renifler bruyamment, puis à tousser car elle avait avalé de travers. Pour couper court à ces pénibles effusions, il la pénétra brutalement par derrière. Mais il savait maintenant que jamais il ne l'épouserait, même et surtout si elle lui posait la question à nouveau. Étant blancs et catholiques tous les deux, hétérosexuels, et d'origine française, ils sentaient instinctivement que ce n'était pas une bonne chose de se faire inutilement remarquer : le mariage, dans leur cas, passerait sans doute pour une provocation, ou à tout le moins une revendication, une prise de position. On est très bien comme ça, pensa-t-il en donnant un dernier coup de rein. 

Leur morale et la nôtre


Je n'ai aucune imagination. Je m'asseois au bord d'un lac, je vois de l'eau, des cygnes, des barques. Je regarde un tableau, je vois de la peinture, des couleurs, des formes. Je regarde une femme nue, allongée sur un lit, je vois un ventre, des bras, des jambes, un épiderme, des poils, des cheveux. Je regarde la télé, je vois des images, des gens qui parlent, d'autres qui marchent. Je regarde le mur de ma chambre, je vois un mur. Je regarde un crucifix, je vois une croix, un personnage, du bois. Je regarde un visage, je vois un nez, des yeux, des oreilles, des joues, un menton, des cheveux, encore. Je regarde dans le canon de ce revolver, je ne vois rien qu'un trou sombre. Je regarde mes mains, je vois des mains, avec des doigts, des ongles, des paumes, des lignes de la main, de la chair, des plis, ça brille un peu, c'est tout, je vois un auriculaire, un annulaire, un majeur, un index, un pouce, et c'est tout. Je regarde en moi, je ne vois rien, je n'entends rien. Je regarde le miroir, je vois un être sans imagination en train de me regarder, et je sais qu'il s'agit de moi. De quoi ai-je peur ? D'être immobilisé, soit maladie soit enlèvement, ne plus pouvoir bouger, devoir supporter le même panorama durant de longues heures, durant des jours et peut-être des mois. Un être sans imagination est très facilement prisonnier de lui-même, quand la vie ne se charge pas de lui fournir des distractions. Il n'est pas besoin que ces distractions soient de bonne qualité, il suffit qu'elles présentent des différences entre elles, des différences suffisamment évidentes pour que l'être sans imagination les perçoivent nettement, sans effort. Jamais on ne devrait rester immobile. L'immobilité est un vice. Le mouvement seul est moral. Regardez les chats, ces êtres vicieux, qui passent le plus clair de leur temps immobiles… Combien il convient de s'en méfier ! La preuve n'est plus à faire : un chat qui dort et c'est toute votre vie qui est suspendue à un fil. Chacun sait cela. Les six chaises Louis XV en bois ciré qui se trouvent dans la salle-à-manger connaissent bien le problème du chat qui dort, elles. Elles doivent supporter ça sans broncher, sans se plaindre. Parfois, je m'asseois dans la salle-à-manger et je regarde ces six chaises Louis XV avec une grande sympathie. J'essaie de m'imaginer à leur place, mais je n'y arrive pas. Je ne sais donc pas ce qu'elles ressentent, mais tout de même, une certaine tristesse émane de leur ensemble, une tristesse d'objets, c'est indéniable. Alors je leur parle, et je me lève, et je les déplace. Je dispose la chaise numéro 1 à la place de la numéro 2 et la numéro 2 à la place de la numéro 1. Et je me demande si c'est mieux ainsi. Mais aussitôt, je fais de même avec la numéro 3 que je dispose à la place de la numéro 4, laquelle prend la place de la numéro 3. Cela peut durer une heure et demie ; mais cela ne m'apaise pas. Je ne sais pas si elles sont mieux dans la disposition nouvelle que dans l'ancienne, et comme rien ne les distingue les unes des autres, je suis incapable de tirer la moindre conclusion de ce jeu absurde. Au moins, cela oblige le chat à aller dormir ailleurs que sur l'une des ces chaises. Hier, j'ai décidé de nommer la chaise numéro 1 "Isabelle", et la chaise numéro 2 "Carlo". Je croyais que cela me simplifierait la vie, et qu'ainsi ces deux chaises acquerraient une mobilité plus facilement identifiable. Mais on ne peut pas compter sur les objets, ils ne jouent pas le jeu. Ils aiment l'immobilité, quoi qu'on en pense. Alors j'ai dit : « Isabelle, veux-tu aller à la place de Carlo ? Qu'en penses-tu ? » Comme Isabelle ne répondait rien, j'ai posé la question à Carlo : « Carlo, est-ce que cela te plairait d'occuper la place d'Isabelle ? Dis-moi. » Lui non plus n'a pas répondu, ce qui m'a mis un peu en colère, mais je me suis fait une raison : les objets sont des cons ingrats. On essaie d'améliorer leur ordinaire, et voilà comment ils nous remercient. Michel Legrand, par exemple, est un objet pour lequel j'ai le plus grand mépris. Il restera Michel Legrand pour l'éternité, du moins pour son éternité à lui, avant de disparaître dans les flammes de l'enfer. D'ailleurs, je n'essaierai même pas de lui proposer de changer de place : sa place, je crois qu'il la mérite amplement. La mienne aussi, sans doute que je la mérite. Je ne sais pas, puisque je ne peux pas me voir autrement que je ne suis, c'est-à-dire un homme normal n'ayant aucune imagination. Isabelle et Carlo n'ont pas plus d'imagination que moi, mais on peut leur pardonner facilement, car personne ne demande à une chaise d'avoir de l'imagination. Carlo et Isabelle sont dociles. Ils supportent très bien que n'importe qui s'asseoit sur eux. Petit derrière pointu, gros derrière large et mol, fondement fondant ou cul serré, on dirait qu'ils ne font pas la différence. Même le chat ne semble pas les déranger. L'autre jour c'était Octavie. Je l'ai bien observée, Octavie, et je suis sûr qu'elle avait choisi Carlo exprès. Elle bougeait son derrière d'une manière louche, sans raison véritable. Tout son corps était parfaitement immobile, sauf ses fesses ! Puis elle a vu que je l'observais et elle s'est figée ; elle m'a fait pitié. Je l'avais invitée parce qu'elle non plus n'a aucune imagination. Pour ça nous nous entendons bien. Je lui ai servi du thé, nous avons mangé des gâteaux secs, et nous avons un peu discuté de l'actualité. Nous étions d'accord sur tout. À un moment, je lui ai demandé si elle voulait écouter un disque de Michel Legrand. J'avais préparé le disque et l'avais posé non loin de nous, de façon à ce qu'elle voie la pochette, sur laquelle on reconnaissait Michel Legrand. Elle a souri, a rougi, et m'a dit : « Je ne préférerais pas. » Je lui ai dit que j'étais soulagé par sa réponse et je lui ai versé à nouveau un peu de thé chaud. Elle m'a demandé si les chaises étaient bien de style Louis XV et je lui ai répondu qu'elle avait raison, et je lui ai demandé si elles étaient à son goût. « Oh, oui, c'est parfait. D'ailleurs, j'ai les mêmes à la maison. » m'a-t-elle répondu. Elle m'a alors demandé pourquoi le revolver était là, et je lui ai répondu que c'était à cause du chat. « Je comprends… » m'a-t-elle répondu. Le chat était justement en train de passer près de nous, la queue dressée, se frottant aux montants de la table. Octavie regarda le chat qui lui rendit son regard. « Il paraît que les chats ont une imagination débridée ! » me dit-elle à mi-voix. Puis, sans mot dire, elle empoigna le revolver et tua le chat, d'une seule balle entre les deux yeux. « Ça ne vous dérange pas ? », fit-elle. Je secouai la tête d'un air encourageant. On sentait l'odeur de poudre et j'ai sonné la bonne pour qu'elle vienne nettoyer. Octavie a croqué dans un gâteau sec et j'ai aperçu ses dents très blanches. Je marchais autour de la table en fumant une cigarette, pendant que la bonne passait la serpillère avec un soupir désagréable. Alors Octavie se leva et alla à la fenêtre ; elle semblait absorbée dans la contemplation de ce qu'elle voyait. Quand la bonne fut repartie, je rejoignis Octavie à la fenêtre, et nous nous mîmes à regarder de concert, sans dire un mot. Je sentais dans mon dos les six chaises Louis XV immobiles et silencieuses, et je posai mon bras autour de ses épaules. Nous étions comme deux objets abandonnés, face au paysage qui ne nous disait rien. J'eus vaguement envie de pleurer.

vendredi 25 avril 2014

C'est encore loin ?


