mardi 31 décembre 2013

Alma


Cette nuit j'ai vu Alma. Alma Schindler, celle qui deviendra Alma Mahler. Je n'en revenais pas. Je ne savais pas qu'elle avait été filmée, en compagnie de sa fille Anna, le sculpteur. On est toujours bouleversé par ces images qui ont traversé le temps. Celle qui a connu et a été aimé de Gustav Mahler est là, sous mes yeux, elle joue du piano, elle parle à sa fille… Ces quelques images ont été filmées en 1958, et comme Alma Mahler est morte en 1964, je me dis que j'aurais pu la croiser, que j'aurais pu lui jouer une valse de Chopin. Quand les temps anciens reviennent ainsi à la surface, alors qu'on ne s'y attend pas, c'est comme si la terre s'ouvrait, et que le temps lui-même vacillait sur son axe. Un instant, on entrevoit un autre monde, cet autre monde qui enrichit le nôtre, qui seul le rend intéressant, digne d'être connu. On est en présence de l'Interdit par excellence, celui qui empêche l'homme de retourner sur ses pas, et c'est sans doute cette impossibilité fondamentale qui est la source de tous les arts et de toutes les aspirations sublimes.

Quand j'avais vingt ans, j'étais plus ou moins amoureux d'Alma Mahler. Je trouvais que c'était la plus belle femme du monde et j'aurais tout donné pour connaître une femme telle que celle-là. J'avais évidemment lu tout ce qu'on pouvait trouver à l'époque sur elle et son mari. J'adorais le surnom que Gustav donnait à Alma : Almschili, et les femmes en chignons, du moins celles qui avaient cette sorte d'opulence aristocratique, me rendaient fou de désir. Je pense aussi que la sonorité de ce nom : Alma Mahler, avec ces trois "a" qui revenaient de trois différentes manières, chacun avec son accent singulier, n'était pas indifférent à cet attachement un peu trouble. Je viens d'un pays qui se nomme l'Albanais. Je suis né près d'Albens et d'Albi, à Rumilly, Rumiliacum in Albanesio. Alba, albe, la blanche, entre le "b" et le "m", peu de différence, d'un point de vue acoustique. Alma Mater, la mère nourricière, la mère blanche, la Vierge, celle qui se sacrifie pour que son mari compose sans être dérangé, celle qui renonce à ses talents pour faire fructifier ceux de son époux, l'enfant mort, j'imagine que tout cela était un peu mêlé dans mon esprit, quand j'ai découvert la musique de Mahler, grâce à mon Maître bien aimé, dont Alicia, l'épouse, s'était sacrifiée corps et âme au travail de compositeur de celui-ci. Ce n'est pas tout à fait vrai que j'ai découvert la musique de Mahler à cette époque là. Je connaissais déjà les Kindertotenlieder, justement, et la Cinquième, que je n'aimais pas beaucoup. Mais c'est vraiment avec la Deuxième, analysée par Carlos, que j'ai entendu pour la première fois Mahler. Non seulement j'ai découvert la musique de Mahler, mais aussi le monde de la symphonie, je veux parler de ce monde bien particulier et assez restreint des "compositeurs de symphonies", celui des Beethoven, Bruckner, Sibélius, Mahler. On aurait envie d'y faire entrer Mendelssohn, Brahms et Schumann, mais quatre ou cinq symphonies, ce n'est pas assez. Il faut qu'il y ait un trajet, sur une vie entière, une construction, étape par étape, d'un monde qui se suffit à lui-même, ce qui n'est pas le cas de ces trois-là. La Résurrection gardera à jamais cette place, la première, même si ce n'est plus aujourd'hui ma symphonie préférée parmi celles de Malher. Il est tout de même incroyable que ce soit cette symphonie là, qui traite de ce sujet là, qui m'ait permis d'aborder ce continent dont je ne suis plus jamais revenu.

