jeudi 30 janvier 2014

Peinture pour chien


« C'était janvier, il faisait froid et sombre, il pleuvait. J'étais las et déprimé, mes essuie-glaces ne fonctionnaient pas et j'avais la gueule de bois (…) » J'entendais en sourdine le quintette pour deux violoncelles de Schubert. Je venais d'aller passer la lampe à souder sur le tableau qui était en train de pourrir sur la tombe de Luna. Maintenant, il fume, le tableau. Le blanc est devenu brun, la peinture a crevé, elle a dégouliné. Il y avait des petites flammes qui jaillissaient comme des geysers miniatures, de temps en temps, mais comme il était détrempé, il n'a pas pris feu. J'ai reçu par la poste un petit livre de John Fante qui s'intitule « Mon chien Stupide » Comme il y a une majuscule à Stupide, j'imagine qu'il s'agit du nom que lui a donné son maître. Pas sûr d'aimer… Je n'aime pas qu'on donne des noms ridicules ou "rigolos" à des animaux, ni qu'on les affuble de lunettes de soleil ou d'autres accessoires pour les prendre en photo et se taper sur les cuisses. J'ai toujours trouvé ça répugnant cette manière de prendre les animaux pour des jouets censés nous divertir. Qu'on fasse ça avec les mioches, eux au moins ils peuvent gueuler, et vous faire un procès vingt ans après ! Ils peuvent vous dénoncer à la police, aux sévices sociaux, aux ligues féministes, aux officines antiracistes, au parti du Bien. Ils seront des héros rétribués par la manne publique.

Toujours est-il que nous sommes bien au mois de janvier, qu'il pleut, qu'il fait sombre et humide dans la maison, et que les Amadeus me donnent envie de pleurer. J'ai froid aux pieds. Norbert Brainin, ça c'est du son ! J'ai toujours les croquettes de Luna, personne n'en veut. J'ai l'air fin, moi, avec mes croquettes de luxe, trente kilos. Je vais finir par en faire une œuvre contemporaine : une installation pour Luna, oui, c'est une idée ! Je pourrai demander des subventions à Purina, ou à Royal Canin. Peut-être que Delanoë m'offrira un atelier de la ville de Paris ? Un atelier chauffé, alors ! J'en ai marre de me cailler les miches. Je regarde sur le Net une grande exposition de Christopher Wool au Musée d'Art moderne de la ville de Paris, et j'entends le commissaire qui en parle comme du plus grand peintre américain vivant. Je préfère ne pas dire ce que j'en pense, on va croire que je suis jaloux. Si je pouvais les manger, au moins, ces croquettes…

mardi 28 janvier 2014

Je sais ce que vous vous dites !


La mauvaise humeur est-elle cancérigène ? Il l'espère ! Il l'espère très fort. Il se rend à la ville, la ville laide, d'une laideur repoussante, mais il faut bien, il n'a pas le choix. Il se rend dans un des pires quartiers de la ville laide, là où se trouvent les services sociaux. Ils ont raison, se dit-il, les services sociaux, il faut les mettre dans les lieux les plus affreux, ce n'est que justice. Aller aux services sociaux, c'est déjà en soi une extraordinaire punition. Il avait juré, jusque là, qu'on ne l'y verrait jamais. C'est pire que d'avoir la lèpre, pire que de porter l'étoile jaune, pire que d'être bossu et difforme, c'est une infamie dont on ne se relève pas, d'aller aux services sociaux. Il fait la queue, comme tout le monde. Ça plaisante, dans la queue, ou ça fait la gueule, mais c'est la même chose. Il ne desserre pas les lèvres. Il essaie de tenir debout, de ne pas se mettre à hurler de rage, de honte, de colère. Personne ne remarque rien, ça va. Il porte un bonnet, comme les cancéreux qui sortent de leur chimio. Il est habillé comme tous ceux qui sont là. Jean, baskets, blouson fatigué. À l'intérieur, c'est pire qu'à l'extérieur, si c'est possible. Il a eu du mal à trouver une place pour la voiture et en plus il a déjà envie de pisser alors qu'il est allé aux toilettes juste avant de partir de la maison. Ça aussi ? Ça aussi. Tous ceux qui se trouvent là sont laids. Pas un, pas une à sauver. La laideur des visages, des corps, des vêtements, des postures, des paroles, de l'accent. Mais il ne fait pas exception, ça va, on ne le remarque pas. S'il pouvait faire autrement. S'il n'avait que trois cents euros de plus dans le mois, par exemple, il ne serait pas ici, son masochisme a des limites. Mais le cours a encore été annulé, à la dernière minute, comme d'habitude, par l'enfant lui-même qui appelle de son iPhone à huit heures du matin, parce que la mère n'a même pas le plus élémentaire courage de le faire, et la rage l'a cloué au sol. Il regarde ces hommes, ces femmes, il n'éprouve pas la moindre sympathie, pas la moindre compassion, pour cette humanité qui défigure la Terre. La guerre mondiale atomique serait déclarée, là, aujourd'hui, qu'il s'en réjouirait, qu'il boirait le champagne. Enfin débarrassé de cette engeance. On lui donne un ticket, avec un numéro. Il va s'asseoir. Non loin de lui, une jeune femme tripote son iPhone. Que pourrait-elle bien faire d'autre ? Dégoût. Ne pas bouger, rester assis, avec cette envie de pisser qui va devenir intolérable. Il regarde les affiches. Il regrette de ne pas avoir de quoi écrire. Face à lui, quatre boxes à portes vitrées. Derrière ces portes, un agent. Un bruit inepte (qui a choisi ce bruit inepte ?) lui fait lever la tête vers le compteur. Encore trois fois et ce sera son tour. Il espérait vaguement arriver trop tard, ou bien un jour de grève, ou un jour d'incendie, ou d'alerte à la bombe. Mais non, il va passer, il est venu pour ça. Pour avoir quelques dizaines d'euros en plus au début du mois sur son compte en banque. Ça y est, c'est à lui. Il se lève, fait coulisser la porte, salue l'agent, qui le salue en retour. C'est une femme. Il ne la regarde pas vraiment. Il s'asseoit. Ce qui l'amène ? Il bafouille. Pas l'habitude des services sociaux. D'ailleurs, au moment de répondre, il a une envie passagère de se lever et de dire qu'il s'est trompé, qu'il n'a aucune raison d'être là, vraiment aucune. Bien sûr, il ne le fait pas. Il répond comme il peut. L'agent a l'habitude, elle ne se démonte pas, elle devance même ses réponses. On sent bien qu'elle sait mieux que lui pourquoi il est là. Il pourrait se taire tout à fait, ça irait plus vite. Mais il se sent obligé de parler, de réciter la prière que tous ici débitent comme les bons animaux dressés qu'ils sont. Voilà, vous comprenez, il a regardé sur le site, et il lui semble qu'il y a une erreur, qu'il devrait toucher un peu plus d'argent. On dirait que l'agent savait qu'il allait dire ça. Sans doute le disent-ils tous. Elle cache à peine sa lassitude, et lui parle comme à un enfant un peu débile qui tenterait d'arnaquer le professeur. Quel âge peut-elle avoir ? Trente-cinq, quarante ? Elle semble immortelle, en tout cas. On voit bien qu'elle est là pour toujours, on voit bien que des comme lui elle en a vus et elle en verra des milliers, des millions, on se met à sa place, on la plaint. Sûrement qu'elle, elle ne touche aucune allocation, c'est la raison pour laquelle elle fait ce métier, elle ne peut pas être tentée de se mettre à la place des pauvres hères qui viennent faire la manche dans une salle chauffée et décorée par l'État, au lieu de la faire tout simplement dans la rue, en tendant la main. Mais tout à coup, il se rend compte que l'agent fait de l'humour. Comme ils sont seuls dans l'espèce de cage vitrée, cet humour lui est forcément destiné. Il ne réagit pas. Aucune envie de rire, de plaisanter. Mais elle continue de plus belle, on dirait que ça lui est naturel, de faire de l'humour. Il continue de faire comme s'il ne comprenait pas. Il ne sourit pas. Il est là pour une seule raison, pas question de se laisser détourner de son but. Il se dit que devant son absence de réaction, elle va redevenir sérieuse. Non non, elle continue, peut-être est-elle programmée pour cela. Peut-être a-t-elle pris des cours d'humour, pour "désamorcer l'agressivité des clients". Un sourire, c'est quand-même plus agréable que de tirer la tronche, non ? Il est maintenant certain que cela doit faire partie du bagage professionnel des agents. Mettez une bonne ambiance, vous verrez, vous serez gagnants. Tout le monde est gagnant, et ça limite le taux d'incivilité dans les services publics. On doit les dresser, comme les profs. Tenir sa classe, tenir son client, son "assuré social", ça s'apprend. Montrez-moi comment vous avez fait. Comment il a fait ? Mais il n'en a aucune idée, vous comprenez, il a "renseigné les champs" qu'on lui demandé de "renseigner" et puis voilà. Toujours est-il que ça faisait plus que la misère qu'il touche chaque mois depuis quelques années. L'agent prend un air d'agent qui va vous donner une petite fessée, mais gentiment, hein. Elle fronce un peu les sourcils, elle sait pourquoi vous n'êtes pas d'accord, elle a l'habitude. VOUS VOUS ÊTES TROMPÉ ! D'ACCORD ? Le "d'accord ?" est un peu menaçant, mais il fait celui qui n'a rien remarqué. Alors elle abat son coup gagnant : quel chiffre, montrez-moi ! dit-elle, en joignant l'index à la parole. Quel chiffre avez-vous rentré ? En réalité, il n'en a aucune idée, alors il répond au hasard. Bingo ! J'en étais sûre, qu'elle lui dit ! C'est toujours la même chose ! Ils se trompent tous. Ah… Il se dit qu'il est normal, puisqu'il fait la même erreur que tout le monde. Pour un peu il en serait ému. En réalité, il n'a rien compris aux explications de l'agent. Mais elle a l'air tellement sûre d'elle qu'il ne peut pas la contredire, c'est impossible, ni seulement la questionner plus avant. Il marmonne dans sa barbe, honteux, puis il se tait tout à fait, comme en panne. Elle a un grand sourire, le sourire du vainqueur par KO, puis elle se remet à faire de l'humour. Vous voyez, c'est tout simple ! Oui oui, évidemment, bien sûr. Il a perdu la partie, c'est maintenant une certitude. Mais il sait qu'il le savait avant même de passer cette porte vitrée. Il ramasse ses papiers, comme on ramasse ses hardes déchirées après la bagarre, le rouge au front. Il s'excuse, il se confond en excuses, il a honte d'avoir dérangé l'agent pour rien, simplement parce qu'il ne sait pas "renseigner un champ" correctement. Mais on ne l'y reprendra pas, Madame l'agent, vous pouvez compter sur lui pour retenir la leçon. Alors, dans un accès de compassion, sans doute, elle lâche : « Je sais ce que vous vous dites. » Là non plus, on ne répond rien. Et aurait-on voulu répondre quelque chose qu'on n'aurait pas pu, car elle enchaîne : « Vous vous dites : "J'ai déjà un tout petit revenu, et en plus mon aide sociale va encore diminuer." » Là il est bien forcé d'admettre qu'elle est très forte, et qu'elle lit dans ses pensées. Sans doute qu'en plus des cours d'humour, les agents ont des cours de télépathie, dans leur cursus. Il a un vague sourire, sourire surtout destiné à ne pas se mettre à pleurer devant l'agent télépathe. Au revoir Madame. Au revoir Monsieur. Il a encore le temps d'être étonné de ce "Monsieur". Il aurait pensé que… Mais déjà il est dehors. Et son envie de pisser lui tombe dessus comme la vérole sur le bas clergé, plus hargneuse encore que tout à l'heure. Quand il était assis dans la salle d'attente, avant l'entretien avec l'agent, il avait constaté que les toilettes étaient fermées, et cela ne lui avait paru ni étonnant ni cruel. Seulement normal