« Si, pour atteindre l'authenticité, la voie la plus directe est désormais impraticable, alors il nous faut emprunter le chemin le plus long. » L'électricité est coupée. Ce qui signifie : pas d'Internet. Le café à l'ancienne, en faisant chauffer l'eau sur le gaz. Pas de téléphone. Le temps est immédiatement différent. (Mais je peux tout de même écouter Helen Merrill grâce à l'ordinateur portable.) Toute ma vie n'est que l'histoire de ce détour, de tous ces détours, innombrables, souvent sans espoir, pour parvenir à l'authentique, à une certaine vérité. Si l'on m'indique un chemin direct, immédiatement je me raidis, je résiste, je n'y parviens pas, mes jambes se dérobent. L'herbe est haute, il fait bon, les fleurs sont nombreuses, je sens leur parfum. Les idées sont des constellations qui s'impriment sur le vivant. Dans la symphonie que je ne finirai sans doute jamais, cela se traduit par des harmonies (ou des thèmes) qui lentement émergent du bruit blanc. Visages qui sortent du sable, qui surgissent dans les rêves. La cabane de Mahler ou celle de Thoreau, la hutte de Heidegger, la niche de Luna. Je n'aurais jamais cru ça possible, mais il y a incontestablement un retour d'un certain "ordre moral" à droite. Il y a encore cinq ans, dire cela aurait été grotesque et surtout malhonnête, mais depuis quelque temps, on le sent, c'est indubitable. Les odeurs de la revanche, ces odeurs qu'on déteste plus que tout. "Juste retour des choses" ? Non, jamais juste, toujours immonde et dégueulasse. "Boulevard Voltaire" est l'épicentre de ce mouvement. Ce matin, je suis allé lire les commentaires sous un article consacré à Anne Sinclair. La répugnance qu'on a à lire ça est presque impossible à dire. L'envie, la jalousie, le ressentiment, les complexes sociaux s'y donnent à lire avec une brutalité qui dépasse tout. On sent les désirs à vif de ceux qui aiment couper les têtes, qui veulent voir le sang couler. La poubelle est en train de déborder. Merveilleux Internet… Guilaine Depis (de La-Vie-Merveilleuse-point-com) établit un palmarès des œuvres de Wagner, dont elle est en train de devenir la grande spécialiste. En bons derniers arrivent Tristan et le Crépuscule… Je vois là un symptôme extraordinairement parlant de l'aplatissement numérique du Goût. D'autres se félicitent que "Barthes soit mort dans un accident de la circulation" (bien fait ! il sortait d'un déjeuner avec Mitterrand). D'autres encore luttent contre ce qu'ils nomment avec une gourmandise hystérique la "pédophilie". Je dis numérique mais je pourrais évidemment dire démocratique. Elle me dit : « Avec son gros pif ! » Oui, mais elle est quand-même jolie, non ? Non ! Les complexes sociaux, ah, on pourrait en écrire, sur le sujet ! On croyait qu'il suffisait d'avoir un sexe de taille à peu près normale pour jouer, comme ils disent "dans la cour des grands", mais le sexe mental, mon Dieu… Quand je me réveille vers une heure et demie du matin, c'est très souvent que je me sens piégé par l'imbécillité. Imbécillité prend deux "l" ! Tiens tiens… "Sinclair" ? "Schwarz"… Ah. Bien. Bien fait ! « Ils se marient entre eux… » Ah. Bien. Avec son gros pif… Jean-Marc, ce gros con. On a envie de faire se rencontrer certaines gens, pour voir. Le chemin le plus long, en effet. Toujours. La démocratie, la République, et les rêves. Je saute, de plus en plus souvent, d'un rêve à l'autre. Je suis dans un rêve a, et je me dis, tiens, et si je passais au Rêve B ? Et dans le "rêve b", je me dis que je suis en train de rêver du Rêve A, qui n'était pas si mal, dis-donc ! Connaissez-vous Zbigniew Rybczyński ? Dommage que mon ordinateur soit en panne, j'ai des idées de dessin animé que j'aimerais bien mettre en pratique. Avec son gros pif… La poubelle est en train de déborder ! Tout à l'heure j'ai photographié mes iris et mes roses, le jardin, alors que la lumière était en train de changer. Sur Internet, la poubelle déborde, et au jardin, le paradis fait un petit tour ni vu ni connu. Elle préfère Tannhäuser… Avec son gros pif. Et ses yeux en boutons de guêtres… Il parlait comme ça de Petite mère. Gros con. La morale a été tellement bafouée, si longtemps, qu'elle revient sous forme de farce, comme d'habitude. Les "dégommeurs", les "déboulonneurs", les "parler-franc" entrent dans la carrière. Onfray c'quon peut, et on dirait qu'on est les Gentils. Bonne Parole et Petit Zizi sont dans un Bateau, Bon Zizi tombe à l'eau, qu'est-ce qui reste ? La culotte de ta sœur. La Revanche de la Quadrature du Cercle des paumés, c'est Internet. Rien fait, rien dit, rien produit, rien dessiné, rien écrit, rien pensé, rien composé, mais QUAND-MÊME. Ça fait rien. J'EXISTE. Mais oui, toute petite chose, tu existes. Si au moins on en doutait… Alors il dit : « Vieux quinquagénaire satyre. » Il a dit quelque chose. Il pointe le Mal, il sait d'où vient le Mal, la France qui périclite, tout ça, il dit il énonce il se prend en photo en train d'exister. C'est le Grand Machin, c'est le Grand Truc, je vous le dis ! « Mais enfin… C'est impossible ! Vous… Excusez-moi. Peut-être vous êtes-vous trompés dans vos calculs ?… » Tintin, il y en a deux qui bavardent, là-bas… Ils refont leurs calculs, tous, ils empilent leurs équations, ils arrivent toujours au même résultat : LaCata. Les Visages sortent du sable, on les reconnaît, ce sont bien ceux du Désastre. Passons au Rêve B, la rue est barrée. Tous, désormais, ils se réclament de Muray. Muray aurait aimé, Muray aurait adoré, Muray aurait dit, Muray aurait ceci-cela, fait caca, fait un procès, fait sous lui, fait son selfie, mis une bombe, liké Truc et pas Machin, aurait voté comme ci mais pas comme ça, et d'ailleurs il aurait lu ça et écrit ci, si si, je le sais, j'ai bien connu sa mère et son chien. Les Situs sont de retour mais ils jouent du banjo avec la Dombasle. Et moi je suis planqué dans la poubelle, mes fringues commencent à puer sacrément, je te dis que ça. Dis, Luna, c'est encore loin ?

mardi 22 avril 2014

Juan (2)