J'ai aimé Mahler contre mon père, qui trouvait cette musique vulgaire (à l'époque, cette opinion était assez courante). Je pense que s'il avait vécu plus longtemps, il aurait fini par l'aimer, mais je ne pourrai jamais en être certain. Toujours cette lancinante et vertigineuse question : est-ce que les morts continuent à changer au-delà de la mort, ou même, est-ce qu'ils changent radicalement, sont-ils autres, tout autres, dès la mort, ou bien celle-ci les figent-elle dans une éternité terrible ? Comment répondre à cette question sans éviter la poltronnerie et l'égoïsme des vivants ? Il est aujourd'hui très courant d'aimer à la fois Wagner et Mahler, mais il ne faut surtout pas oublier qu'il s'agissait presque d'une impossibilité radicale il y a seulement soixante ans. Le même phénomène avait eu lieu un peu plus tôt avec Brahms et Wagner. Depuis, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts de la modernité, et il est devenu possible d'aimer à la fois Mozart, Wagner, Brahms, Mahler ET les Beatles et Claude Nougaro… Enfin, du moins pour certains… Quant à nous, c'est et ça restera : plutôt crever ! Georges de la Fuly, plutôt mort que sympa, plus que jamais !

Dans les commentaires d'un blog qu'on lit souvent, on trouve ceci : « mais son rôle principal est compagnon, il aurait accepté mes choix. » "Compagnon": voilà ce que les nouvelles femmes ont fait des hommes, des compagnons qui acceptent leurs choix. Il va sans dire qu'on n'appartient pas et qu'on n'appartiendra jamais à ce monde-là et qu'on continuera à être en quête de notre Alma, devrait-on crever seul. 

lundi 30 décembre 2013

Là-bas

dimanche 29 décembre 2013

Sans titre et sans commentaire



Opus 77



Flaubert, dans ses notes sur Madame Bovary, avait décrit son héroïne, qui venait de faire l'amour avec Rodolphe, rentrant chez elle avec du sperme dans les cheveux.


— C'est extrêmement mauvais, ce que tu écris en ce moment. 
— Et tu crois que je ne le sais pas ?



samedi 28 décembre 2013

'Round Midnight


C'est un carré noir de dix centimètres de côté. Gris foncé, plutôt que noir. C'est de l'ardoise. J'entends Mood, de Miles Davis. Je passe de la peinture rouge sur le carré noir. Un rouge couleur de sang. J'entends Wayne Shorter, et la basse de Ron Carter. Je me demande. Je l'aime. Puis : je l'aimais. Non, je l'aime. Je l'aime toujours, mais elle est morte. J'entends le piano d'Herbie Hancock. Les balais de Tony Williams, la basse de Ron Carter. Peut-on aimer les morts ? Que signifie aimer une morte ? À nouveau, la trompette bouchée et le sax. Souffle… Quelques notes, comme des virgules sur une page, des virgules sans texte. 

Les accords du piano, des couleurs, un peu au hasard. Ne pas savoir. Du rouge sur du noir. Tu es morte et je t'aime. C'est comme écouter une musique sans notes, sans sons, une musique silencieuse. Ça n'a aucun sens, d'aimer un mort. L'amour est pour les vivants. Quand on aime un mort, on aime ce qu'il fut, ce qu'il a été, ce qu'il était, on aime aimer ce qu'on a aimé, sans doute qu'on aime soi-même aimant, soi-même ayant aimé celui-là, celle-là. Mais je veux pourtant continuer à l'aimer. Je ne veux pas aimer encore, mais je veux l'aimer, elle, encore, alors que je ne veux plus aimer. Je me retrouve au-dessus du vide, dans le vide, l'attraction terrestre a cessé de me retenir, les lois, quelles qu'elles soient, sont impuissantes à me faire appartenir à ce monde-ci, qui n'est plus le mien. Je l'ai aimé, ce monde, mais je ne veux plus l'aimer. Ron Carter joue faux. Tony Williams continue, il s'éloigne sans se retourner, il avance dans le vide, calmement, sommairement, un pas après l'autre. 

On voit ses pas dans le noir, mais les empreintes s'effacent presqu'aussi vite qu'elles se forment. Rien ne tient. Rien n'adhère. Le rouge, le noir, le son, le froid, le silence, le souffle, rien de tout cela n'a d'effet sur le vide, rien ne prend, rien ne reste. Ce sont des débris qui nous frôlent. On ne les entend pas venir, on ne les entend pas partir. Je suis seul dans le noir. Mes yeux ne voient rien. Je sais que tu es partie dans cette direction, c'est tout ce que je sais. Je vais au piano, je joue un sol dièse, je tiens la note, le son s'efface petit à petit, il n'en reste rien, je lâche la touche. Je ferme les yeux. Il fait froid. Je sens mes muscles, ils me tiennent debout, sans raison.