La voiture est loin, il veut marcher rapidement, mais s'il marche rapidement l'envie de pisser augmente. Un ancien problème familier surgit en lui. Que vaut-il mieux : marcher rapidement pour être plus vite à la voiture, et donc plus rapidement près de lieux où il pourra vider sa vessie, ou bien marcher lentement pour ne pas provoquer son envie de pisser, quitte à être plus éloigné encore du moment où il pourra pisser ? Il se souvient que depuis l'enfance il est en proie à ce genre de problèmes insolubles, du moins insolubles pour lui. Malgré l'envie d'uriner et ce débat sans issue à l'intérieur de lui, il constate que la ville n'est pas moins laide que tout à l'heure. Au contraire, la situation lui semble avoir empiré nettement. Il croise des groupes de jeunes filles aux derrières absolument énormes, difformes, avec des piercings, des tatouages, des cheveux teints de couleurs vives. Il est proche de la terreur. Il a encore plusieurs centaines de mètres à parcourir, qui lui paraissent des kilomètres. Il a envie de pleurer, de hurler, mais il comprend qu'il lui faut absolument passer inaperçu, afin d'avoir une petite chance d'échapper à ce cauchemar. Il se tasse sur lui-même, rentre la tête dans les épaules, évite le regard des passants qu'il croise, prend son air le plus absent. Il essaie de se chanter intérieurement une petite pièce de Clara Schumann entendue ce matin, mais il perd le fil. Il arrive enfin à la voiture, constate qu'elle est vide, ce qui lui tord les boyaux. Mais il ne s'arrête pas à ce détail. Il démarre, fait attention de bien mettre sa ceinture, de ne pas brûler de feu rouge, de ne pas commettre la moindre infraction au code de la route, et se dirige vers la sortie de la ville. Mais il se rappelle qu'il a d'autres courses à faire. Il s'imagine allongé sur un lit d'hôpital, à la tombée de la nuit, une soupe fumante sur la table roulante, près du lit. Mais aussitôt il imagine la télé allumée et les jeux d'avant le Vingt Heures… 

Que vaut-il mieux ? Mourir tout de suite, afin d'éviter les soucis et les déconvenues sociales, avant d'avoir connu la soupe chaude et les jeux d'avant le Vingt Heures ? La vie est sacrément compliquée, c'est moi qui vous le dis. En attendant, il a trouvé refuge dans une banque, vraiment le dernier endroit pour quelqu'un comme lui, mais c'est pourtant là qu'un homme charmant lui a ouvert la porte à code des toilettes des employés. Il est resté un petit moment dans ces toilettes bancaires. Il y faisait chaud. Il se sentait en sécurité. Ce n'était pas très luxueux ; il fallait même se contorsionner un peu pour entrer ou sortir, car les toilettes étaient trop petites par rapport à la porte. Tout de même, la journée finissait mieux qu'elle avait débuté. On pouvait commencer à respirer. Mais à nouveau s'est posé un de ces problèmes familiers et inquiétants : quand on est au bord de la panne d'essence, vaut-il mieux rouler lentement pour consommer moins mais plus longtemps, ou bien au contraire rouler à tombeau ouvert pour consommer plus mais moins longtemps ? Dans le fond, il avait l'impression que tout ça revenait au même et qu'il n'y avait qu'à laisser décider à notre place les agents des services sociaux. Eux savaient comment "renseigner les champs", eux savaient quels chiffres étaient les bons, eux avaient de l'humour pour deux, eux détenaient le fin mot de l'histoire, et peut-être même de l'Histoire. Un agent, ce n'est pas rien, se dit-il, en se mettant au point mort dans la descente. 

Mouvement pour une France à la tierce mineure


La France à l’Unisson. « L’Association se donne pour objectif d’organiser des manifestations culturelles, festives et/ou sportives (…) » Son président est Igor Kurek, un ancien candidat aux législatives 2012 dans les Alpes-Maritimes…

À peine Georges de La Fuly a-t-il appris la nouvelle qu'il a lancé son mouvement pour une France à la tierce mineure, mouvement qui se donne pour but d'empêcher (par tous les moyens) toute manifestation culturelle, festive et/ou sportive, surtout culturelle et festive. On ne pourra plus dire qu'on ne savait pas !

lundi 27 janvier 2014

Le Roi des aulnes (2)


Pour évaluer l'importance d'un compositeur, on peut le soustraire mentalement au paysage musical. Essayez par exemple d'imaginer la musique sans Schubert. Que manquerait-il à la musique ? Imaginez le monde sans l'un des cinq continents, faites disparaître l'Afrique, ou l'Amérique… Dans la vie intime, c'est la même chose. Imaginez-la sans Untel, sans Unetelle. Qu'est-ce qui changerait, qu'est-ce qui aurait été différent, qu'est-ce qui manquerait ? Essayez de recomposer mentalement votre moi sans ce continent sensible… Coupez-vous de toutes ces interactions intellectuelles, sentimentales, sensibles, spirituelles, retranchez de votre vie les heures passées en sa compagnie. Oubliez les livres que vous avez lus parce qu'elle les avait lus, les musiques que vous avez écoutées parce qu'elle les aimait ou que vous avez aimées parce qu'elle les avait écoutées, les plats que vous avez aimés parce qu'elle les a préparés, les paysages, les tableaux, les auteurs, la démarche, les odeurs, les gestes, les expressions, le timbre de la voix, les corps qui vous ont été insupportables à cause d'elle, les phrases qui deviennent des phrases creuses ou au contraire opaques, qui ne sont plus des phrases mais qui deviennent des clefs ouvrant les serrures de portes invisibles qui ouvrent sur d'autres phrases impossibles à prononcer quand elle n'est pas là et parce qu'elle n'est plus là.

Je crois que j'étais en quatrième, au collège, quand notre professeur de musique nous a fait écouter le Roi des aulnes, de Schubert-Goethe. Elle ne nous l'avait pas seulement fait écouter, je me rappelle que nous avions recopié quelques pages qui se trouvait être une analyse succincte de l'œuvre. Je suis rentré à la maison très excité par ma "découverte" et j'ai demandé à mon père s'il connaissait Erlkönig. Question idiote. Après ça, je suis allé au piano, et j'ai déchiffré la partition. Impossible de tenir la main gauche de bout en bout, j'attrapais une crampe. Ce même professeur a donné bien des cours, cette année-là, dont je n'ai pas le plus petit souvenir. La seule chose qui me reste de cette année de musique au collège est le Roi des aulnes, et Schubert.

Les études, c'est toujours comme ça. On passe un temps fou à ne rien entendre. Et puis, un beau jour, on entend (ou on voit) quelque chose, et ça reste pour toujours. Et ça suffit. C'est comme si l'esprit avait attendu ce moment précis pour se mettre en chemin. (L'esprit ou le corps ?) Il n'a pas besoin d'explications, de discours, de déclarations, il a seulement besoin d'un événement, ou même pas, d'un élément qui vient trouver sa place dans un dispositif qui est prêt bien avant ça, dans une structure qui est là depuis la toute petite enfance, toujours, et peut-être depuis toujours. On va faire avec Schubert, ou bien on va faire sans Schubert.

dimanche 26 janvier 2014

Le Job


C'est le nouveau job à la mode, celui dont on sent bien qu'il va cartonner dans les CV des nouvelles pétasses qui arrivent sur le marché. Toutes les pseudo-stars de la chanson et de la télé-réalité peuvent aller se rhabiller pendant qu'il en est encore temps, je vous le dis. 

Ma fille, tu n'as pas fait d'études, tu n'es pas très intelligente, tu n'as aucun don, nous avons bien compris que tu n'étais pas apte à fonder une famille et à nous donner de beaux petits-enfants, et nous n'allons pas continuer à t'entretenir jusqu'à la ménopause, alors je te donne un bon conseil : lance-toi dans la filière-première-dame. Ton père et moi nous ferons ceux qui sont fiers de toi, je te le promets. Nous donnerons des interviews à la presse, nous irons chez Ruquier, nous aussi nous ferons le job, tu n'as pas à t'en faire. Nous en profiterons au passage, il n'y a pas de raison, nous nous sommes assez sacrifiés pour toi, il est plus que temps que nous ayons quelque retour sur investissement. Oh, ne t'inquiète pas, nous savons bien que ça ne durera pas. Il faudra être rapide, en tirer le plus fort rendement possible, mais nous serons là pour te conseiller, et si tu n'es pas trop mauvaise dans ton rôle, tout le monde sera gagnant. Papa me dit de te dire qu'il a beaucoup misé sur toi : ne le déçois pas, ma fille. Tu peux y arriver !

jeudi 23 janvier 2014

Si…


Que faut-il faire ? Que doit-on faire ? Je ne sais pas. Je n'ai jamais su et je ne saurai jamais. À chaque tournant de ma vie cette question sans réponse revient comme un coin inlassablement enfoncé dans ma conscience. Je me demande comment elle fait pour être encore là, si elle le fut jamais. 

On sent comme des tiraillements, comme de petites fractures qui s'ouvrent, insignifiantes… Mais on sait bien qu'elles vont s'agrandir, qu'elles vont s'étendre. Non ! C'est impossible, c'est intolérable. On ne le veut pas. 