— Un enregistrement ? Oui, c'est bien possible. Tous les Espagnols jouent de la guitare.
— Où l'avez-vous entendu ?
— Chez une amie.
— Quelle amie ?
— Une fille qui s'appelait… Tania, je sais plus… Un nom russe. La dernière descendante de Gengis Khan… Tu te souviens du nom de Tania ?
— Fedin.
— C'est ça : Tania Fedin.
— Où habite-t-elle ?
— Dans le quartier… Autour de l'Odéon, mais je ne sais pas trop où. Tu sais ?
— Pourquoi tu fais semblant de ne plus me connaître ?
— Je ne vous connais pas.
— Ah… Dégueulasse ! Vous croyez que Juan a du talent ?
— On le dit.
— Il n'en avait pas l'air. Plutôt le genre maudit. Les gens qui mettent leur génie dans leur vie… Son gros boulot, ça consistait à s'asseoir, là où vous êtes, rester des heures, sans desserrer les dents, à regarder les gens passer. Surtout les filles. Quand il voyait un type qui ne lui revenait pas, il allait lui casser la gueule. Il y a peu, il a fait quinze jours de taule, pour ça, pour avoir démoli un type, en le traitant d'espion, de fasciste. 
— D'espion ?
— Oui. Vous y croyez aussi ? Oh, si ça peut vous faire plaisir…C'est tout ce que je sais, et ça m'a toujours suffi. 
— Je m'en souviens, fort bien. Et croyez-moi, c'était assez mauvais. De la merde, croyez-moi, de la merde ! 
— Mais de quoi parle-t-il ?
— De l'enregistrement.
— D'ailleurs, il doit être perdu. Juan détruisait tout ce qu'il faisait. Une sorte d'obsession du néant.
— Et le néant, ça te connaît.
— Je regrette de ne pouvoir vous aider.
— Tu as vu ce ton !
— J'ai vu ce con, oui.
— C'est un don, chez lui.
— Il est très bon, en effet.
— Fasciste !
— Mais non, voyons, au fond, c'est juste un non sur pattes. 
— Quel est son nom ?
— Je ne sais pas. Tout le monde l'appelle le Docteur.
— Espion.
— C'est beau, la jeunesse, la naïveté, l'enthousiasme.
— Tout pourrait peut-être s'arranger ?
— Ah vous croyez ?
— Juan, lui, n'y croyait pas.
— Terry ?
— Quoi, Terry, quoi, laissez-la tranquille à la fin !
— Sa voix…
— Eh bien quoi ?
— Non, rien.
— Inutile de chercher davantage. Vous ne trouverez rien.
— T'es pas un peu folle ? Tu te rends compte de ce qu'il a pu penser de toi ?
— Il cache quelque chose. Il se méfiait de moi. J'étais sûr qu'il allait téléphoner à quelqu'un. 
— Téléphoner à qui ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas. 
— T'exagères un peu, non ? Tes enfantillages finiront par nous attirer des ennuis. 
— Mes enfantillages me regardent.
— Moi aussi.
— Vous vouliez voir Philippe ?
— Oui, vous savez si…
— Non, je ne sais pas où il est.
— Mais il va revenir ?
— Oh, sans doute !
— Vous voulez que je lui dise quelque chose ?
— Non, il faudrait que je le voie.
— Venez l'attendre chez moi. Venez !
— Le Docteur n'est pas là ?
— Mais non voyons !
— Pourquoi de la merde ?
— Pardon ?
— Pourquoi le Docteur parle-t-il comme ça ?
— Ah, le Docteur… Il a l'air de vous faire peur.
— Un peu, oui.
— Vous êtes ridicule.
— Je sais.
—Philippe, lui, ne le craint pas.
— Ah ?
— 

Si mineur


On se dit parfois qu'il faudrait commencer par avoir été vieux. Commencer par la fin, commencer par la solution, avant d'exposer l'énigme. Commencer par finir pour pouvoir finir par commencer. La tonalité de si mineur me fait souvent cet effet-là. C'est la tonalité de l'au-delà (mais un au-delà qui serait en-deça), de l'après (mais un après qui serait avant), de l'outre (mais d'un outre sans exagération). Ce qui se trouve en dehors du champ audible, les ultrasons, les infrasons, ce qui est trop bas, ce qui est trop haut, ce qui outrepasse, ce qui excède, mais sans bruit, sans fracas. Si ut majeur est le commencement, l'embrasement de la lumière, et son établissement dans l'Être, la tonalité de si mineur peut rendre visible l'effet de la lumière noire sur l'âme, par une sorte de soustraction claire.

lundi 21 avril 2014

Juan


— Vous connaissiez Juan ?
— Je ne crois pas, non, qui est-ce ?
— Mais si vous le connaissiez, bien sûr !
— Enfin, peut-être, mais je ne me rappelle plus.
— Peut-être n'avez-vous pas envie de vous en souvenir…
— Mais c'est absurde, voyons ! Pourquoi ne voudrais-je pas m'en souvenir ?
— C'est toujours comme ça, à propos de Juan.
— C'était quelqu'un de dangereux.
— Mais non, simplement il avait peur.
— Mais peur de quoi ?
— Oh, je ne sais pas. On parle d'un secret…
— Vous parlez de cet enregistrement ?
— Oui, c'est ça, une bande magnétique.
— Vous lui en voulez ?
— Non, non, je le plains.
— L'année dernière, il vivait déjà avec Terry ?
— Je ne crois pas. Mais maintenant il est en danger.
— Mais puisqu'il est mort ?
— Pardon, je ne parle pas de Juan, je parle de Philippe.
— Juan le savait, il est mort.
— Savait quoi ?
— Et Gérard, il est au courant ?
— Pas encore, mais il pourrait bien l'apprendre.
— Par Terry ?
— Je crois.
— Dites-le à Gérard, mettez-le en garde !
— Il ne me croirait pas…
— Mais de quoi était-il question ?
— On parle de choses effroyables !
— Il vaut mieux oublier tout ça.
— Non, ce n'est pas possible d'oublier, c'est impossible.
— Vous êtes sûre qu'il ne s'est pas…
— Qu'il ne s'est pas moqué de moi ? Je ne peux pas le croire… Vous non plus vous ne me croyez pas.
— Philippe pourrait sans doute vous renseigner.
— Écoutez, je n'ai vu Juan qu'une ou deux fois. Mais Terry n'était pas la seule à le connaître, il avait des amis, il connaissait des gens, il faudrait les retrouver, les interroger, leur demander ce qu'il faisait dans les derniers jours.
— Je ne sais plus quoi faire.
— Le club des cœurs brisés… Ça s'arrangera !
— Vous avez du feu ?
— Que penseriez-vous si je vous disais que vous êtes en danger ?
— À cause de moi ?
— Oui, à cause d'elle.
— Tu as entendu, Terry ?
— Oui, j'ai entendu.
— Et ça ne te fait pas rire ?
— Mais non. Pas du tout ! Je trouve ça plutôt flatteur.
— Il ne parlait pas pour qu'on le comprenne…
— Oui, nous n'avions qu'à nous estimer heureux quand il était là !
— Il nous a laissé tomber plusieurs fois !
— Mais il est toujours revenu.
— C'est vrai, toujours, sauf…
— Quelle genre de fille est Terry ?
— Mais regardez-là.
— Très belle, très dure.
— Pour moi c'est elle qui l'a détraqué.
— Ça n'a pas dû être joli…
— On ne pouvait plus rien dire, rien faire, on ne savait jamais comment il le prendrait.
— Et Philippe ?
— Oh… Philippe…
— Je n'ai jamais voulu m'occuper de ces histoires, ni savoir… Des complots, des secrets…
— La Révolution
— "Vendu, fini, pourri" c'était ses mots.
— On n'osait plus le questionner.
— Mais cet enregistrement… Quelqu'un doit bien le posséder ?
— Maintenant, oui, ça me revient. Juan, oui, c'est ça…
— Mais si Philippe ne sait pas…
— Il sait forcément.
— Qu'est-ce que c'est ?
— On vous l'a dit : une bande de magnétophone.
— Vous vous rappelez certainement : à qui l'aurait-il confiée ?
— Non, vraiment, non, je ne vois pas.
— Il y a bien le Docteur…
— Oui, il admirait beaucoup Juan. Il le protégeait, même.
— En fait, c'est surtout Terry qui l'intéressait.
— Vous avez connu Juan ?
— Non. Justement, je voulais vous demander…
— Un curieux spécimen d'une race en voie de disparition. Les individualistes forcenés, ces gens qui veulent tout détruire et qui se détruisent d'abord eux-mêmes, par une sorte de fatalité biologique. Juan m'a beaucoup déçu, beaucoup… J'adore la musique ! Un instant, j'avais fondé de grands espoirs sur lui,  mais vite déçus : trop subjectif. Beaucoup trop ! Il était de ces gens qui croient qu'il suffit de se jeter en avant pour résoudre tous les problèmes. 
— Sans calcul ?
— Voilà, sans calcul. Et pourtant, le calcul… C'est fou tout ce qu'on peut faire avec quelques chiffres sur un tableau noir. 