Les derniers temps, dans la voiture, nous écoutions sans cesse 'Round Midnight. Tu avançais ta tête près de la mienne, comme pour mieux entendre, et tu regardais la route. On regardait la route, tous les deux, sans parler, en écoutant la musique. Parfois tu regardais sur le côté, puis tu revenais dans l'axe. La route. Le chemin. Cette route, toujours cette route, dans la nuit. Tous les deux, en voiture. Sans paroles. Maintenant, tu es morte. Je suis seul dans la voiture et je continue à écouter 'Round Midnight. Il n'y a personne sur le siège arrière. Le silence a changé, la musique a changé. Moi je suis toujours là, sans toi, et avec toi, et je continue à t'aimer, j'écoute la musique et je me demande si tout cela a un sens, et où je vais, seul sur la même route, la nuit. Il n'y a personne sur la route. Je continue à conduire de la même manière, comme quand tu étais là. Je me sens frôlé par les débris de la vie mais rien ne me blesse, j'ai les yeux ouverts mais je ne vois rien, je suis dans la nuit mais je vois du rouge, un liquide épais et fade, que je sens partout autour de moi. 

Je vis faux. Un souffle après l'autre, sans raison. Qui êtes-vous, vous, les morts ? Êtes-vous les mêmes ? Êtes-vous seulement ailleurs, ou êtes-vous autres ? Est-ce la mort transforme ce qu'elle touche ? Ou bien est-ce qu'elle conserve à jamais ce qui fut ? Tu m'as aimé, quand tu étais vivante, mais m'aimes-tu maintenant que tu es morte ? Comment savoir ? Si la mort ouvre les yeux, alors il est impossible que tu continues à m'aimer. On ne peut pas aimer un homme, cette chose si misérable, c'est impossible à moins d'avoir les yeux grands fermés. Tu es morte avec les yeux ouverts. Je n'ai pas cru devoir te les fermer. Restant vivant, je savais que je ne savais rien, et que tout le savoir était de ton côté. Tout le savoir, toute la connaissance est partie avec toi, dans la nuit, où je ne sais pas voir, où je ne vois que du noir et du rouge, où tout se mélange, où rien n'a de sens, où même le chagrin perd tout sens, où je ne suis plus tenu par rien, à rien, où le tout du monde m'entre dans la gueule comme on étouffe une poupée qui n'a jamais respiré, qui ne sait pas ce que c'est que de respirer. 

J'ai pris ma place dans la file. On avance. Personne ne sait où on va. Il fait nuit. C'est bientôt mon tour. Ce sera bientôt fini. On se tient sur un petit carré noir, sans bouger, c'est notre place. Plus tard il n'y aura rien qu'un peu de rouge qui deviendra vite noir. D'autres viendront. Et ce sera exactement la même chose. On ne tient pas tous sur un petit carré noir de dix centimètres de côté, c'est impossible, même au milieu de la nuit. 

vendredi 27 décembre 2013

Épiphanie bourguignonne


Anne avait réussi, je me demande bien comment, quand on connaît mon caractère, à me persuader de tenir la partie de clavier à la messe de minuit. Je ne me rappelle plus d'où provenait l'affreux piano droit qu'on avait réussi à trouver pour l'occasion, bien sûr parfaitement désaccordé, et qui le serait bien plus au fur et à mesure de l'avancement de la soirée, puisque l'église n'était pas chauffée et qu'il faisait un froid de canard. Nous devions jouer la sonate en mi bémol de Bach, et deux ou trois petits machins, dont je n'ai aucun souvenir, destinés à accompagner tant bien que mal l'histoire, puisque le clou de la soirée était la crèche vivante.

L'âne était celui d'Anne, Pompon, pas commode, le Pompon, le bœuf était une vraie vache, anonyme mais très patiente, Marie c'était Annie, la mère d'Anne, et Joseph un voisin de mes voisines passionné de train électrique. Gaspard, c'était un célèbre nouveau philosophe juif passionné de Wagner, qui avait sa maison de campagne à trois kilomètres de chez nous, Melchior, c'était le musicien qui l'accompagnait partout, et le personnage de Balthazar était incarné par la femme du philosophe qui ne quittait pas des yeux le petit Jésus, qui était son fil en bas âge, Raphaël.