Je ne veux pas te laisser partir. Il est impensable que tu me laisses. Et d'ailleurs, est-ce toi, est-ce moi ? Quelle est cette chose qui s'interpose entre nous ? Le temps ? Mais le temps n'existe pas. Ce n'est qu'une excuse, un prétexte ! Un faux semblant. 

Mais c'est comme de l'eau. De l'eau qui, à la longue, creuse la pierre la plus dure, la plus irréprochable. La mieux tenue. D'un côté, le front du refus. De l'autre côté se tiennent ceux qui vous exhortent à accepter. L'acceptation serait la sagesse. D'un côté les intelligents, les esprits forts, ceux qui connaissent la vie. De l'autre ceux qui s'agrippent, qui s'arcboutent, qui se raidissent. Non, non et non ! Ceux-là ont besoin de dire trois fois non, alors que ceux du camp d'en face, leur oui est unique et suffisant, et leur procure bien-être, joie, félicité, allégresse, paix, sérénité. 

Comme je vous hais ! Comme je hais ceux qui ont raison d'acquiescer. Et plus généralement ceux qui ont raison. 

Je connais les Ballades opus 10 de Brahms sans doute mieux qu'aucune autre œuvre de piano. Je les ai tellement jouées, lues, écoutées, que je finis par penser que c'est moi qui les ai composées, et je finirai sans doute au fin fond d'un asile d'aliénés, apostrophant en vain ceux que je croiserai pour leur démontrer qu'elles sont de moi. Les flammes de l'Enfer ont la particularité de brûler sans éclairer. 

Le deuil brûle sans éclairer. Plus la flamme diminue plus elle est douloureuse. Si jamais elle s'éteint, ô Mon Dieu, que reste-t-il, hormis l'affreux rire de l'idiot ? Il y a, dans la quatrième de ces ballades, ce passage inouï* où les mains du pianiste sont plongées dans la matière sonore, qu'elles remuent lentement (comme à l'aveugle) comme une pâte épaisse dont il est impossible de s'échapper, qui vous retient en son sein, vous happe, vous étouffe. Je parle de ce moment où la mélodie semble entrer en elle-même, chanter sans ouvrir la bouche, parce qu'ouvrir la bouche pour chanter, ou respirer, serait du même coup mourir noyé. Et l'on s'enfonce au plus profond de l'onde, dans ses entrelacs de croches et triolets, comme en une agonie longue et silencieuse qui défie la parole humaine. On peut rester longtemps sur le seuil… 

Que dois-je faire ? Renoncer, renoncer à renoncer, renoncer à renoncer à renoncer…? Que faire de tout ce temps ? L'utiliser, en faire quelque chose serait atroce, indigne, et surtout, plus que tout, laid. Mais n'en rien faire est idiot, confine et conduit à la folie. Il faut et à la fois il ne faut pas. 

Tant qu'à être brûlé, autant être éclairé, ainsi pensent les humains qui ne sont pas idiots et qui ont le soleil pour paradigme indépassable. Il faut un profit, il faut un but à la consumation. Il faut consommer la vie et ceux qui s'offrent à nous, c'est notre destin. On ne peut aimer sans sacrifier. Tu me donnes ta vie et je la prends. Mais de ce plus en moi, que faire ? Ce soleil froid dont la brûlure mord silencieusement les chairs dont je n'ai plus le souvenir, qui échappe à la loi de l'échange universelle, comment ne pas le reconnaître et le bénir ? Spirale radicale qui s'enfonce dans la nuit de la vibration et que j'entends dans cette quatrième ballade… Si grave… La plus belle note du piano. Le si du seuil et du deuil… Œil de la nuit, sans paupière, sans espoir… Le si de l'inconnaissable… 

Tu grognes doucement. En moi je t'entends grogner. Je me lève le matin et ça grogne dans ma poitrine. La terre respire, rien ne bouge, il y a un peu de soleil. Très peu de choses. Le temps, je le sens, s'interpose entre moi et la réalité, comme un récit dont on ne veut pas entendre la chute. Laisse-moi te traverser, toi qui n'existes pas, laisse-moi passer. Revenir au ré mineur d'"Edward" que je te joue. Tu es sur le canapé, tu me regardes. Tu ne t'étonnes même pas de ce passage où le piano va presque jusqu'à la saturation. Tu reposes la tête sur tes pattes mais tu continues à me regarder. Toute cette musique que nous avons écoutée ensemble !

Toi, tu ne partirais pas. Il faut que la force qui t'entraîne soit incommensurable, comme ces noirs qui absorbent tout, qui boivent la lumière, corbeaux sans relief des songes qui absorbent aussi le son, en plus d'annuler tout amour et toute consolation. Cruauté qui s'ignore, tu es assise près de moi, sans mot dire, sans un geste, et tu arraches de moi les heures qui ont existé, par la seule force des heures nouvelles. Malédiction : le temps abolit le temps. Le chemin s'efface en se parcourant lui-même à nouveau. Comme en rêve, la vie et la mort sont des moments interchangeables. Le tu et le je aussi. Ré mineur ? Ré majeur ? Si mineur ? Si majeur ? Le noir et le blanc, le noir + et le blanc -, le blanc + et le noir -. Et le rouge au centre, mais invisible. Et le hoquet sourd du monde qui s'éteint. Qui passe…

Je remue encore. Je remue la pâte sonore. Je tends l'oreille. Je ne demande pas grand-chose. Deux notes, qui émergent du fond, un grognement sourd, le son des griffes sur le carrelage, celui du bond sur le lit, celui de l'osier qui craque quand tu bouges… Que faut-il faire ?


(*) le piu lento en 6/4

mercredi 22 janvier 2014

Dies irae


Il va tous nous tuer ? Tous, jusqu'au dernier. On fait comme si on ne le savait pas. C'est pourtant ce qu'il fait depuis que le monde est monde. Il y met un point d'honneur. Les hommes, les animaux, les bactéries, les oiseaux, tout y passe, chaque être vivant. Il n'en rate aucun. Mêmes les créatures du fond de l'océan, celles qu'on ne voit jamais ? Même celles-là ! Et le point noir minuscule, tout là-haut, dans la nuée ? Pareil. Les plus grands massacres, les génocides, perpétrés par les hommes, à côté, ce n'est rien, ça ne compte pas. On ne verrait pas la différence, au bout du compte. 

Il ne nous sort du noir que pour mieux nous y replonger. Juste le temps qu'on aperçoive du blanc, du rouge, du jaune, du bleu, un peu de violet, et hop, c'est fini, noir total. Toutes ces femmes qui accouchent, à l'hôpital, chez elle dans leur baignoire, au bord de la rivière, dans la voiture, qui gueulent tout ce qu'elles peuvent et se prennent pour des héroïnes, qui mettent leurs exploits sur Youtube, qui se font filmer, applaudir, lapider, violer, payer, qui nous obligent à regarder entre leurs jambes, le saint sacrement des origines, tout ce théâtre glaireux et sanguinolent, toute cette lamentable frime pour qu'on ait l'impression d'être vivant. Action. Cut. Vivant de quoi ? Quel cinéma ! Vous allez manifester, ce week-end ? Vous n'y allez pas ? Vous allez regarder la télé, alors ? Il y a un reportage sur les fourmis. Je parie qu'on va nous parler de démocratie…

Ma vie, mon œuvre, mon tas d'or, toutes les filles que j'ai baisées. Une fois qu'on a réglé ce dossier, qu'est-ce qu'on fait ? Sur Flickr, on m'a invité à devenir membre du Club of Extraordinary Green Sexy Dress. Je me tâte… Que ne ferait-on pas pour se sentir vivant !

(à Monsieur Jean-Philippe Boursier)

mardi 21 janvier 2014

Le Roi des aulnes (1)


Ater a donné "atroce", niger a donné "nègre". Le deuxième mot, désignant le noir brillant, a ensuite servi à désigner les beaux noirs, alors qu'ater désignait le noir éteint, mat, puis tous les "mauvais noirs", les noirs sales, ternes, tristes, voilés. 

La partie de ma vie la plus sacrée est celle que je consacre aux rêves. Même quand ce sont des cauchemars, je les chéris. Une nuit sans rêves est une nuit ratée. Enfant, j'étais sujet aux terreurs nocturnes. Les terreurs ne sont pas des cauchemars, il s'agit de tout autre chose. Ayant il y a peu expérimenté un nouveau médicament contre l'insomnie, j'ai éprouvé à nouveau une de ces terreurs nocturnes. La différence entre un cauchemar et une terreur nocturne est que dans le cauchemar il se passe quelque chose, il y a un scénario, une action, une trame, un déroulement, un drame, alors que rien de tout ça n'existe dans la terreur. La terreur est vide. Nulle action, nulle présence, ce n'est pas quelque chose qui terrorise, c'est rien. Même le temps, la durée, semblent abolis. Quand j'écris qu'il n'existe nulle présence au sein de la terreur, ce n'est pas complètement vrai. C'est justement cette présence bien réelle du rien qui crée la terreur. Ce Rien existe, il est tangible, il est effroyable, atroce. C'est un noir qui se détache du noir, qui le creuse et qui l'emplit à la fois, qui le submerge, qui l'étouffe. C'est un trop de réel dans un vide étouffant. Impossible de l'aimer, impossible même de s'y faire. C'est l'autre absolu. Il m'écrase de toute sa masse absente, et pourtant, dire cela ne rend pas compte de l'effroi terrifiant qu'il provoque en moi. Je sais que je ne parviendrai jamais à décrire ce que je ressens durant ces moments d'épouvante. En donner les motifs (au sens musical du motif) ne servirait qu'à éloigner un peu plus le lecteur de la réalité de la sensation. Et même quand c'est à moi que je décris ces traits, ils me semblent sans aucun rapport avec la réalité de la terreur. 