Sonatines


La Sonatine. Celle de Ravel. Par Claude Helffer. Cela doit bien faire quarante ans que je n'ai pas écouté ce disque, sans doute plus encore. Je l'ai retrouvé tout à l'heure sur Youtube. Merveille de la mémoire à long terme. J'ai reconnu Claude Helffer. Ce que j'ai reconnu ? Aucune idée, mais la magie opère encore, c'est un fait. Je tente de retrouver la voix (le son de la voix) de mon père, et je n'y parviens pas. C'est si loin. Quand je vois des photographies de Bill Evans et de Jascha Heifetz, en revanche, je le retrouve, je veux dire, son visage, son corps — et même son odeur. Ce mélange si particulier de raideur et de drôlerie, de brutalité et de douceur, la courbure, la pliure de son corps, sa timidité alliée à son autorité naturelle. Mes morceaux préférés, alors, étaient cette sonatine, le Menuet antique, et les Miroirs. J'aime beaucoup les sonatines, en général. Celle de Sibélius, par exemple, et celle de Bartok. De la musique pour timides. Pas du genre à vouloir jouer l'opus 110 encore jeune, on regardait cette partition sans la comprendre, et ne parlons même pas de l'opus 111. Mais Ravel a toujours été proche, si proche, si amical, si familier ! Lui aussi, maintenant que j'y pense, avait quelque chose du père. Debussy, c'était l'exotique, l'incompréhensible, celui qu'il fallait apprendre à aimer, en le jouant. Tout le contraire de Ravel. 

On avait entendu Helffer jouer l'opus 110, à la chapelle de la Sorbonne. Il avait également joué une pièce de Manoury, tout jeune alors, et peut-être Bouchourechlief, mais je n'en suis pas certain. J'étais seul, et, pour la première fois, je me suis surpris à penser que je pouvais comprendre Beethoven. Oh, de manière bien timide, bien partielle, très maladroite, mais ce fut un événement capital. Quand j'ai parlé de ce récital à Carlos, il m'a dit qu'Helffer était très mauvais. Oui, mais l'opus 110 ? Je ne pouvais pas lui parler de Ravel, ni de mon père. C'était lui, mon père. 

Cela me donne à penser qu'alors nous allions au concert pour apprendre. Pas tellement pour le plaisir, même s'il y en avait évidemment beaucoup. D'abord apprendre ; on verrait ensuite pour le reste. 

Quand le Feu follet est sorti au cinéma, j'avais sept ans. Je ne l'ai évidemment pas vu à cette époque-là. Mais ma sœur aînée, elle, l'avait vu, et s'est mise à jouer les Gnossiennes et les Gymnopédies de Satie. J'ai donc joué moi aussi les Gnossiennes et les Gymnopédies. On n'imagine pas, il est impossible d'imaginer, aujourd'hui, à quel point cette musique nous semblait étrange ! Et je ne parle pas seulement de l'absence de barres de mesure. Je n'avais pas encore été mis en contact avec la musique de la seconde école de Vienne, ni même avec Bartok. Quand je pense que Boulez avait déjà composé sa deuxième sonate, et que mon père grommelait quand on essayait de lui faire écouter Mahler… 

Dans le fond, il me faut bien admettre, même si je n'ai pas énormément d'estime pour la musique d'Erik Satie, qu'elle fut au minimum une des portes d'entrée dans celle de Debussy. Je pense par exemple aux Canopes, du deuxième Livre des Préludes. J'ai sans doute eu tort de tant mépriser Satie. Sa musique fait partie de ces musiques qui sont indissociables d'une époque, d'une société, de mouvements artistiques, et c'est en pénétrant ces milieux qu'on se met à entendre les grands compositeurs (dans lesquels je ne peux décidément pas le ranger) avec une oreille plus intelligente, plus reliée et plus "historique", et sans doute moins exclusivement musicale. Après avoir banni cette musique, je la redonne à jouer à quelques élèves. Quelle est la part de nostalgie, quelle est la part de pédagogie, quelle est celle de la démagogie, je ne sais, mais c'est en revenant sur ses pas, c'est en "avançant vers le fond", qu'on découvre encore du neuf, en soi. Et l'on ne peut rien transmettre si l'on ne découvre pas du neuf en soi, de ça je suis convaincu. La fidélité à l'enfance n'est pas une manière de rester le même, pas du tout, c'est au contraire la chance maintenue vive de chaque jour trouver une nouvelle porte à ouvrir, et ainsi de se poster sur le chemin de l'étranger qui nous habite. 

samedi 19 avril 2014

Blancheur


Maurice Ronet, on dirait toujours qu'il sort du lit, ou qu'il vient de passer une nuit blanche. Même s'il a dormi douze heures, sont inscrits sur son visage les stigmates d'une vie déréglée, de l'alcool, de la cigarette, du jeu, et des femmes. « La vérité : que vous êtes tout à fait guéri. » 

Qu'elles sont belles, ces images du commencement du Feu follet ! Les visages de Léna Skerla et de Ronet, sans musique — « Alain regardait Lydia avec acharnement. » C'est notre regard à nous qui s'acharne, par le truchement de celui de Louis Malle, sur ces deux personnages, sur leurs visages, sur la peau de leurs visages, bouche, narines, menton, grains de beauté, cils, sourcils, « comme une couleuvre entre deux cailloux », et cette blancheur de l'épiderme, ce temps qui ne passe pas, l'oreille d'Alain qui vient s'aligner sur les lèvres de Lydia, son nez à elle, la petite clef de fa de la narine gauche, les rides aux coins de la bouche, il est couché sur elle, il la regarde, il s'acharne à la re-garder. « Pauvre Alain… Comme vous êtes mal ! » Les hommes sont toujours mal, ils se tiennent toujours dans une position inconfortable vis à vis des femmes, puisqu'ils veulent les regarder, avec acharnement, qu'ils essaient de comprendre ce qu'ils voient, et qu'ils n'y parviennent pas. Leur regard essaie d'entrer, mais il n'y pas d'entrée. Alors ils regardent, et regardent encore, espérant un miracle, une porte qui s'ouvrirait, un signe, quelque chose qui leur dirait : « Allez, viens, c'est par là que tu peux m'atteindre. » Tout ce qu'ils voient, c'est eux-mêmes en train de regarder, avec ce regard de fou, ou d'idiot, derrière un miroir trouble… Il ne la quitte pas des yeux, comme si sans son regard à lui elle cesserait d'exister, ce qui est d'une certaine manière la pure vérité. « Il y avait longtemps. » Et : « Je m'en veux. » La Gymnopédie de Satie, au moment où il la touche. « Souriez-moi, Alain. C'était très bien. Je suis contente. » Et toujours cette blancheur de la peau, comme du plâtre. Ils fument des Kent. Ce "je suis contente", pour le remercier de jouer le jeu, de ne pas désirer plus que ce qu'elle peut donner, c'est-à-dire son image, son masque, sa peau, ce temps alenti, sa voix. Son petit homme a joué selon les règles qu'elle a fixées, elle le félicite, elle est contente, elle est contentée. Alors elle le regarde aussi, dans un mirage de réciprocité tendre, c'est une merveille, et, dans cet échange de regards perdus, l'homme se sent gonflé de tout son pouvoir, comme l'enfant regardé, enfin, par la mère. Et il se sent l'égal de la femme, de celle qu'il prend pour une femme, d'une femme qui serait le pendant de l'homme qu'il est. Ils fument, tous les deux, comme deux camarades qu'ils ne sont pas du tout. Et ils se sourient, et il est guéri. Pour l'instant, il est guéri. 

mercredi 16 avril 2014

Les petits bâtons



Médecine


Je connais un remède contre la dépression. Voulez-vous connaître mon remède contre la dépression ? Non, je ne crois pas. Tout le monde aime la dépression, tout le monde aime être déprimé. Personne ne veut être triste, personne ne veut vivre dans le chagrin, personne ne veut être malheureux, mais tout le monde aime la dépression, j'en suis convaincu. Bon, je vous donne quand-même mon remède contre la dépression, ce sera fait et on pourra passer à autre chose. C'est très simple. Mettez vos mains sous vos aisselles, la droite sous l'aisselle gauche, la gauche sous l'aisselle droite, les bras croisés sur la poitrine, laissez-les dans cette position cinq secondes, puis portez-les à vos narines. Vous sentez ? Reproduisez l'opération quatre à cinq fois par jour. Mais ce n'est pas tout. Mettez sur la platine l'ouverture des Noces de Figaro, de Mozart, dans l'interprétation de Karajan (celles qu'il a enregistrées en 1950, avec les Wiener Philharmoniker et Schwarzkopf, Seefried, Jurinac, Kunz, London, oui, celles sans les récitatifs, en monophonie). Seulement l'ouverture. Ça ne dure pas longtemps, rassurez-vous, à peine quatre minutes. Vous entendez ?