Le Fils de Dieu était chaudement habillé, et très calme, mais sa mère, Balthazar, une belle et grande brune aux yeux noirs, était très nerveuse, trop nerveuse. Je ne me souviens pas de tous les détails de l'affaire mais je me rappelle parfaitement que lorsqu'on a attaqué la sicilienne, madame le bœuf s'est soulagée d'une large bouse fumante qui a donné un fou-rire à Joseph et à Marie, tandis que le curé se précipitait dans la sacristie en maugréant qu'il le savait bien. Il faisait tellement froid que la flûte d'Anne était parfaitement désaccordée, et moi je jouais avec des gants en laine, ce qui occasionnait quelques dérapages mal contrôlés qui étaient les cadets de mes soucis parce qu'il était bien évident que tout le monde se foutait éperdument de Bach. Mais j'oublie l'Étoile, une ravissante blonde emmitouflée dans un grand châle blanc, à l'air extatique, assise sur un pouf doré, en cuissardes rouges, dont j'essayais de capter le regard tout en jouant.

Nous n'avions pas terminé l'allegro final à 3/8 quand un réveil s'est mis à sonner. On a vu Marie essayer de s'éclipser le plus discrètement possible, ce qui était tout de même assez difficile étant donné que nous étions plus ou moins les uns sur les autres, autant par manque de place que pour tenter de nous réchauffer un peu. En passant près de la flûtiste sa fille, j'ai entendu qu'elle lui murmurait à l'oreille que le chapon allait cramer si elle n'y allait pas tout de suite, et la sainte Vierge de filer sans façon alors que ma soliste lui faisait les gros yeux et piquait un fard. Du coup Balthazar s'est cru autorisé à aller câliner le petit Jésus, ce qui était franchement de mauvais goût, mais au point où on en était, j'ai redoublé d'œillades en direction de l'Étoile qui semblait complètement shootée à la divine musique que personne n'écoutait sauf elle et Pompon dont je voyais les grandes oreilles remuer paisiblement. Je devais avoir le nez rouge car en me regardant elle avait un sourire un peu idiot qui flottait loin au-dessus de ses deux seins parfaitement apostoliques dont j'imaginais les tétons raidis par le froid se ramollissant doucement entre mes lèvres… 

Monsieur Pichai Jean



Taisez-vous et admirez !

L'Alecture et le dé-lire de la liberté


Curieux : prend soin de tout ce qu'il considère. J'aime le vocable attention. Faire attention, avoir des attentions. Voir, sa-voir, savoir voir, savoir entendre, savoir écouter, perce-voir et entre-voir. Récemment, je lisais un commentaire de Robert Redeker, sur Facebook, dans lequel il expliquait que sans doute il écrivait pour apprendre à lire. J'ai trouvé ça très juste. C'est lire, le plus important, pas écrire. Les écrivains écrivent, bien entendu, mais surtout et avant tout ils lisent. Les musiciens composent, jouent de leur instrument, mais surtout et avant tout ils écoutent et ils entendent la musique. L'écriture est bien une sorte de lecture renversée qui renforce et nourrit la lecture, une restitution de la lecture permanente qui a lieu dans le corps de l'écrivain. C'est une lecture qui a cours en dehors du livre, qui en constitue la suite, le prolongement, ou la préparation, mais il ne peut pas y avoir d'écriture en dehors du dialogue avec la lettre. 

Nous sommes étouffés de SPAM. Je ne parle pas seulement des centaines de spams qui arrivent quotidiennement dans notre boîte à lettres électronique, je parle également des spams médiatiques. Chaque jour que Dieu fait, il faut désormais entendre parler de Dieudonné, de BHL, d'Arielle Dombasle, de Laurent Ruquier, de tel ou tel acteur à la mode, de tel ou tel homme politique particulièrement médiatique, de tel ou tel journaliste (qui sont le plus souvent les mêmes), et il est devenu impossible de faire le départ entre la publicité, la communication et le divertissement. On n'y coupe pas. Le SPAM est un spasme social qui confine notre être à la périphérie de la curiosité : il ne s'agit pas à proprement parler de curiosité, c'est-à-dire que l'attention et le soin ne sont ici que des moments de l'ennui recyclés par la Technique. Cette continuelle série de spasmes instantanés épuise très rapidement le regard, l'écoute et l'entendement, vide les circuits, impose une manière de couvre-feu cognitif. L'amnésie est concrétisée, matérialisée, consolidée. Là où le livre et la lecture entretenaient une forme de bénédiction active et productive, les orgasmes à répétition du Numérique diffusent un voile qui stérilise la conversation que l'être parlant peut entretenir avec lui-même. La chaîne est rompue, le lien est factice, qui annihile le processus mémoriel qui seul permet à l'homme de se construire dans la durée, le réseau est un théâtre dans lequel les acteurs sont des momies qui n'occupent que des places, qui produisent des effets sans causes et des causes sans effets. Faites-en concrètement l'expérience : vous pouvez, avec un peu de pratique et d'astuce, et sur n'importe quel sujet, vous instituer expert d'une discipline, en deux demi-journées, si vous cliquez correctement. Bien sûr, il ne vous en restera strictement rien, deux jours plus tard, mais peu importe, vous aurez acquis une place, et parfois le salaire et la considération qui vont avec. 