Il existe en français une expression : « être dans de beaux draps » qui possède une manière bien à elle de résonner à mon oreille. Depuis la prime enfance je ressens de manière douloureuse la proximité entre les draps et le linceul. Je porte le prénom de celui qui est mort à deux ans de la tuberculose. Je n'ai jamais vu celui-ci que couché dans son petit lit, avec sa figure d'ange blond, l'air fatigué, si fatigué. La photographie s'est toujours trouvée à la même place, sur la belle commode de la chambre à coucher de mes parents, et elle se trouve maintenant dans ma chambre, dans le même petit cadre gris et or. Il ne nous regarde pas. Il est d'une beauté intense, avec son immense front, ses boucles, ses yeux fermés, gonflés. On voit un peu son avant-bras gauche, au premier plan, qui dépasse de la manche d'une brassière à carreaux. On voit les montants du lit derrière sa tête légèrement penchée vers la gauche, où se tient celui qui a pris la photographie (mon père ?). La photographie est évidemment en noir et blanc, un peu passée. L'enfant se referme sur lui-même, on voit qu'il ne lutte plus. Las. Hélas…

Quand je regarde cette photographie, je me demande toujours s'il était encore vivant ou déjà mort à l'instant où elle fut prise. Peu importe, il est sur le seuil. Je n'ose même pas imaginer ce qui a pu se passer dans le cœur de ma mère à cet instant où mon père, si c'est bien lui, a fixé cette image à tout jamais. Il n'en a jamais parlé, en tout cas avec moi. Je sais seulement qu'en rentrant du cimetière il est allé se mettre au piano et a joué le début de la sonate en la majeur de Mozart. 

Je regarde attentivement ta tête, la manière dont elle est posée sur le petit oreiller, et je me demande : est-ce confortable ? C'est ma grande hantise. Quand on est malade, fatigué, qu'on souffre, qu'on n'a pas encore ou déjà plus l'usage de la parole, et qu'on vous laisse dans une position intenable, douloureuse, insupportable, durant des heures, pendant toute la nuit, et que, soit qu'on s'en fiche éperduement soit qu'on ne vous comprenne pas, vous ne pouvez pas demander à être légèrement déplacé, installé autrement… Le sens d'une grimace ? Qui s'en soucie ? Et ne parlons même pas d'une absence de grimace, d'un regard dont l'intensité voilée rencontre un mur, pressé, désinvolte, idiot, incapable de se mettre à la place de celui qui souffre, d'imaginer ses douleurs, ses angoisses, sa terreur… J'ai tellement vu de ces dialogues de sourds, et pas seulement dans les chambres des hôpitaux ! La méchante indifférence des humains n'a pas de limite. Mais tu as les yeux fermés, tu ne supplies pas, tu es calme, tu ne te révoltes pas. J'aurais aimé te jouer Ständchen, dans la transcription de Liszt, j'aurais voulu être là, et prendre la main de la mère, aller pleurer au jardin avec le père. 

Mais après Ständchen vient Erlkönig, le vent, la nuit, la terreur, et ce Roi des aulnes que tu étais le seul à voir et qui pourtant a fini par t'empoigner définitivement. Mais je m'avise que tu ne me connais pas. C'est en tout cas de cette manière que je peux me raconter l'histoire, même si elle n'est pas très convaincante. Tu es mon frère, pourtant, de ça je suis certain. Peut-être le seul que j'ai eu. Trop tard, on arrive toujours trop tard. La Terre est toujours un désert glacé, malgré la brûlure du désir, malgré la nuit ample de la multitude qui nous a condamné à l'avance. La seule chose à faire est d'aller dormir et d'accueillir le noir en soi, comme je le vois se déposer sur ton front lumineux, et d'espérer la Consolation. 

lundi 20 janvier 2014

La Vie en rose


Hegel ou la vie en rose, c'est le titre d'un petit livre, lu il y a plus de vingt ans et retrouvé il y a peu par hasard, qui m'avait beaucoup réjoui à l'époque. Et je pense à Carine et Michel, belges comme l'auteur, Michel en pyjama devant la télé, et Carine, une des plus belles femmes que j'ai jamais rencontrées. Leurs chiens, leur salle de bains. Abbado est mort ce matin, à huit heures et demie. Cette nuit j'ai regardé un documentaire sur les baleines qui font cinq milles kilomètres pour aller se nourrir de krill, une sorte de crevette qui prolifère dans la mer de Béring, au nord des îles Aléoutiennes. Je revois Abbado, en 2000, les joues creusées, les yeux enfoncés dans leurs orbites, dirigeant le requiem de Verdi, comme un squelette de papier froissé se consumant sous nos yeux. Ces êtres là cachent bien leur jeu. Crucifiés silencieux, dont la fièvre intense ne se dit pas ailleurs que dans leur art. De plus, pour lui, l'esprit du monde EST un sujet. Pourquoi est-ce si important ? Important ? Quand je vois l'œil de ces baleines, je comprends. Ce n'est pas "joli", une baleine. Moi qui suis toujours, toujours, toujours insatisfait, bourré de remords, de regrets, d'amertume, de désespoir car je n'ai pas su voir — voir au bon moment, c'est-à-dire au présent — ce qui était important, essentiel, de voir ce que je devais voir et non pas ce que je voulais voir, pour une fois, merci Mon Dieu, tu m'as ouvert les yeux au présent, sur ce qui était là, sur ce qui était important, et je n'ai pas attendu que ce soit absent, hors de ma vue, pour le voir. La vie en rose. La mer, les îles Aléoutiennes, les orques qui se préparent au festin, la couche de graisse sur le corps des baleinaux, les oiseaux par milliers, par millions, le bruit, la vie, le monde, le monde qui bruit, ailleurs que dans la cité. Bon, calmons-nous. Les grandes orques, en formation de bataille. Je ne supporte pas la voix d'Alex Duthil, avec ses montées dans l'aigu. « Il faut aimer les gens. » comme on entend souvent dire. Et si l'on ne prend pas garde, on finit par croire que c'est obligatoire. « Il a démocratisé l'orchestre », apprend-on ce soir. On va donc devoir se souvenir d'Abbado parce qu'il aura démocratisé l'orchestre et qu'il était de gauche. Intéressant, n'est-ce pas ? Les baleines sont-elles de gauche ? Ont-elles démocratisé l'accès au krill, à moins que ce ne soit le tourisme de masse ? Un regard échangé depuis deux rames de métro qui se croisent en sens inverse. Aimez-vous Claudio Abbado ? Le chef de gauche qui a démocratisé le tourisme de masse ? Ah oui alors ! Moi j'aime les gens. C'est curieux, mais j'avais l'impression que je ne pourrais plus jamais lui parler si elle ne voyait pas elle aussi les baleinaux sur le dos de leur mère, qui tentent ainsi de les protéger des orques. 500 litres de lait par jour, quand-même, hein ! « Qu'est-ce qu'on s'emmerde ! » De plus en plus, on se demande avec qui on va bien pouvoir parler, et de quoi. Et le massage tantrique, vous en pensez quoi ? Voilà, au moins je n'aurai pas raté ça. Avec elle, tout était parfait, du soir au matin et du matin au soir. Dès la deuxième semaine, j'ai su que c'était important, capital, essentiel. La vie est irratrappable. On peut tout me reprocher. Pas ça. Ce matin là, j'ai cru qu'elle était partie, alors je prenais mon temps dans la salle de bains, quand je l'ai entendue frapper timidement : « Jérôme, je vais être en retard… » Leurs chiens se mettaient la tête sous les couvertures, on voyait seulement leurs derrières qui dépassaient. C'est compliqué, une belle femme. Y a pas de raisons que ça s'arrête…

samedi 18 janvier 2014

Monte le son, Nicole, la Milice arrive !



Il ne faut jamais oublier que la première méga-fête de l'ère hyperfestive à être pérennisée a été la "Fête de la musique", inventée par Jack le Maudit Lang, le criminel en phonie des origines, celui par qui tout a commencé. Depuis, le vacarme est toujours parmi nous, increvable, tentaculaire, spectral, ignoble. Un Dr Freud aujourd'hui écrirait la Science des raves1 et Malaise dans le Festif, et s'intéresserait en tout premier lieu aux tympans de ses contemporains. Woodstock a fait pas mal de boucan aussi, mais Woodstock était sans doute une des dernières fêtes réelles : la Fête de la musique a empêché à tout jamais des Woodstock de se produire à nouveau. La Fête de la musique, la Techno-Parade, la Love Parade, la Gay Pride, les raves géantes, si l'on additionne tous les décibels de ce Tapage planétaire qui ne cesse plus depuis que Jack l'Éventreur du silence a percé le premier tympan, on efface du même coup toute possibilité de musique, en plus de saccager la paix et la tranquillité. Si tu ne vas pas au Boucan, le Boucan ira-t-à toi, c'est la Loi du Boucan-Roi, enfant-monstre qui refuse de laisser quiconque sur le bord du vestibule. Tous à l'assaut de la cochlée, tel est le mot d'ordre du vacarmiste de base. C'est la farce tranquille à 340 mètres à la seconde. Jack Lang escaladant Solutré n'était qu'une répétition de Jack Monte-le-Son Lang escaladant le trône de la Cochlée absolue, installé en monarque au centre du labyrinthe membraneux.

Je vous le dis : on n'a pas su lire le Livre ! Depuis toujours, les hommes ont peur qu'on les déloge de leur terre. Depuis les origines ils guettent la propriété des Noé, se tiennent prêts à monter dans l'arche, de force s'il le faut, avec Sem, Cham et Japhet, les couples d'animaux et des sardines en boîtes. Depuis la Genèse les plus attentifs scrutent le ciel et sondent les nuages. Mais personne n'a vu venir l'Événement. La Chose s'est présentée à nous sans que personne ne la reconnaisse ! C'est toujours comme ça : on attend Pierre et c'est Fatima qui déboule. On vote pour un président de la République et on a François Hollande. Le Réel surprend toujours, c'est même à ça qu'on le reconnaît. Le Déluge n'est pas arrivé sous forme de torrent liquide mais de cataractes sonores, de bruit, de vibrations, de décibels hurlants ; il n'a pas duré quarante jours mais il dure depuis quarante ans. Le pire de tout est qu'en emmerdant tout le monde il n'emporte personne, qu'il ne nettoie pas la Terre des humains, qu'il ne fait pas place nette pour une humanité meilleure, mais qu'il se surajoute à l'enfer quotidien, qu'il l'aggrave, qu'il salit tout, qu'il abrutit tout ce qui a ouïe, qu'il saccage tout mais laisse les choses telles qu'elles semblent avoir toujours été. En apparence, rien n'a changé, en réalité, tout est dévasté. Vous vous croyez au sec, à l'abri ? C'est que vous êtes (déjà) sourds. Jack the Peace Killer a ouvert grand les vannes en tirant la langue à l'envers, il a libéré les Watts de la Centrale, il a laissé s'échapper les Décibels fous de leurs chambres capitonnées, il a invité le Déluge à prendre la Cité à revers, le Déluge déguisé en Mère Delanoël noyant les Festiviens extatiques sous des tonnes de sables éprouvants. La Culture et le Vivre-ensemble font pourtant un boucan épouvantable, ces deux mamelles — bonnets H — de la grande Nuit blanche à perpétuité, ça devrait suffire à nous en tenir éloignés, surtout quand on prend conscience de l'identité des deux grands prêtres, Jack et Bertrand, Langue et De La Noé, tout un programme qui sent le coup fourré à plein naseau.