J'ai donné mon truc contre la dépression, naguère, à une amie très chère. Elle m'a répondu : « Ça ne sent pas bon ! » ou quelque chose du genre. Les bras nous en tombent ! Ça ne sent pas bon… Non, je crois qu'elle m'a dit : « Il y a des odeurs que je préfère à celle-là… » Tout le malentendu humain est résumé, concentré, dans cette réponse, si vous voulez mon avis. Allez écrire (ou faire lire) de la poésie, après une réponse comme celle-là… Et Mozart, il sent bon ? Quelqu'un qui vous fait ce genre de réponse ne peut pas avoir un bon sens du rythme, c'est évident. 

mardi 15 avril 2014

Les Poissons


J'avais promis de donner d'autres textes extraits du livre de Didier Goux : En territoire ennemi. J'aime beaucoup celui-ci car je ne me suis jamais remis de me faire reprendre quand je disais que les baleines étaient de très gros poissons. J'aime les baleines. C'est mon droit ? Merci. Mais il paraît que je n'ai plus le droit de dire que ce sont des poissons. Les poissons c'est assez, qu'on me dit. Merde à la fin ! Arrêtez un peu de toujours tout changer, ça m'énerve. Je parlerai des couleurs une autre fois. Et encore… si je veux. 

Le Dauphin

Contrairement à certaines rues, la plupart des mots n’ont jamais eu de sens unique, en tout cas cela ne devrait pas être. C’est pourtant bien une tendance qui me semble à l’œuvre en notre époque, principalement sous l’influence non de la science elle-même mais du pouvoir qu’elle a pris sur les cerveaux chancelants. Chaque énoncé plus ou moins scientifique dans son allure prend aussitôt la force d’un diktat, et de cette puissance les mots sont victimes comme le reste, devenant univoques et monocolores quand ils étaient chatoyants et multiples. Dès qu’un mot entre dans le champ magnétique de la science, le sens qu’il y prend tend à éliminer tous les autres, à les frapper officiellement d’obsolescence ; même si, en fait, souterrainement pour ainsi dire, ses autres significations, anciennes et éprouvées, restent en vigueur, mais contraintes de se faire discrètes, de marcher sur les bas-côtés du progrès. Prenons trois exemples. 

À l’époque de Jonas, la baleine était un poisson – c’était même le plus gros d’entre eux, capable de se boulotter un petit prophète en un seul morceau –, le gentil dauphin aussi. Rien de plus logique, puisqu’ils naissaient, vivaient, se nourrissaient, se reproduisaient et mouraient à l’intérieur des océans. Puis les savants sont venus et, le téton faisant preuve, ont décrété que ces poissons devenaient des mammifères. Depuis, si vous avez le malheur de dire “poisson” en évoquant le dauphin, vous vous faites agonir de quolibets par tous les demi-connaissants alentour. Or, si la baleine et le dauphin sont indubitablement des mammifères au sens des naturalistes, ils n’en restent pas moins des poissons dans l’ordre de l’imaginaire, lequel a autant droit de cité que celui de la science, pourrait même faire valoir son ancienneté et sa plus profonde imprégnation. Faites l’expérience, réunissez cent personnes et demandez-leur de penser à un mammifère. Si leurs pensées pouvaient être projetées sur écran, on verrait apparaître divers animaux à poils, nantis de quatre pattes, gentiment assis au pied d’un arbre à l’orée d’une forêt, ou à la rigueur couchés dans la niche de la cour, mais je prends les paris que pas un dauphin ni une baleine. Mais quittons les océans. 

Amusez-vous maintenant à parler de la couleur blanche ou de la couleur noire : c’est le plus sûr moyen de faire naître quelques sourires supérieurs entendus : tout le monde sait bien depuis Newton que le blanc n’est que la réunion de toutes les couleurs du spectre, et le noir une simple absence de couleur, voyons ! Sauf que non, pas tout le monde. Et même presque personne. Seulement les physiciens et les desservants de leur culte. Pour tous les autres (à commencer par les peintres : allez donc dire à Soulages qu’il a consacré sa vie à une absence de couleur…), le noir a toujours été une couleur à part entière, le blanc également. Et ils le demeurent. Ce qui n’empêche pas, bien sûr, que le blanc soit aussi la réunion des couleurs du spectre : sainte Polysémie, ne laissez pas nos sens et nos esprits s’appauvrir. Du reste, petite parenthèse, ce ne sont pas les découvertes de Newton qui ont, un temps, affaibli les positions du noir et du blanc en tant que couleurs, mais l’invention de l’imprimerie : le noir et le blanc étant les deux seules teintes qui pouvaient être reproduites dans un livre imprimé, leur statut de couleurs s’en est trouvé amoindri, ils devenaient des sortes de couleurs par défaut ; impression prolongée quelques siècles plus tard par la photographie puis le cinéma. Mais sans jamais perdre leurs charges symboliques de couleurs. 

Le troisième exemple est le plus délicat à manier : la race. Au XXe siècle, des gens qui n’avaient jamais eu la moindre existence dans les millénaires précédents, les généticiens, ont décidé que ce mot était dorénavant dépouillé de tous ses sens, de toutes ses épaisseurs de sens, pour ne plus concerner que le strict domaine qu’ils venaient de se créer, celui des chromosomes et des gènes. Modernœud s’est engouffré comme un zombi scientiste dans cette brèche, ne se contentant pas de prescrire ce sens désormais unique, mais rayant tous les autres et flétrissant ceux qui s’obstineraient, par une sorte de fidélité langagière, de nostalgie d’un vocabulaire ondoyant et divers, à les employer encore. Moyennant quoi, tout le monde continue de se rendre compte, à l’œil nu, que les races s’obstinent à exister au sein de l’espèce humaine, à se ficher qu’il ne s’agisse pas de races pures, et même à trouver tout à fait normal que ce mot serve aussi à nommer des choses n’ayant rien à voir avec la race des scientifiques. Ainsi Bernanos, lorsqu’il parle des enfants de sa race pour désigner les petits écoliers de l’Artois, ou Brassens qui, dans une chanson, évoque La race des chauvins, des porteurs de cocarde : l’un comme l’autre, j’en jurerais, doivent bien se douter qu’un gamin d’Arras ou un nationaliste va-t-en guerre ont le même patrimoine génétique qu’un collégien de Toulouse ou qu’un “citoyen du monde”. Et quel Parisien n’a pas un jour pensé, après vingt minutes de poireautage nocturne sous la pluie et trois véhicules passant devant lui sans ralentir, que les chauffeurs de taxi étaient vraiment une sale race ? 