Tout ce que je décris là est très exactement le contraire de la lecture, et c'est la raison pour laquelle elle est désormais haïe avec une intensité terrifiante, et la musique avec elle, art du temps et de la durée. Nous sommes désormais dans cette situation inédite : « On supprimera la Foi Au nom de la Lumière, Puis on supprimera la lumière. » Un monde des ténèbres (sans ombres) éclairé a giorno : ce qu'on pourrait appeler la porno-culture, l'ère où le soupçon généralisé efface la pudeur et l'intimité, la possibilité de la transmission et celle de la vie civile. Ma vie sans moi, comme dirait Armand Robin, déjà cité.

Quelle humiliation, d'être, jour après jour, heure après heure, soumis à l'irréfragable acide publicitaire ! « Mieux vivre son argent ! », « La meilleure mutuelle », « Maigrir sans efforts », « Rencontres choisies », « Des révélations sensationnelles », « Viagra, Cialis, Lexomil, Xanax, Prozac », « Comment jouer en Bourse ? », « Comment ne pas payer d'impôts ? », « Une réserve d'argent ? », « Une cougar près de chez vous », « Un cambriolage toutes les 37 secondes », « Infidèle et épanoui », « Le Nouvel Observateur », « Tour de taille », « Alerte Le Monde », « La Redoute par Mon Club Privé », « Place des Tendances », « MacWay », « Santé Nature Innovation », « Café Coton », « Demande de prêt », « Valse des prix », « Aide financière », « Liquid Stock », « Carte Zéro », « VistaPrint », « ParuVendu », « Je Compare ma mutuelle », « Assurance Maladie par Casting Deal », « Commande du 23.12.13 », « ShopZeDeal », « Validation de votre participation », « Offrez un iPod », etc. Et chaque heure qui passe c'est au moins ça !

Mieux vivre son argent ??? Et c'est à moi qu'on vient dire ça ??? Et mieux vivre son absence d'argent, personne ne pense à me le proposer ? Mais quelle bande d'ignobles connards ! Rien que de penser à cette expression d'une vulgarité inouïe : « Vivre son argent » me rend malade. Et toi, Anatole, tu le vis bien, ton argent ? Ouais, pas trop mal, on va dire. Mais c'est du boulot ! Et, tous, nous sommes assommés de cette montagne de spams, chaque jour. Si je pars une semaine de chez moi, sans relever mon courrier électronique, quand je rentre, j'en ai pour deux à trois heures pleines à trier et à jeter cette cochonnerie. Plusieurs milliers ! Il suffirait de faire payer un centime le mail pour en être définitivement débarrassé, des spams, mais il semble bien que c'est trop simple, personne n'en veut, de ma solution ! On préfère continuer avec cette soupe de merde qu'il faut avaler chaque matin, c'est tellement plus drôle ! Tout le monde affiche fièrement sur sa boîte à lettres postale : "Pas de publicités. Merci !" Alors qu'il y en a trois par jours au maximum, vite jetées, et qui peuvent au moins servir à allumer un feu, mais personne ne trouve à redire aux centaines de réclames vicieuses qui nous arrivent chaque jour par voie électronique, qui nous prennent mille fois plus de temps ! Faut croire que les gens s'emmerdent ! Préfèrent éplucher leurs spams bien consciencieusement que de lire trois pages des Notes intimes de Marie Noël.