L'affaire était prévue de longue date. Mais qui embarquera dans l'Arche ? Certainement pas tous les pauvres peigne-culs qui se seront trémoussés d'aise pendant que les sordides capitaines auront pris grand soin de souscrire à toutes les garanties prévues dans le contrat qu'ils auront eux-mêmes rédigé, la première d'entre elles étant d'être peu nombreux et débarrassés des possédés (à tous les sens du terme) en troupeau tapant sur leurs casseroles électroniques. Chacun sa direction, chacun son naufrage, mais le Grand Tapage est pour les gogos enfermés dans le labyrinthe, qui en redemandent comme les cocus bénévoles qu'ils sont.

C'est un fait : Paris a cédé depuis longtemps, et toutes les villes de France à la suite, sous les coups de boutoirs des butors sonores libérés, encouragés, subventionnés, sacralisés, les intouchables et fiers tapagistes sur leurs trente-tonnes d'imbécilité décomplexée et braillante, mais on voudrait pouvoir croire qu'il reste ce qu'on nommait autrefois "la campagne", c'est-à-dire ce luxe spatial et auditif qui échappait il y a peu encore à l'incendie sonore qui brûle comme un acide, comme une stupidité en tonnerre, qui se répand dans le moindre interstice viable, serein, paisible, avec la méchanceté débonnaire du dément officiel et sûr de son bon droit qui écrase tout sur son passage, en commençant par son ennemi irréductible : le silence. Tu parles ! La campagne, comme Paris, a disparu corps et biens ; surtout bien. Jack & Bertrand, le Vaisseau Entreprise, s'exporte et de délocalise tant qu'il peut. La maison-mère rafle la mise, inonde le marché, entre en bourse, déferle sur la province, chacun et chacune aura droit à son Déluge personnalisé, chaque village à sa fête vociférante, faites-leur confiance pour n'épargner personne. Ils ont droit à toutes les ressources disponibles. Les ministères de la Santé, de la Culture, du Développement durable, des Finances, des Affaires extérieures, de la Fierté inaliénable, et surtout de l'Intérieur (bientôt renommé ministère de la Fête), leur sont assujettis et se soumettent avec enthousiasme à leurs prescriptions imprescriptibles et prospectives. Les hommes du monde ancien croyaient que le feu et l'eau étaient les éléments purificateurs par excellence, mais c'est seulement parce que leur piètre foi en l'avenir et la technologie les avait prévenus à tort contre le tintamarre diurne et le raffut nocturne unis par les liens sacrés du Tapage qui ne se couche jamais, et surtout pas devant le Sens. Depuis que le Moderne a découvert les délices du tohu-bohu qui rend sourd et qu'on peut produire d'un simple geste sur un bouton, il n'en veut plus d'autres. Des vaches rendues sourdes, des bêtes terrorisées, rendues folles par le boucan fait par des pantins désarticulés gesticulant trois jours durant dans la Creuse ? Mais quel pied ! Comment ont fait nos pauvres aïeux pour vivre sans ? On les plaint. Non seulement ils étaient homophobes, réactionnaires, racistes, xénophobes, vichystes, nationaux, frileux, repliés sur eux-mêmes, inégalitaires, clients de prostituées, colonialistes, va-t-en guerre, mais en plus ils avaient la prétention de priver le monde du bienfaisant vacarme pour tous qui fait tomber toutes les murailles ! C'est à n'y pas croire !


(1) Philippe Muray

mercredi 15 janvier 2014

Unité centrale


Albert Duspasme allume son unité centrale. Il tape sur son clavier et manipule sa souris. Il clique, il navigue, il googlise, il imprime, il crée des documents, il ouvre des documents, il enregistre des documents, il remplit des cases, il réalise des tableaux, il remplit des champs (il appelle ça les "renseigner"), il envoie des messages, des mails, des i-messages, il fait suivre des mails, il joint des PDF, ou des images, il nettoie sa messagerie, il jette ses spams, il attend, il entre des codes, il attend, il utilise la calculette, il attend, il compare des produits, des articles, des biens, il valide, il attend, il nettoie son écran, il souffle sur son clavier, il envoie un dernier message, puis il éteint son unité centrale.

Il va se servir une tasse de thé, regarde par la fenêtre, se gratte le sourcil droit, essuie ses lunettes, met la radio, puis l'éteint, retourne s'asseoir devant son ordinateur (il l'appelle son "ordi") et rallume son unité centrale. « J'aurais pas dû l'éteindre ! » pense-t-il. 

Il réfléchit, la souris dans la main droite. "Farde", est-ce français ? Est-ce très français, trop français, ou au contraire pas français du tout ? Il se rend sur le dictionnaire en ligne. Il jette un coup d'œil aux sept volumes du Grand Dictionnaire de la langue française, sur les étagères. Il lit les quelques lignes, sur l'écran, se dit : « Tiens tiens ! », puis referme la page, enfin, "la page", je me comprends. Il réfléchit encore un peu. Il pense à la différence entre une Centrale et une Maison d'arrêt

Il pose le doigt sur le bouton marche/arrêt de l'unité centrale, sans l'actionner. Quel fardeau, la vie !

Demain est un autre jour.

(En hommage à Quentin Dolet)

Géant


J'ai voulu aller prendre mon bain avec le catalogue du Géant des Beaux-Arts, et j'ai failli me noyer.

lundi 13 janvier 2014

Vers Minuit



Tu te retournes vers moi, tu te retournes sur moi. Tes deux yeux m'attrapent ; nous n'avons sans doute pas assez écouté Schubert tous les deux. Je repose le téléphone. Là où tu te trouves je ne peux pas te joindre. C'est en moi que tu es. Comment communique-t-on avec celui qui est à l'intérieur de nous ?

J'étais couché sur le côté droit. Il devait être une heure du matin. Je me suis senti bien tout à coup. Très bien. Je suis entré dans un bien-être étrange, qui m'a surpris. J'avais un peu mal à l'épaule mais ça n'avait aucune importance. Je suis resté sans bouger, attentif, silencieux, quelques longues secondes ; et j'ai senti que tu entrais en moi, que mon corps devenait ta demeure, et qu'il en serait ainsi pour toujours. Ton être a grandi jusqu'à épouser les formes de mon être, comme un chat emplit la boîte en carton dans laquelle il a trouvé le meilleur endroit pour dormir ; il prend toute la place. Il sait, tu sais, et j'ai su moi aussi, en ce creux profond de la nuit, qu'on ne se quitterait plus jamais. 

Il y a des moments comme ça, dans la vie, où la mort et son contraire s'équilibrent, et presque s'annulent. Il m'aura fallu cinquante ans pour rencontrer celle qui allait donner cette dimension (supplémentaire ?) à mon existence, et celle-ci fut un chien. Pas un homme craint, pas une femme aimée, pas un maître respecté, pas un artiste admiré, non, une bête, un pauvre chien abandonné, une pauvre chienne dont le premier maître était mort d'une overdose, un de ces animaux qu'on voit dans les chenils de la SPA, une de ces bêtes qu'on offre à un enfant, comme un jouet, avant de l'abandonner sur le bord d'une route quand quelques mois plus tard celui-ci s'en est lassé. Pas un chien de race qu'on admire, sur lequel on se retourne, qu'on paie cher, qu'on est fier d'offrir, non, un chien parmi tant d'autres, ni "rigolo", ni exceptionnel, ni "craquant", ni original, non, juste un chien, quatre pattes, un museau, du poil, des dents, ni énorme ni minuscule, un chien c'est tout.

Les derniers temps, quand nous étions tous les deux en voiture, nous écoutions en boucle le 'Round Midnight de Jarrett, dans son disque en trio, Whisper Not. J'aimais tellement cette intimité, quand nous roulions tous les deux, la nuit, enfermés dans notre capsule spatiale, toi, moi, et cette musique magnifique, que nous connaissions par cœur. Il creuse le temps, il ne joue pas la mélodie, il la suit, il la précède, lui creuse des galeries, dans le temps, pour lui permettre de se dire elle-même. Le moins de notes possible, le moins de bruit possible, le moins de présence possible, il la laisse aller, elle se déploie, elle sinue, lente, au creux de ces accords qui lui font place… Il est toujours en retard, ou en avance, il nettoie le sol là où elle va poser ses pas, il laisse le rideau retomber derrière elle, sans se faire remarquer, sans rien brusquer, il l'accompagne, ensemble ils traversent les pièces de cette demeure somptueuse, il l'écoute chuchoter, se parler à elle-même, retomber sur ses pieds, raconter son histoire, calmement, sans aucune hystérie, sans extrapolations, sans démonstrations, sans qu'elle sollicite l'écouteur, le comparse, celui qu'elle a choisi pour entendre ce qui ne peut se dire qu'à minuit, en tête à tête. Elle parle, il écoute. C'est tout. Il faut être un musicien de génie pour réussir ça. C'est ce qu'il est.

On a dû entendre ça soixante fois, quatre-vingts fois, tous les deux, sans qu'une parole soit prononcée dans la voiture. Tu regardais la route, parfois tu tournais ta tête vers moi, parfois tu plongeais ton museau dans le col de ma veste, nous observions tous les deux la nuit que nous traversions. Je savais, moi, que bientôt ces moments seraient devenus douloureux, insupportables, presque. Il était pourtant hors de question de les éviter, de faire qu'ils ne deviennent pas ces moments qui allaient retourner leur violence et leur douceur contre moi, quand tu ne serais plus là, quand je serai seul dans la voiture. On n'est pas du genre à éviter la douleur par peur de souffrir. Tout se paie, un jour ou l'autre. Tout. Le bonheur, le malheur, la douceur, la joie, tout finit par une cruauté sans nom, indicible, incompréhensible ; surtout la douceur

Je n'ai pas ouvert les volets aujourd'hui. Je suis resté dans le noir. J'ai écouté Schubert par Richter. J'ai bu du café, je n'ai rien mangé. Maintenant, je mets 'Round Midnight sur le tourne-disques. Pas de paroles. DeJohnette qui n'avance pas, qui a l'air de rester sur place, jouant des rythmes insensés, qui ne vont nulle part, qui n'aident pas les deux autres. Débrouillez-vous avec ça, avec cette poussière que je soulève. 'Round Midnight, tout le monde croit savoir de quoi il est question, non ? Tout le monde l'a joué, tout le monde l'a écouté… Les courbes douces des tierces, comme le creux d'une main, on escalade le mur, on ne peut pas revenir en arrière, c'est la vie, on avance dans le noir, on ne sait pas pourquoi. 