On devrait pouvoir facilement trouver d’autres exemples, mais je ne veux pas lasser : les lecteurs ne sont pas toujours une race patiente.

lundi 14 avril 2014

L'objet le plus intéressant


J'ai trouvé la définition du Beau, — de mon Beau. C'est quelque chose d'ardent et de triste, quelque chose d'un peu vague, laissant carrière à la conjecture. Je vais, si l'on veut, appliquer mes idées à un objet sensible, à l'objet, par exemple, le plus intéressant dans la société, à un visage de femme. Une tête séduisante et belle, une tête de femme, veux-je dire, c'est une tête qui fait rêver à la fois, — mais d'une manière confuse, — de volupté et de tristesse ; qui comporte une idée de mélancolie, de lassitude, même de satiété, — soit une idée contraire, c'est-à-dire une ardeur, un désir de vivre, associé avec une amertume refluante, comme venant de privation ou de désespérance. Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau.

(Charles Baudelaire, Fusées, in Œuvres complètes, p. 657, édition de La Pléiade)

Le Roi Arthur


On aperçoit un portrait de Chopin, au mur. On entend un vieil homme qui parle parfois polonais, parfois anglais, et qui parfois chantonne. On voit un piano dans le fond de la pièce, la lumière est magnifique. Le vieil homme aux cheveux blancs est heureux, il est entouré de gens, dont certains portent caméras ou appareils photographiques. Il aime parler, il aime être entouré, il a "seulement quatre-vingt douze ans", dit-il avec un petit sourire malicieux. Et voilà qu'il me met à parler français : « Chopin me parle ma langue. » Un peu plus tôt, on l'a vu répéter un concerto, concerto qu'il a dû jouer déjà mille fois et qu'il joue comme si c'était la première fois, avec ses vieilles mains, en cravate, ici, à Varsovie, chez lui. Dès qu'il le peut, il baise les mains des femmes qu'on lui présente. Toutes. Il écoute une chorale folklorique polonaise. Elles lui font une haie d'honneur, il leur fait un petit signe de la main, la mélodie est charmante, à la fois joyeuse et tendre. Il va s'asseoir car la marche l'a fatigué. Les chanteuses se placent face à lui, elles sont en costume. Entouré de toutes ces femmes, il est aux anges. Le Grand Arthur ! « Tu es assis ici comme un roi sur son trône. » lui dit la femme en lui tenant les mains. « C'est un grand honneur pour nous et nous t'aimons tous ! » Les chanteuses viennent se rassembler autour de lui, tout près. « Les gens ici aiment acheter tes disques ! » Il se penche vers elle pour mieux l'entendre, les mains toujours entre les siennes. « Tu es un grand homme et nous t'aimons tous ! » On entend : TOUTES ! Alors il prend la parole : « Je suis très vieux, je ne suis pas un grand homme, mais je vous aime comme ma vie. Vous m'avez donné tant de joie ! Chaque fois que je vous vois, ma Chère Amie, des larmes de joie me viennent. Je suis né ici et je vous garde tous dans mon cœur. » Les chanteuses reprennent voix. Il est au milieu d'elles, comme le petit jésus dans la crèche. Ces filles sont belles, on a tous envie de pleurer. On comprend que la femme qui se tient près de Rubinstein est un professeur de piano. « J'ai fait étudier tes mémoires à mes élèves. J'essaie de leur inculquer la discipline, mais tu leur apprends tout le contraire ! » Des couples de danseurs en costumes paradent devant le Maestro en faisant la révérence. C'est le Roi Arthur qui se tient là, parmi ses sujets, au pays de Chopin.

J'ai croisé Rubinstein une fois dans ma vie, juste avant sa mort, c'était au théâtre de Saint-Denis, où Richter donnait un récital Schumann. Il jouait les Novelettes, entre autres choses que j'ai oubliées. Fabuleux récital qui m'a marqué à jamais. Jamais plus depuis ce soir-là je n'ai entendu ce Schumann. À l'entracte, Rubinstein, complètement aveugle et soutenu par sa femme, est allé saluer son ami dans les loges. Une fois dans ma vie, je me suis tenu à quelques mètres de quelqu'un qui parlait la langue de Chopin comme sa propre langue, lors du récital de quelqu'un qui parlait la langue de Schumann comme sa propre langue. Ça me suffit. Je ne sais pas si vous connaissez les Mazurkas par Rubinstein, mais si vous ne connaissez pas ça, vous ne connaissez rien. 

dimanche 13 avril 2014

Tous les deux…


Je ne peux pas dire à quel point cette image me bouleverse. À la fois parce qu'elle est d'une tristesse infinie, mais aussi parce que j'envie très fort cette vieille dame. 

C'est pour le chien que mon cœur saigne. Il sait qu'il va la perdre bientôt, son amie, il sait qu'il n'y a pas d'espoir. 

Ils sont tous les deux, réunis. Quelle merveille que de pouvoir dire : « Tous les deux. » Elle a de la chance qu'on lui ait permis ça. Peut-être que le moment n'a duré que trois minutes, mais ils sont là, tous les deux, réunis. 

Quel sérieux, dans cette image ! Quel beau sérieux. Ils n'y sont pour personne. Ça se passe entre eux, et ça suffit. On n'est pas là pour faire joli, pour faire une belle photo. Ils se contrefoutent des regards posés sur eux. Elle ne plaisante pas, il ne plaisante pas. Ils n'ont pas de ces bons mots avant la mort qu'on va pouvoir répéter fièrement après qu'ils seront partis. 

Le chien est déjà inconsolable, il prend ce qu'il peut prendre, il sait que ça va lui être enlevé. Elle est avec lui, c'est tout. On lui doit bien ça. Lui sera livré au bon vouloir de ceux qui restent. Atroce destin. Il va tout perdre. 

Tout ce qu'il peut faire, c'est mettre son museau contre elle. Être là. Il veille. Pas comme les apôtres… Je suis avec toi, qu'il lui dit, à sa vieille amie. Tu vois, c'est moi. Là, je suis . On respire tous les deux, ensemble. 

Depuis, j'imagine qu'elle n'est plus. Peut-être que lui non plus n'est plus. Ce n'est qu'une photographie trouvée sur Internet, ce n'est rien du tout. Mais ils ont été là, tous les deux, ensemble. Je peux le voir, le vérifier. Je ne suis pas avec eux, mais je peux prendre-avec-moi (comprendre) cette image, la prendre en moi, et la garder à l'intérieur. J'y penserai, j'espère, à l'heure de ma mort. 

Peu de temps avant de mourir, Luna avait posé son museau contre mon épaule et nous étions restés longtemps comme ça, sans bouger. L'image inversée. Je sens encore son souffle. Ce silence, ce calme avant le grand saut. Pas de paroles. Rien que cette présence éternelle, immortelle, qui ne pèse pas. Tu savais, bien sûr. Et même moi je savais. On n'a rien dit. On était là, tous les deux, réunis, ensemble, sans bouger. On a pris ce qu'on pouvait prendre. Jusqu'au bout.

Vous êtes beaux, tous les deux. Tellement beaux que je suis un peu jaloux. Mais je vous connais, un peu, et c'est déjà beaucoup.

Je dis qu'on lui doit bien ça, je parle de la vieille dame. Mais peut-être qu'il lui a fallu arracher ces quelques minutes de haute lutte. Quoi, la vieille elle veut mettre le chien dans le lit ? Mais c'est dégueulasse… Elle va continuer à nous gonfler encore longtemps, Mamie, avec ses caprices ? Ils vont encore tout saloper, putain, c'est pas eux qui vont nettoyer la merde, après. Oh, je les ai entendues, ces paroles, je n'invente rien. Tu te fais chier toute une vie, tu donnes tout ce que tu as à des merdeux qui ne sont même pas foutus de te consoler quand tu vas cracher ta Valda, qui ne peuvent même pas comprendre ce que tu leur demandes. Ça aussi, je l'ai vécu, je n'invente rien, je vous dis. Le bourreau de Madame du Barry était moins inhumain que les gentils petits bourgeois d'aujourd'hui, moi je l'affirme. Personne ne m'empêchera de le dire, de tout raconter. Ça va prendre un peu de temps, mais je le raconterai.

mardi 8 avril 2014

Clinamen


Authentique. C'est une menteuse compulsive qui parle : « On ne peut pas avoir de relation authentique avec toi. »

Newton. Au cours de l'année universitaire 1665-1666, il fait deux découvertes essentielles. La dispersion de la lumière blanche et la mise en valeur du spectre, d'une part, l'attraction terrestre et la gravitation universelle, de l'autre. 