« J'ai lié son corps, sa boue, comme ceux de toutes créatures à la nécessité universelle de la matière, mais mon Souffle qui souffle où il veut, quand je le lui donnai, était-ce pour l'enchaîner ? »
La curiosité doit s'appliquer à toute chose digne d'être considérée, et passer sur le reste, l'ignoble. Mais chacun est libre de s'enchaîner lui-même.

jeudi 26 décembre 2013

Amnésie antérograde


Augmentation de la salivation, trouble de la libido, amnésie antérograde, amnésie à court terme, constipation, crampes abdominales, maux de tête, diarrhée, nausées, vomissements, agitation, difficulté de concentration, désorientation, confusion, hallucinations, trouble neuro-musculaire… Bonjour Clonazépam, étourdissements, maladresse et démarche instable, somnolence et trouble de l'élocution, adieu veaux, vaches, cochons et promenades en forêt, charcuterie corse et soleil brûlant, odeur de la peau, élasticité, hanches.

Didstat, monsieurY, solko, bar, Petit Louis, Lika, dsl, Noix Vomique, jazzman, ce sont des pseudos qui discutent entre eux "sur internet". Entend-on bien le ridicule de la chose ? Non, on n'entend pas ? Alors passons… Un Pseudo tombe à l'eau, un autre surgit immédiatement, on ne s'aperçoit de rien. Clonazépam pour tout le monde, c'est ma tournée ! Internet, c'est un gigantesque Bêtisier en temps réel, rediffusé en boucle. Affaire Taubira tout contre Quenelle à Jérusalem, voilà le menu. Hallucinations, confusion, dérision, érosion, implosion, inversion, agitation, constipation, plus personne n'est capable de dire nous sommes tous les deux et ça va bien comme ça, ils veulent tous en être, du cirque planétaire branché sur la Syrie le Mali la Maison blanche la NSA, on sait ce que mijote le voisin par drone interposé, c'est tout à fait passionnant, mais quand est-ce que cette horreur a commencé ? Difficulté de concentration, en effet.

Un peu de gaieté. Je lis cette phrase tordante : "Affaire Taubira : Les écrivains et les intellectuels se mobilisent !" et j'ai soudain envie d'éclater de rire. Si tu savais, Luna, comme les hommes peuvent être drôles ! Mais personne n'écoute personne, alors ils n'entendent pas la drôlerie de ce qu'ils profèrent. Les-écrivains-et-les-intellectuels… Rien que ce syntagme me donne envie de hurler de rire. Mais "Affaire Taubira", c'est bien aussi ! C'est vraiment très bien. Ah, si l'on savait raconter… Si je pouvais te raconter les simagrées, les délires, les poses, les costumes, les discours…

Le Marais… Quelle plaie c'était devenu ! Entre l'Île Saint-Louis, la Bastille et la place des Vosges, on peut dire que j'ai connu le cœur de la boboterie homo-loguée gauche petzouille génération touche pas à ma dot. Évidemment, on préférait habiter là qu'à Château-rouge ou à Pantin, mais on a bien senti venir le désastre, comme une gangrène chic qui roulait déjà à vélo et découvrait le monde dans Le Monde, un vivier à Delanoés en couches recyclables et genres bien comme il faut.

Dieu que je hais les fêtes ! Depuis plus de vingt-cinq ans, je passe Noël seul ou en tête-à-tête avec celle qui veut bien dire avec moi : « Nous sommes tous les deux. », c'est tout ce qui compte. Je me rappelle les réveillons de Noël, à Paris, que je mettais un point d'honneur à passer seul, avec pour dîner un morceau de saucisson et deux bananes. Ensuite je sortais, j'allais dans les endroits les plus sordides, par exemple dans les baraquements qui se trouvaient sur le terre-plein central de l'avenue de Clichy, où nous pataugions dans la boue glacée devant des scènes minables où quelques filles frigorifiées et fatiguées au corps couvert de bleus faisaient mine de se déshabiller pour les Arabes du coin qui ne savaient pas quoi faire de leur soirée. Puis j'allais dans un des bistros du quartier, éclairés de néons violents et bruyants comme des aquariums devenus fous. J'y allais à pied, ça occupait une partie de la soirée, mais je rentrai en métro, trop fatigué pour marcher encore une heure. Pigalle à Noël ! Ça c'est la fête ! Au moins mes réveillons ne me ruinaient pas. Même pas une pute, non.