Tout à coup, ça y est, on s'aperçoit qu'on n'est plus dans le monde, le cordon qui nous reliait au vaisseau-mère est rompu. Tout est très calme. La Paix. J'entends encore cette musique, mais elle est à l'intérieur de moi. Avec toi. Avec toi et moi. On se défait, comme un arpège qui s'ouvre sur la nuit. Enfin. Enfin minuit !

dimanche 12 janvier 2014

L'humour des modernes



« Émilie Frèche est une écrivain française née en 1976. Elle a passé son enfance et sa jeunesse à Neuilly, qu'elle a ensuite quitté pour Paris. »

J'ai des plaisirs simples. Je lis deux phrases dans Wikipedia, et je suis heureux toute la soirée. La vie est extraordinairement généreuse avec moi. 

jeudi 9 janvier 2014

À la maison


Va-t-il en parler ? Va-t-il se taire ? Va-t-il éviter le sujet ? Tergiverser ? Palinodier ? Botter en touche ? Mettre en panne ? Faire des révélations ? Fermer sa gueule ? Avouer ? Parler pour ne rien dire ? Reprendre un café ? Réparer l'interrupteur de la lampe du salon ? Se mettre aux abonnés absents ? Se raser ? Passer au plan B ? Renoncer ? Dévisser ? 

Vous ne le saurez pas en regardant le prochain épisode.

mercredi 8 janvier 2014

Le journal des fosses pituitaires


Nica regarde Blanche Neige et les sept Nains sur le magnétoscope Bétamax des cabinets. Elle est branchée de tous les côtés. Pression sanguine, pouls, taux de sodium, saturation sanguine, selle turcique aux rayons X, taux d'azote dans l'oreille interne, mesure ultra-précise de la pousse des ongles des pieds en temps réel, électrocardiogramme, etc. Depuis que nous l'avons transfusée au sang de cheval, elle n'est plus tout à fait la même. Il paraît que c'est normal. N'empêche, je préfère surveiller ça de près. Toutes les onze minutes, très précisément, elle fume une cigarette à l'eucalyptus et lit quelques lignes de Montaigne, ce qui remet les compteurs à zéro.

Pendant ce temps, je prépare un gâteau aux épluchures de pommes en écoutant Laurent Goumarre. Je ne rate jamais la chronique cinéma de Jean-Marc Lalanne. 

Il faudra pourtant que Nica s'interrompe, dans quelques instants, car Jacques Attali vient dîner ce soir à la maison, comme chaque mercredi. Nous avons prévu de parler du spiralisme, mais je suis certain que les agapes commenceront comme toujours avec sa célèbre blague du pantalon à une jambe. Impossible d'y couper, depuis six mois que nous le fréquentons, mais Nica en raffole littéralement. Quand nous sommes à table, tout se passe bien, en général. À l'exception du moment inévitable où elle se met à parler de Richard Millet qu'elle a soi-disant rencontré dans le RER, à Châtelet, à six heures du soir, ce qui a le don de mettre Jacques mal à l'aise, je peux attester de la sérénité parfaite qui émane de son visage quand elle porte à la bouche un morceau de galette de pommes de terre encore fumante. Je regarde Jacques Attali qui regarde Nica, et c'est dans des moments comme ceux-là que je sais que je suis heureux, pleinement heureux. À peine si ce bonheur tranquille est troublé, à intervalles réguliers, par les bips monotones de l'appareillage médical qui se trouve dans le couloir. 

J'aime bien Nica mais elle m'exaspère quand elle se croit obligée de porter la kipa à table. La prochaine fois qu'Attali viendra dîner, je dirai le bénédicité au début du repas, ça me défoulera.

(Ce billet est dédié aux blondes qui regardent Homeland)

mardi 7 janvier 2014

Le Trou


Il existe deux manières d'écrire. Celle qui utilise le mouvement, le trajet, la destination, et celle qui utilise la dissolution immobile. Soit l'écriture consiste à envoyer des mots et des phrases dans des circuits qui leur permettent d'arriver quelque part, à une fin, après avoir effectué une sorte de périple qui les confirme dans un sens donné, soit elle consiste à disposer des lettres sur une surface liquide, ou poreuse, ou friable, dans laquelle ces mots vont finir par s'enfoncer, plus ou moins rapidement, ne laissant qu'une trace furtive et ténue de leur présence. 

Ceux qui ont la parole facile utilisent en générale la première méthode, alors que ceux qui, comme moi, ont tendance à bafouiller, à chercher leurs mots en parlant, sont mieux disposés envers la seconde.

La première méthode est de très loin la plus courante et la plus efficace. Peut-être parce qu'elle répond à ce besoin inné de l'homme de se déplacer, d'aller de l'avant, de découvrir de nouveaux territoires, de soumettre de nouveaux espaces, de conquérir. Toujours est-il qu'elle possède une sorte d'évidence sans doute due au fait qu'elle partage ses canaux avec ceux de la pensée ; on avance, on monte, on descend, on se croise, on revient sur ses pas, on bifurque, on saute dans la voie d'à côté, dans un réseau à double-sens et à plusieurs étages. Elle s'adaptera même au réseau et au rhizome, donc à "la pensée numérique", car elle partage beaucoup avec eux, à ceci près que dans le réseau il n'existe ni haut ni bas, ni origine ni fin.

Bien entendu, il arrive que les deux méthodes soient utilisées conjointement, même si c'est de façon inconsciente. Il me semble pourtant que la seconde ne l'est que par défaut, quand la première semble ne pas fonctionner, ou qu'elle paraît se trouver dans une impasse. Les lois organiques du discours, l'inférence, l'induction, le développement, l'analyse et la synthèse, la dialectique, sont des outils extrêmement puissants, et sont sans doute plus que des outils, puisqu'il peut arriver qu'ils soient tout à la fois l'outil et la matière, le sujet et l'objet, la forme et le fond. 

C'est en écoutant de la musique que j'ai réalisé que cette manière d'écrire n'était peut-être pas unique. L'inférence semble naturellement exclure l'indifférence, puisqu'il existe entre les deux moments de l'inférence un lien logique très puissant, qui à la fois les relie et les oppose, même si c'est de manière momentanée et fonctionnelle, tactique, pourrait-on dire.

L'indifférence, comme cette flûte qui avance semble-t-il trop lentement, indépendamment de son environnement, dans le mouvement lent de la Septième de Bruckner, cette flûte qui semble rester là, comme oubliée au milieu de la forêt, indifférente… Pas suffisamment différente du contexte pour devenir sujet, thème, épisode, pour se détacher radicalement du paysage, et pourtant indifférente à l'intrigue, à l'avancée de l'action, elle reste où elle est, sans intention, comme une pure attention. Elle n'a pas de but, pas de destination, son sens est incertain, le contexte est inapte à lui en fournir un. Et pourtant, elle est essentielle : elle est la musique qui s'écoute elle-même, qui échappe au résumé, au scénario, à l'intrigue. C'est par ce trou dans le tissu sonore que Bruckner est génial, qu'il atteint à quelque chose qui nous dépasse, qu'on ne peut pas entendre, dont on peut seulement sentir la trace, le reste, mais qu'on ne peut saisir. Il bâtit un splendide édifice sonore, magnifique, imposant, solennel, grandiose, mais dans les murs duquel se trouve une absence, un nom imprononçable, une vapeur d'être, une échappée, un creux, hors du temps, quelque chose qui se trouve en plus, ou en moins, qui ne peut pas être comptabilisé, recensé, incorporé, digéré, utilisé. C'est la Présence réelle de la musique, qui ne peut se manifester que dans son absence, exactement comme Dieu.

Je voudrais écrire de cette manière, en posant sur la surface du temps, des mots, des phrases, et en attendant qu'ils disparaissent sous la peau du langage, qu'ils soient absorbés, qu'il n'en reste qu'une poussière, que des débris insignifiants. C'est avec ça, avec ce reste, avec ce dépôt, que je voudrais écrire. Ces noms imprononçables qui apparaissent lorsqu'on s'endort, cette poussière de lettres qui agit comme un filtre sur la réalité qu'on croit entendre, il faut trouver la lumière qui lui convient, il faut inventer le silence qui la fait advenir, c'est elle, cette poussière, qui est le souffle, qui est le reste de ces noms emmurés en nous, de ces voix qui creusent leurs galeries en tous sens dans l'illusion de notre histoire, de ce racontar incessant qui nous fait tenir notre place parmi les ombres bavardes. 

lundi 6 janvier 2014

Le Mouchoir blanc



« Marche sur la pointe des pieds, ne fais pas de bruit, ne tiens pas de place.
    Garde-toi d'éveiller ton prochain qui dort. »

Marie Noël, toujours près de moi depuis que je la connais. Je ne peux pas écouter Schumann sans penser à son mouchoir blanc, au Rhin glacé, aux Chants de l'Aube, et à cette variation terrifiante sur le thème de l'Allegretto de la Septième de Beethoven. On dirait qu'il tire des fils, les derniers fils qui le rattachent à la vie. Il est en train de se noyer, et il lance ces fils, qui se défont les uns après les autres, qui lâchent, qui se rompent, les uns après les autres, immanquablement. Et Robert reste seul, dans l'eau glacée. Il rit quand il voit que ses propres larmes se confondent avec l'eau du fleuve. Il rit jusqu'à manquer de souffle, et puis se met à hurler, comme seul le diable sait hurler. Il appelle Clara, en vain, puis il comprend qu'il doit se taire à jamais. 

Ils dorment tous. Il ne faut pas les réveiller, et encore moins les éveiller. « Tant de labeur, à quoi bon ? Sans fruit que de faire durer et s'étendre à l'infini la ville enchaînée. » Toute la Joie est étouffée. Je savais que ce moment arriverait, dès mes dix ans. Je me revois à Paris, devant le Théâtre des Champs-Élysées, un soir d'hiver, de l'autre côté de la rue, je devais avoir vingt ans… Un sentiment de terreur, d'effroi absolu. Seul dans la nuit, j'ai su alors que je le resterai, à moins de sombrer dans la folie. 