Stéréophonie. Vérifiez la cohérence sonore de vos deux oreilles. Dans le bain, posez la tête contre la baignoire de manière à avoir les deux oreilles juste au raz de l'eau. Produisez un son continu et invariant (par exemple un grognement sourd), et plongez alternativement vos oreilles sous l'eau, l'une après l'autre, plusieurs fois de suite. Vous allez distinguer très nettement et très simplement la différence de spectre sonore que vos oreilles conduisent à votre cerveau. 

Felicity Lott. Elle ne chante pas mal, certes, mais jamais je ne comprendrai le succès qui est le sien. Quand je l'entends, je pense toujours à l'expression favorite de ma mère : « Elle est sans goût ni grâce. »

Castro. Elle s'appelle Myriam Priscilla Castro, elle est médecin, et elle a payé un gang chargé de couper le sexe de son ancien amant.

Cœur. Entre Amati et Stradivari, entre Callas et Tebaldi, entre la bémol et sol dièse, mon cœur balance.  Entre Toi et le reste, il ne balance pas du tout, il s'arrête. D'ailleurs, de quel reste s'agit-il ?

Couleurs. On ne saura jamais, sans doute, quelles sont les vraies couleurs, les couleurs indispensables, premières, primaires, celles avec lesquelles on peut tout, ni dans quel ordre les classer, comment les ranger, de quoi les protéger. En cercle, en ligne, en carré, en touffe ébouriffée, en lames, en étincelles, elles sont pourtant là, même et surtout dans la nuit.

Coltrane. C'est un mystère, Coltrane. On a la tentation, parfois, de le percer à jour, d'analyser ses solos et de dire : « Voyez, ce n'est que ça ! » Et souvent, en effet, ce n'est que ça. Des gammes, des systèmes, des échelles le long desquelles il grimpe et redescend en ayant l'air d'avoir de la fièvre. Seulement il y a autre chose : cette fièvre froide est une sorte d'acide qu'il jette en pluie dans son bariolage, et l'on entend bien, alors, que c'est de tout autre chose qu'il s'agit, qu'une chose est là, tapie dans le son, qui brûle et brille.

Garneri Del Jesu. Si j'étais organisateur de concerts, j'engagerais Frédéric Chopin pour jouer le mouvement lent du concerto de Dvorak, en Italie. J'irais le voir à son hôtel et je lui parlerais ainsi : « Maître, nous feriez-vous le grand plaisir de prendre pour ce concert le pseudonyme de Garneri Del Jesu ? » Il serait enchanté de faire son grand retour sous ce nom d'emprunt. Le jour dit, écartant les pans du rideau de scène, j'apercevrais Arthur Rubinstein et Sviatoslav Richter, assis côte à côte, silencieux ; un peu plus loin, Arturo Benedetti Michelangeli, seul, l'air absent ; il ne sourit pas. Il n'y a pas foule : Garneri Del Jesu n'est pas encore une idole.

Habitude. « Dimanche 6/4/2014 : L’organiste d’une paroisse propose qu’"exceptionnellement" le Credo soit chanté en grégorien. Il y a longtemps que cela ne s’est pas fait et le curé est d’accord... "si ça ne devient pas une habitude". »

Ménage. « J’ouvre le confessionnal, et que vois-je ? Des balais, balayettes, serpillières, et autres ustensiles de ménage… » Les confessionnaux, ça sert à faire le ménage, non ?

Hymen. J'ai toujours adoré ce mot. Cette frêle membrane était, dans mon enfance, un des grands mystères de la vie. Il m'a fallu pas moins d'une dizaine d'années pour vraiment comprendre de quoi il s'agissait exactement. Plus tard, il a été très naturellement associé à son anagramme : hymne, sans que je sache très bien pourquoi ni comment ce glissement avait eu lieu ; je crois que c'est à l'époque de l'œuvre de Stockhausen, "Hymnen". Je crois l'avoir associé également, ô sacrilège !, à l'hostie. Et puis, encore plus tard, est arrivé cet autre mot merveilleux, encore plus mystérieux, et dont le sens n'est toujours pas tout à fait clair pour moi aujourd'hui, le clinamen, sorte de croisement, extraordinaire de simplicité, entre les mots clitoris, cyclamen, hymen, clin, âme, et, bien entendu, amen. Je suis bien aise de constater que même les savants, aujourd'hui, s'interrogent sur la genèse et l'utilité de l'hymen. C'est un peu comme l'appendice, l'hymen, mais à l'envers. On croyait savoir à quoi ça servait, mais de plus en plus, on se dit que non, vraiment, ça ne tient pas debout. L'appendice on croyait que ça ne servait à rien, et puis finalement, tout bien réfléchi… Enfin, bref, ce sont des appendices, dans tous les cas, très mystérieux, bien cachés, dont on finit par se passer, de manière plus ou moins scientifique.

Oxygène. J'apprends à l'instant qu'il n'est plus nécessaire de respirer. Les savants ont découvert une molécule qui permettra de se passer de cette fonction archaïque. Je n'ai pas bien compris le principe mais l'important n'est pas là, bien sûr. L'important est d'être enfin libéré de cette atroce tyrannie.

dimanche 6 avril 2014

Sieste


[Le vent pousse le volet, retenu par la barre qui le maintient demi-ouvert.] Choc.
L'osier craque.
Les oiseaux, dehors.
Bâillement.

C'est tout ?
C'est tout, oui.

Osier, oiseaux, choc, bâillement. / Oiseaux, bâillement, choc, osier. / (…)

samedi 5 avril 2014

Craquement de l'osier


Craquement de l'osier. Elle sait qu'on est éveillé. Je ne la vois pas mais j'entends qu'elle a bougé. Tous les deux dans la chambre obscure, chacun à notre place, nous écoutons le silence, si peu troublé par le bruit de l'autre. Ô, jour, attends encore un peu, laisse-nous quelques instants encore dans cette paix bienheureuse, dans cet hinterland si précieux, où nos deux corps reposent l'un près de l'autre, sans qu'ils se voient, encore. Tu as la couleur du miel. Tu en avais aussi très souvent l'odeur. Quand je parle de toi, je ne sais pas si je dois utiliser le présent ou le passé. Tu n'es plus dans l'un ni dans l'autre de ces temps. Le passé ne passe pas et le présent se fait attendre, à ce qu'on dirait. Tout à l'heure dans la voiture j'ai allongé le bras vers l'arrière, entre les deux sièges, pour te caresser, et je n'ai trouvé que le tissu de la banquette. J'ai furtivement regardé autour de moi, pour voir si personne ne m'avait vu faire ce geste incongru. J'ai appris il y a peu que le miel était imputrescible : c'est une bonne nouvelle. Que faire de l'indicible qui cherche à se dire ? Le cacher ? L'ignorer ? Le traduire ? Ce qui est entre nous, est-ce le silence ? Autre chose ? Le temps ? Ce mot de "toujours", quand je me retourne sur le vide. Étonnement, toujours. Ma parfumée. Midi-minuit dans ta fourrure toujours. Parfum de vide, caresse, fauve lumière de la présence d'une âme sans paroles. Parfum chaud tes yeux d'or, le temps creusé tu es couchée, toujours, près de moi toujours. Tous les deux toujours. Au passé le présent reprend tout, mais tu me redonnes plus encore. Vague chaude, tes yeux d'or, le temps revient, silence, odeurs, craquement de l'osier dans l'obscurité, plein soleil, là et toujours. Encore.

vendredi 4 avril 2014

Mon enfant, ma sœur, songe à la douleur…


Quand je pense à mes parents, je pense au petit coussin de velours bleu confectionné par ma mère afin que mon père le pose sur la mentonnière de ses violons. Je regarde la petite Hilary Hahn interpréter le concerto de Mendelssohn avec Paavo Jarvi, en 2012, en Corée. J'ai parfois peine à croire qu'une aussi frêle jeune femme puisse jouer du violon comme ça. Il y aura toujours dans le violon la voix du père, c'est ainsi. Le phrasé. C'est en le regardant jouer, en l'entendant respirer, surtout, que j'ai compris ce qu'était le phrasé. Je m'avise aujourd'hui seulement que c'est bien là, dans le souffle, que réside le Chant, cette chose si mystérieuse qui nous fait tomber en nous-mêmes, comme si le sol ne constituait plus un socle et une frontière, comme si nous pouvions nous défaire des lois à la fois physiques et temporelles, qui nous assignent à l'ici et au maintenant.