Je me souviens précisément de cette soirée. Nous revenions du cinéma, avec Céline. Nous étions allés voir Batman, le premier de la série, celui dont Dany Elfman a fait la musique, avec beaucoup de talent, d'ailleurs, avec Nicholson dans le rôle du Joker, je crois. Nous marchions dans la rue des Francs-Bourgeois, nous étions très gais, un peu gris, elle était montée sur mes épaules, cette grande perche. Nous sommes passés sous les fenêtres ouvertes d'un grand appartement bourgeois d'où s'échappaient les sons tonitruants d'une fête. Je me suis arrêté et me suis mis à hurler comme un loup pris au piège ! Elle m'a demandé ce qui m'arrivait. Je suis devenu agressif, mauvais, hargneux, méchant comme un animal blessé. Elle continuait à rire, sur sa lancée, mais je voyais bien qu'elle avait un peu peur de moi. Ensuite, sur la place des Vosges, j'ai entrepris d'essayer de lui expliquer ce qui me faisait souffrir. Je savais que c'était peine perdue. Jamais une jeune fille de vingt ans ne pourrait comprendre une chose pareille : la fête, pour elle, était synonyme de joie, de plaisir, de dépense, de partage… Moi ça me retourne les boyaux. Immédiatement, je pense aux voisins qui ne font pas la fête, qui peut-être se lèvent tôt le lendemain pour aller travailler, qui sont peut-être souffrants, malades, vieux, à l'agonie, et qui doivent subir cette musique de merde sans broncher, ce boucan infect de tous les diables, parce qu'on ne peut rien contre la fête, parce que c'est sacré, la-fête, la fête qu'on partage avec les voisins même si les voisins n'en veulent pas, de votre fête de merde de petits-bourgeois puants ! Et j'ai immédiatement envie de les tuer tous. De monter dans l'appartement avec un fusil à pompe et de tirer dans le tas, juste pour voir leur tronche de nœuds avec un gros trou dans le ventre. Saloperie de fêtes ! J'entends William Christie qui joue l'Oratorio de Noël, avec ses Arts florissants, et je comprends tout à coup pourquoi on ne l'entend jamais dans Bach, le con. C'est pas possible ce que c'est mauvais ! On dirait un malade qui a renversé de la sauce à la rose sur une tartiflette ! Épouvantable ! Maya m'avait raconté les soirées chez lui, il paraît que c'est un cuisinier admirable. J'ai quelques doutes. Ce type m'a toujours horripilé avec son accent américain soigneusement composé et astiqué au fil des années passées en France.

« Nous sommes tous les deux. » C'est tout ce que je demande à la vie. Sept Noëls passés tous les deux, ici, sept Noëls parfaits. Raphaële m'appelait en général vers minuit, une heure du matin, de chez ses parents, à Apremont, toujours en chuchotant, et presque toujours en me disant : « Je ne peux pas vraiment te parler, j'ai un petit invité dans mon lit. Je voulais te souhaiter un bon Noël. » Je suis celui à qui on téléphone en cachette, la nuit, en chuchotant. Luna ne chuchotait pas, elle, elle montait se coucher avant moi, prenant toute la place sur le lit. Elle ronfle, elle rêve, elle bâille, elle est là, ici, maintenant. Le lit est chaud quand je monte. Je vais le tuer, ce con de Christie ! Il y a des gens qui paient pour écouter ça ???