Épiphanie


Ça y est. Non seulement on a lassé, mais on commence à faire pitié. Bientôt on passera pour un fou. Pour un pauvre type qu'il vaudrait mieux enfermer, dont il faudrait se débarrasser gentiment, sans faire d'histoires. Il faut passer à autre chose, il faut tourner la page, il faut enchaîner, il faut intéresser le lecteur, il faut qu'il ait envie d'acheter, de consommer, d'entrer avec le sourire dans la chapelle aux emplettes. Il faut faire son deuil, Georges, t'es au courant ? On veut bien faire semblant deux semaines de trouver tes jérémiades profondes, intéressantes, originales, un peu too much mais émouvantes, mais il y a un moment où il faut savoir lâcher l'affaire, tu vois. Les amis commencent à t'écrire en ce sens. Comment disait-il, celui-là, déjà ? Ne laisser que des regrets, ajouter les regrets aux regrets, ne rien mener à son terme, rester cloué sur place par le chagrin, tétanisé par le désespoir, soustraire la vie à la vie, faire cadeau à la mort d'un être qui a renoncé, un impuissant en somme, un mollasson invertébré aux corps caverneux affaissés sur eux-mêmes ? The show must go on même quand la marionnette est à plat, chaque matin un peu plus. Et l'autre qui me parlait d'Eros… Laisse-moi rire !

J'ai reçu un très beau mail d'un ami qui me parle des livres, de ce qui s'écrit et de ce qui ne s'écrit pas vraiment, de ce qui se publie et de ce qui ne se publie que par défaut, et surtout de ce qui se publie pour être publié, uniquement dans ce but. Je ne lui ai pas répondu car je ne suis pas assez intelligent pour trouver des réponses à toutes ces questions, ni même pour les poser correctement. C'est une sorte de frère, mais un frère qui réfléchit, quand moi je ne fais que grogner comme un chien. De plus en plus, je me laisse aller à grogner comme un chien, en me levant, pendant deux ou trois heures. Ce que je désirais si fort est en train d'arriver, mes rêves sont ceux d'un chien, pour autant que je puisse savoir à quoi ça ressemble.

Je ne me torche pas encore avec l'écran de l'ordinateur, mais on sent bien qu'on n'en est plus très loin. On avait peur du ridicule ? Eh bien c'est de l'histoire ancienne. Une fois qu'on l'a atteint, puis dépassé, ce ridicule, on n'y pense même plus, ou plutôt on en est presque fier. Ça c'est fait. Passons au degré suivant. Allez, ça ne devrait pas être si compliqué que ça…

Dans mes journées éveillées, il y a ce seul moment que j'aime : celui où je bois ce café trop chaud, où j'ai l'impression, toujours déçue, que mon cerveau va se remettre à fonctionner comme avant. On y croit, l'espace d'un instant. Le temps que le liquide arrive dans l'estomac, qu'il brûle l'œsophage, on se trouve à peu normal. On fait des projets, des listes, on a une vue projective de heures à venir. Il est agréable d'imaginer la vie comme une suite d'heures qui s'enchaînent les unes aux autres, dans laquelle chacune de ces heures produit la suivante, naturellement, sans douleur, et avec une logique vieille comme le monde. Mais on sait aussitôt que ce n'est pas la réalité, que ce n'est pas comme ça que les choses se passent, dans une vie réelle. On constate aussitôt que le temps se précipite, tombe en poudre, en cristaux, en poussière, à peine cette tasse de café avalée, et que les heures brûlantes commencent leur ballet infernal, comme chaque jour, qu'elles ne nous laissent aucun répit, qu'elles échappent radicalement à toute tentative d'explication, de classement, et même de description.

Les somnifères ne me font plus dormir. C'est comme si j'avais appris à mentir au Polygraphe. La seule chose qui me fait dormir, toujours à contretemps, c'est le besoin de rêver, c'est le plaisir toujours intact du rêve, de ces rêves qui me ramènent à ma vraie vie, celle qui s'est enfuie le 30 novembre 2013 à midi.

Le 6 janvier, c'est l'Épiphanie, l'Enfant engendré rencontre le monde, le monde qui converge vers lui. Mais le monde converge vers un trou, une absence, une place vide, une tombe vide. Ils accourent, pour voir, pour savoir, pour con-naître et pour avoir la possibilité un jour de re-naître. Quand j'étais enfant, nous allions nous baigner dans les eaux glacées du Chéran. Que le Christ bénisse la demeure. La lumière est censée revenir après la nuit, la chaleur après le froid.

à O. L.

dimanche 5 janvier 2014

Du vent


« Voilà à quoi sert le travail de l'homme. » C'est Hans Rott, qui avait étudié l'orgue avec Bruckner,  qui parle ainsi, après s'est torché avec la partition qu'il venait de composer. Il composait sans cesse, à l'asile, et ses partitions finissaient toutes ainsi. J'imagine que le papier à musique n'était pas le même qu'aujourd'hui, car il serait désormais assez difficile de l'utiliser à cet usage. J'ai de la sympathie pour Hans Rott, condisciple de Gustav Mahler qui n'a pas fini sa vie dans les bras de la plus belle femme de Vienne, lui.

Quand on voit la manière de lire de la plupart des gens on se dit qu'en effet il vaudrait mieux se torcher avec ce qu'on produit. Ce ne serait que justice. 

Combien de notes y a-t-il dans une seule symphonie post-romantique ? Des millions, sans doute. Et sur ces millions de notes, combien sont écoutées, entendues, appréciées à leur juste valeur ? Quelques dizaines tout au plus. Le reste passe, comme une théorie de débris dans l'espace, à toute allure, près des oreilles des sourds qui nous entourent. 

Du vent. Ils sentent un souffle… Et se rendorment. 


Disparition


J'ai lu dans le journal qu'un homme de cinquante-trois ans avait été partiellement dévoré par son chien. Il est mort seul chez lui en compagnie de son chien. Comme on ne l'a découvert que quelques jours plus tard, le chien a dû avoir faim et a commencé à manger son maître. Quelle chance il a ! Je parle de l'homme, pas du chien. Parce que j'imagine que pour le chien, ça n'a pas dû être facile de se décider à dévorer son maître. Mais quelle plus belle mort que de servir de nourriture à celui ou à celle qu'on aime et qui vous aime, dès lors qu'il n'a pas le choix. Si Luna m'avait dévoré, après que je sois mort enfermé dans la maison avec elle, j'aurais voulu qu'on la traite avec gratitude et dévotion. J'imagine la scène : la maison ouverte, un chien, pas d'homme. Le crime parfait. Voilà comme j'aurais aimé finir.