La légèreté, la grâce, la simplicité, la franchise et la pudeur de la musique de Mendelssohn, toutes ces qualités n'excluent pas le chic, une forme d'élégance rare dans la musique. Rien à faire : nous ne pourrons jamais nous entendre avec des gens qui n'entendent pas la musique.

Quand je pense à mon père, je pense à la sonate de Franck ; et quand je pense à la sonate de Franck, je pense à la jeune fille qui crache sur le portrait du père Vinteuil. Et j'ai du mal à me défaire de l'idée que l'homosexualité consiste à cracher sur le portrait de ses parents. Oh, cracher doucement, délicatement, rarement, sans en avertir les foules ni passer à la télé… Mais tout de même. « Ce portrait de mon père qui nous regarde »… Voilà ce que tout musicien qui s'apprête à jouer quelque chose voit, face à lui, sur le pupitre. Que la partition soit là ou pas, il sait que le compositeur le regarde et l'écoute, qu'il joue sous sa direction, sous son autorité

« Sois sage, ô ma Douleur » Je l'ai déjà souvent écrit, la partition sert aussi à cela, à tenir la douleur à distance, à ne pas tomber sans cesse sur soi-même, comme une bougie se consumant jusqu'à la fumée. Préfèrerais-tu être sourd ou aveugle ?, me demandait parfois mon père. Quelle question !

Le phrasé, le geste, la tenue, le souffle, la grâce, la douceur, les mains… du pays qui nous ressemble. La Voix qu'on a dans l'oreille, jusqu'à la fin… Elle est là, sur le pupitre. Il suffit de lire, et de relire.

(…)
Quand je pense à mes parents, je pense au petit coussin de velours bleu confectionné par ma mère afin que mon père le pose sur la mentonnière de ses violons. Je regarde la petite Hilary Hahn interpréter le concerto de Mendelssohn avec Paavo Jarvi, en 2012, en Corée. J'ai parfois peine à croire qu'une aussi frêle jeune femme puisse jouer du violon comme ça. Il y aura toujours dans le violon la voix du père, c'est ainsi. Le phrasé. C'est en le regardant jouer, en l'entendant respirer, surtout, que j'ai compris ce qu'était le phrasé. Je m'avise aujourd'hui seulement que c'est bien là, dans le souffle, que réside le Chant, cette chose si mystérieuse qui nous fait tomber en nous-mêmes, comme si le sol ne constituait plus un socle et une frontière, comme si nous pouvions nous défaire des lois à la fois physiques et temporelles, qui nous assignent à l'ici et au maintenant.

La légèreté, la grâce, la simplicité, la franchise et la pudeur de la musique de Mendelssohn, toutes ces qualités n'excluent pas le chic, une forme d'élégance rare dans la musique. Rien à faire : nous ne pourrons jamais nous entendre avec des gens qui n'entendent pas la musique. Quand l'oreille est bouchée, quand le corps n'a pas appris depuis l'enfance à laisser passer ce souffle, à lui faire place, au plus profond des organes et des rêves, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas, quelque chose qui nous tient éloigné de ces êtres, il y a un-je-ne-sais-quoi dans leur phrasé qui ne correspond pas à notre souffle et à nos aspirations, la pente n'est pas adaptée à la densité de notre chair, la main ne trouve pas la bonne résistance, le bon volume

Quand je pense à mon père, je pense à la sonate de Franck ; et quand je pense à la sonate de Franck, je pense à la jeune fille qui crache sur le portrait du père Vinteuil. Et j'ai du mal à me défaire de l'idée que l'homosexualité consiste à cracher sur le portrait de ses parents. Oh, cracher doucement, délicatement, rarement, sans en avertir les foules ni passer à la télé… Mais tout de même. « Ce portrait de mon père qui nous regarde »… Voilà ce que tout musicien qui s'apprête à jouer quelque chose voit, face à lui, sur le pupitre. Que la partition soit là ou pas, il sait que le compositeur le regarde et l'écoute, qu'il joue sous sa direction, sous son autorité. Je suis persuadé que ce rapport à l'autorité, précisément, fait une grande différence avec les autres arts, sauf pour ce qui concerne le théâtre (le théâtre de textes)

« Tiens-toi tranquille, ô, ma douleur ! » Je l'ai déjà souvent écrit, la partition sert aussi à cela, à tenir la douleur à distance, à ne pas tomber sans cesse sur soi-même, comme une bougie se consumant jusqu'à la fumée. Préfèrerais-tu être sourd ou aveugle ?, me demandait parfois mon père. Quelle question ! À quelle distance de la musique nous trouvons-nous ? Voilà la vraie question. Trop près on brûle, trop loin ce n'est pas la peine. Les violonistes posent l'archet sur la corde, c'est-à-dire le souffle sur le cœur vibrant, on ne pourra jamais faire mieux : soufflent sur la flamme 

mercredi 2 avril 2014

Le Dossier de l'Écran


C'est devenu une obligation. Tous, ils portent un gros dossier sous le bras, en sortant de l'Élysée ou de Matignon. Un obscur communicant a dû leur expliquer qu'ils devaient absolument donner l'impression qu'ils sont sans cesse au travail. « Jamais sans mon dossier de l'écran », semblent-ils nous dire, avec cet air de mauvais comédiens recrutés au dernier moment pour une publicité de seconde zone. 

Je sais bien que le pouvoir est toujours plus ou moins une comédie, une représentation, mais enfin point n'est besoin de mal jouer et de jouer faux et à contretemps. Imagine-t-on Louis XIV avec un dossier sous le bras ? Et même Charles de Gaulle ? Les dossiers, ils se trouvent dans les bureaux, c'est là que se passe le travail d'un ministre, pas sur un perron sous l'œil des photographes. Ils n'ont qu'à les faire porter par leurs assistants, ces précieux et lourds dossiers, ce serait bien leur rôle ! 

Je ne leur demande pas de se pointer en jeans avec les mains dans les poches, mais ce ne sont pas non plus des "chefs d'entreprises" qui ont à gérer une PME ! Qu'ils augmentent leurs salaires ne me dérange pas du tout. Qu'ils soient très bien rétribués, au contraire, les élus de la République, cela devrait leur éviter de succomber à la corruption. Ce n'est évidemment pas avec les salaires des responsables politiques ni avec les repas de l'Élysée que la France doit faire des économies, c'est de la foutaise post-communiste ! Qu'ils fassent leur travail le mieux possible, dans les meilleurs conditions possibles, mais qu'ils sachent, en contrepartie, que la sanction démocratique est sans appel. Pas de démagogie, mais pas non plus de laisser-aller et de faux-fuyants. C'est la France qui mérite les ors, le luxe et l'apparat, qu'ils ne l'oublient pas. Les signes du pouvoir sont nécessaires, les apparences sont importantes, mais il ne faut pas confondre le pouvoir politique et celui d'un chef de rayon au BHV.

mardi 1 avril 2014

La Fuite dans les idées, c'est maintenant !



Après la philosophie dans le boudoir, nous voici au temps de la philosophie avec le boudin.


Le Miracle


Georges est vivant. Nous avons survécu à l'allocution de François Hollande, nous avons survécu à la nomination de Manuel Valls, nous avons survécu à tant de choses que nous sommes en mesure d'affirmer que la vie est miraculeuse. Mais comme nous sommes le 1er avril, je ne m'avancerai pas plus…