vendredi 3 janvier 2014

Sur la route



« Tu sais, j'ai beaucoup réfléchi pendant ces vacances. » C'est en général par une phrase de ce type que l'homme, au volant de la voiture, à 138 sur l'autoroute de retour, annonce à sa femme ou compagne qu'il va la quitter. Elle est bien obligée d'écouter son laïus jusqu'au bout, elle ne peut pas le gifler, ce serait dangereux, elle ne peut pas descendre de la voiture, et il n'a pas à affronter son regard, puisque la route le requiert entièrement, surtout lorsque des enfants se trouvent à l'arrière en train de regarder un film sur l'écran incrusté dans les sièges du véhicule. Ce genre de situation, extrêmement répandue (on dirait un cas d'une étude sociologique), ne m'est jamais arrivée, et ne risque pas de m'arriver. Il y a des jours où j'ai envie, très envie, de connaître pareille scène, de la même manière qu'en regardant Urgences, il y a quelques années, j'étais pris d'une véritable nostalgie. Étrange nostalgie au demeurant, puisqu'elle consistait dans le fait de regretter quelque chose que je n'ai jamais connu, avoir un travail régulier, sûr, indéniablement utile (et ce fait est capital), une "carrière", pour appeler les choses par leurs noms, et ainsi fréquenter tous les jours les mêmes personnes, avoir avec elles ce qu'on nomme des relations, relations qui peuvent le cas échéant être des conflits, mais qui sont bel et bien des relations, un réseau de relations et de dépendances à l'intérieur duquel vous existez, au sein duquel chacun sait qui vous êtes, quitte à vous le rappeler un peu trop souvent parfois, mais c'est la rançon de cette sorte de sécurité sociale qui n'a pas de prix. (Raphaële est médecin.) Les médecins, sauf exceptions, assez rares, pensent qu'ils sont utiles aux autres, à la société, à l'homme, aux hommes, aux femmes, aux enfants, aux jeunes, aux vieux, aux chômeurs, aux ouvriers, aux artistes, aux cadres surmenés, aux mères, enfin à de très nombreuses catégories de la population, et pour ainsi dire à toutes. Même aux drogués, aux alcooliques, aux infirmes, aux fous, aux psychopathes, aux pervers, ils croient pouvoir leur être utiles, et parfois même indispensables. Ça crée des liens. Ça crée plus que des liens, ça crée tout un tas de choses étranges, troubles, parfois indicibles, parfois cocasses. Docteur Machin. T'as vu le docteur ? Le docteur il va t'arranger ça. Le docteur il a dit que. Merci Docteur. Au-revoir docteur. J'adore être aimable avec les médecins, j'adore les appeler "docteur". Ça ne se fait plus trop de nos jours, et il y en même, j'en connais, qui ne veulent pas qu'on les appelle "docteur". Appelez-moi monsieur Truc. Les cons. Tu vois, Nicole, j'ai vu le docteur hier, et il m'a expliqué que notre relation n'était pas saine. Il pense que je ne suis pas au top de mes possibilités, le docteur. Il voudrait nous voir tous les deux, en fait, mais bon, comme je savais que tu dirais non, j'ai pris les devants. Prendre les devants… Le type est au volant de sa Volvo, il surveille le GPS, et il articule : « Jessica, j'ai pris les derrières… Euh, merde, j'veux dire les devants, quoi ! » Là, Jessica lui en colle une bonne en travers de la tronche, et ils ont un accident à 135 pile, pas en faute le conducteur, mais enfin n'empêche, à l'arrivée, ils sont tous morts, même les gosses à l'arrière en train de regarder leur film sur l'écran qui fume, et le son qui continue, on entend des voix mal doublées en français, dans les klaxons hystériques (effet Doppler) des autres voitures qui les évitent de justesse. De la bouillie. Même la Volvo, pourtant solide à ce qu'il paraît, est un amas de tôles brûlantes et fumantes, sur lesquels on voit du sang et des bouts de cervelle. Personne n'est encore au courant de la tragédie, dans leurs proches, proches qui parfois sont précisément en train de les maudire pour ce qu'ils ont fait ou pas fait, dit ou pas dit. Mais les docteurs, eux, sont déjà en route, ce sont de vrais professionnels, ils en ont vu d'autres. C'est con. Le type n'était pas au top de ses possibilités avec Jessica mais là il n'est même plus au niveau moyen, il n'est même plus dépressif, il n'a plus cet eczéma ultra pénible qui a commencé au début des vacances, et Jessica n'a plus mal à la tête, elle ne pense plus au coup de soleil qu'elle a attrapé juste le dernier jour, bêtement, parce qu'elle avait oublié la crème à l'hôtel et que Naomi, la fille aînée, a refusé d'aller la chercher, elle a même oublié d'un coup la formule qu'elle allait juste lui balancer après la torniole, Jessica, elle a le cou arraché, et le sang qui sort à gros bouillon. Plus de soucis. Plus de jambes, avec ses jolis orteils qu'elle avait vernis le matin même. C'est pas beau. Pas beau du tout. Elle était belle, Jessica, pourtant. Je crois même qu'elle était enceinte. Le stagiaire vomit sur la route. Sacrée entrée en matière… et c'est le cas de le dire, parce que de la matière humaine, il y en a un peu partout, qui ressemble parfois au vomi du stagiaire. Quand la matière humaine se répand, l'humain s'efface. Ça fait de la place pour les autres. Les voitures ralentissent, les gens regardent. Ne regardez pas les enfants ! Mais les enfants sont en train de jouer à un jeu vidéo, ils n'ont pas le temps de regarder, ils ne veulent pas perdre la partie en cours. Dommage, c'était une tranche de vie. Merde, on va rester coincés longtemps en plein soleil ? Maman, t'as vu, ça, c'est quoi ? Une jambe, chut, accélère, Jean-Mi ! Accélère ! T'es con, toi, tu veux que j'aille où, dans la voiture de devant ? Fermez les fenêtres, y a la clim qui marche ! Composer de la musique est évidemment totalement inutile. Et les accidents de voiture qui mettent en scène un compositeur sont beaucoup moins intéressants. En général, le type est seul au volant, il s'est endormi, ou alors il était au téléphone, ou bien il avait bu juste un peu trop, ou bien encore ce sont les bêta-bloquants, avec cette chaleur, parce qu'il n'a pas la clim, ni de Volvo. Le compositeur, de toute manière, n'a personne à larguer, puisqu'il vient toujours de se faire larguer. Les compositeurs ne dégainent pas assez vite, c'est connu. Mais surtout, et ne me demandez pas pourquoi, les femmes de compositeurs adorent larguer leurs maris ou compagnons. Ces femmes-là sont en général instables, intenables, ou en but à de fréquentes crises de désirs impérieux qui les poussent la plupart du temps vers des abdominaux musclés ou des voitures avec climatisation et toit ouvrant. Les femmes de compositeurs ne s'appellent pas Jessica. Parfois Nicole, mais rarement. Souvent, elles partent en vacances seules, ou avec leurs enfants, ceux d'un premier lit. Elles sont parfois médecins, elles ont fait des études, de la danse, mais ne sont pas d'excellentes cuisinières. Elles sont souvent dépressives, arrivant à un âge où leur corps ne répond plus au doigt et à l'œil, et elles voient fréquemment des psys. On sent une inquiétude en elles, comme un insecte qu'elles auraient avalé et qui resterait en vie à l'intérieur de leur corps. On dirait parfois que cet insecte les pique, à l'intérieur. Elles ne peuvent pas en parler, mais elles font alors des gestes un peu étranges. Ça les contrarie. La femme de compositeur réfléchit elle aussi beaucoup pendant les vacances, et même le reste de l'année. Elle réfléchit sans arrêt. C'est ce qui la pousse à fuir. La femme de compositeur a une conscience du temps légèrement excessive. À quarante ans, c'est comme si elle en avait soixante : elle entend déjà la réexposition alors qu'elle pensait être en plein développement, ce qui peut la rendre maussade et inconséquente, mais ce n'est pas toujours le cas. La voiture de la femme du compositeur est extrêmement importante dans sa vie. Elle veut pouvoir partir sur un coup de tête, même en pleine nuit, et, à cet effet, le plein est fait régulièrement, ainsi que les niveaux d'huile et d'eau. Elle a d'ailleurs souvent un ami qui s'y connaît en mécanique, ce qui n'est pas le cas de son mari. Très souvent la femme du compositeur a un abonnement à l'opéra, où elle se rend seule, car l'époux déteste l'opéra, sauf Wozzeck. La femme du compositeur est assez sportive, elle ne se néglige pas même si elle se maquille peu. La femme du compositeur est brune, ou parfois blonde, plus rarement rousse, mais toujours soigneusement épilée sous les bras. Elle déteste les parfums bon marché et les hommes moustachus.

Les femmes de compositeur s'appellent parfois Alma. Elles boivent parfois. Veulent des chefs-dœuvre. Aiment les belles mains masculines. Ont trois ou quatre fers au feu. Aimeraient adorer leur père. Perdent leurs enfants. Attirent l'attention. Perdent la tête. Aiment danser, trop. Aiment conduire. Ont un sommeil agité, fragile. Se trouvent intelligentes.

Ah, les voyages, les voyages et la famille, les voyages, la famille et le sexe. L'insecte, toujours, à l'intérieur, même durant les vacances en famille, au plus calme d'une après-midi à l'ombre, comme c'est étrange, la vie, comme on est absent de sa propre vie, même durant les moments de bonheurs qu'on a toujours souhaité connaître. Comme c'est étrange, de vivre, quand on entend de la musique, dans la pièce voisine, le "Langsam, Ruhevoll, Empfunden", de la troisième symphonie de Mahler. Comme c'est étrange d'être une femme…

Tu veux une copine sexy ?






Non.

jeudi 2 janvier 2014

À la manière de Sir A. D.


    ai tenté de regarder Anita Karonin à la télévision, sans succès. Ces téléfilms s'entendent à rendre inintéressants les plus grands chefs-d'œuvre, que c'en est à pleurer. Kittie est d'une vulgarité invraisemblable, avec sa petite moue bêtasse, sa désespérante démarche de bobo acculturée et ses "bonsoir !" lancés comme des bonbons Kréma à des bonobos dépressifs. Tout est bête et plat, insignifiant, sans saveur. On a une intrigue, un "'pitch", et trois ou quatre personnages, c'est à peu près tout. Il ne reste plus rien de ce qui nous a émerveillés dans ce prodigieux roman, c'est comme une poupée à qui l'on aurait crevé les yeux et arraché la robe, mais qui porterait encore son étiquette.

Nous allons plutôt sortir avec Anastasie, pour nous cultiver un peu. Il paraît que Beckett est invité à dîner chez Guilaine, et que Christine et Arnaud seront là aussi. Ce sera l'occasion de quelques autoportraits intéressants, j'y compte bien. Pour le trajet en RER, nous emportons chacun notre liseuse. Anastasie a le dernier Millet et moi les Pensées de Pascal Sevran. On devrait pouvoir tenir jusqu'à notre destination. Auparavant, nous étions allés entendre Rudolf Merkaya et son sextuor de contrebasses au centre culturel Ouzbeke, rue des Français déprimants. Nous étions en bonne compagnie. Il faudra que je publie tout ça dans la revue. J'ai hâte.

mercredi 1 janvier 2014

Je suis d'accord avec vous !


Comme chaque année, au premier jour de l'an, quelques instants avant 18h56, je monte un peu le chauffage, je mets sur le tourne-disque l'opus 26 de Félix Mendelssohn, l'ouverture des Hébrides, ou la Grotte de Fingal, je noue autour de mon cou ma cravate bleue à rayures rouges, je me coiffe avec la raie au milieu, et je me poste devant le miroir. 

À 18h56 précises, je commence. « Je suis d'accord. Je suis tout à fait d'accord avec vous. Je vous comprends parfaitement, je suis en plein accord avec vous. Je suis sur la même longueur d'onde, ô combien ! Ça me va parfaitement. Nous sommes d'accord. Pareil pour moi. Je pense comme vous, exactement comme vous. C'est bien là que je voulais en venir ! Je vois que nous partageons les mêmes conclusions. Il n'y a pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette entre vous et moi. »

Je fais attention de bien articuler. Je prononce ces phrases avec le plus de netteté possible, en les séparant de quelques secondes durant lesquelles je reprends la pose, avec quelques variations de bon aloi. Je souris. Je penche légèrement la tête pour donner plus de poids à mes paroles. Je plisse un peu les yeux, juste un peu, je prends un air convaincu, qui ne laisse aucun doute à mon interlocuteur sur notre accord parfait.

J'adore être d'accord, j'aime penser la même chose que ceux qui m'entourent, je désire ardemment être sur la même ligne, épouser les idées de mes commensaux, partager leurs opinions et leur morale, faire miens leurs désirs, leurs projets, leurs souhaits. Je n'ai pas de plus grand plaisir que celui-là. C'est mon seul vrai bonheur.



Est-ce de ma faute si cette joie m'est constamment refusée ? On dirait que tous ils se sont mis d'accord pour soustraire mesquinement ce petit plaisir bien légitime à mon âme assoiffée de concorde intellectuelle, pour me priver cruellement de cette félicité ordinaire qui fait le fonds de la communauté des hommes. Je ne comprends pas cette étrange obstination à vouloir m'exclure de l'espèce humaine, moi qui ai tout mis en œuvre, et depuis toujours, pour lui appartenir sans réserves. 

C'est d'ailleurs cette raison qui m'a poussé à ouvrir un blog. 

Cette année, pour faire comme Renaud Camus, je ferai chaque jour mon autoportrait. Afin de ressembler à Didier Goux, je vais tenir mon journal. Pour me mettre dans la peau de François Hollande, je vais sortir quand il pleut, sans parapluie, et marcher en ville, durant de très longues minutes. Pour imiter X, je vais entamer un régime alimentaire. Pour m'approcher un peu de Y, je vais parsemer mon discours de phrases en anglais. Pour avoir l'air de Z, je vais m'occuper du salut de la patrie. Pour entrer dans la peau de J, je l'observerai longuement dans le miroir. 

On verra bien ce que cela donne mais j'ai toute confiance dans mon système. 

2014 pour toujours



Nécessaire, indispensable, incontournable, obligatoire, essentiel, je dirais même de première nécessité, vital, en quelque sorte, hype, too much, de la balle, trop classe, trop trop, enfin, vous m'aurez compris, quiconque s'aventurera en ville sans son semainier perpétuel Fuly qui déchire sa race sera immédiatement considéré comme le ringard des ringards, le gland ultime, Gogol Ier, sa plouquitude se verra comme le nez au milieu de la figure et les filles lui riront au nez dès qu'il entrera quelque part.

Bon, vous faites comme vous sentez, hein ! Mais faudra pas venir vous plaindre quand il sera trop tard…

Existe en deux présentations. Couverture souple ou rigide. Se commande ici.