Remets-moi le concerto de Dvorak, mon amour, encore une fois, encore une fois. J'aime me tenir dans ce creux. Sol, la, si bémol…(la-sol, si bémol, si bémol, si bémol, la, sol) si bémol, la, sol, fa dièse, sol. La tonalité de sol mineur était ma préférée, quand j'étais enfant. Autant par ses qualités propres, acoustiques, sonores et musicalo-métaphysiques, que digitales (la gamme sur le clavier). C'est comme un berceau où la main rejoint l'âme, l'enveloppe, la protège. Ce regard, ce regard, Mon Dieu ! La tête tournée en arrière, un peu penchée, ce regard qui garde, qui re-garde (garder, comme on garde un trésor ou un malade, et garder, comme on garde pour soi)… Revenir vers l'être. Vite, revenir, encore, parce qu'on sait que l'épouvante est là, tout près, prête à nous sauter à la gorge. Parce que nulle conscience ne sait l'heure, ni le jour. J'ai voulu te garder, et je t'ai regardée, tant que j'ai pu, mais ça n'a pas suffi, ça ne suffit jamais. J'ai conduit comme un fou, nous étions samedi, le cabinet du vétérinaire, de l'autre côté de la ville, allait fermer à midi et pour tout le week-end, il fallait arriver à temps. Il y avait du monde sur la route. Tu es tombée contre la portière droite, sans pouvoir te relever, la tête tordue, les yeux perdus, je te parlais, j'ai hésité à m'arrêter, mais si je m'arrêtais nous arrivions trop tard, il était impossible que nous arrivions trop tard ! D'un bras, j'essayais tout en conduisant de te soutenir, je n'avais pas assez de force et je ne pouvais pas m'arrêter, dans la longue file de voitures. Tu souffrais et pour la première fois, je ne te suis pas venu en aide, je t'ai laissée dans le désespoir et l'incompréhension. Mon Dieu que tu es cruel ! Te demander pardon ? Mais j'aurais trop honte ! Comme s'il suffisait de demander pardon, quand on n'est pas prêt à sauver l'être qui souffre, le seul être, celui à qui l'on a dit tout au long de sa vie qu'il pourrait compter sur nous au moment important, quand on n'est pas là pour l'aider, le soulager, le tenir au creux de la main, lui faire un berceau pour atténuer sa peine ! On ne tient jamais parole. Malgré toute la volonté vraie, sincère, profonde, on va faillir au moment important, c'est écrit. L'homme est maudit. On ne peut pas compter sur lui. Même pas moi ! Mais tu seras vengée car moi non plus je n'aurai personne quand l'heure sera venue. Le faux salaud se transforme très vite en vrai martyr, abandonné lui aussi, sur son bout de carton souillé, c'est la seule consolation, celle que chacun veut ignorer absolument. On se sent tous d'un autre pays que celui qu'on habite. Ce n'est pas possible qu'on soit d'ici, cet ici si pauvre, si limité, si décevant ! Même un chien, tu n'auras pas su l'aimer ? Pauvre parmi les pauvres… Me voyais-tu, dans la voiture, la tête tordue, tournée vers moi qui ne te venais pas en aide ? Voyais-tu le pauvre petit homme que j'étais alors, si démuni, si faible, si impuissant, si désespéré ? Toi qui m'avais si souvent regardé, dans nos périples en duo, toi qui avais si souvent posé ton regard aimant sur moi, dans cette voiture qui était tienne, comment aurais-tu comprendre que je manque ce rendez-vous là, le seul qui compte ?

Et tous ils veulent sauver le monde, la France, l'Afrique, l'Europe, l'École, la magnéto-sphère, que sais-je ! Et tous ils ont des opinions, des points de vue, des idées, des principes, des valeurs, et tous ils font des prévisions, et tous ils ont des stratégies, des feuilles de route, des plans sur la comète, des slogans… Tous, à l'heure de la cité connectée, jouent leur rôle, participent, débattent, se battent, coupent la parole en quatre, mais aucun n'observe la fleur serrée dans un cœur qui se tient près de chacun, là, tout près, et qui va mourir dans quelques secondes. « Que je vive de toi ! » Aucun n'est à l'heure juste. Tous morts avant la mort, donc. Et qui épargnera les morts ?

lundi 23 décembre 2013

Ici

« Ah ! Je n'entrerai pas dans la douceur du nid. » Le vent reste dehors : seuil. Là où le feu et la terre froide se mélangeaient dans le secret féroce du temps, tu reposes à jamais dans le grand calme qu'on ne peut dire, ma bien-aimée parfumée, car j'ai compris, tout à l'heure, que ton interminable périple en enfer avait pris fin.


Chers anges, la maison qu'un cri vous révéla,
Volez autour d'elle,
Entourez-la d'ailes !
Je pleure et je n'en ai pas d'autre. Gardez-la.

J'ai cherché un pays pour vivre. J'ai longtemps marché, je vieillis, je ne l'ai pas trouvé encore.
Je cherche un pays pour mourir.
J'y veux un grand soleil pour qu'en m'endormant mon cœur ait chaud, j'y veux une terre douce et secrète qui me prenne, me couvre, me cache.
Ô bonne terre, tous m'ont fait mal — mes amis plus que les autres — mais ne le dis à personne. Sur moi fais pousser l'épine pour que nul ne trouve ma tombe et que n'y puissent couler sur moi les larmes de ceux que j'aimai, leurs gentilles larmes sans douleur… Elles me feraient trop mal encore.
Laisse plutôt tomber sur moi la longue pluie triste, la pluie vraie. 


On ne sait pas de quoi on parle. Il faut sans doute voir et écouter le monde depuis la tombe. De quoi l'on parle ? On peut parfois le dire, mais ça n'est pas l'important. Celui qui parle à travers nous, voilà ce qu'il conviendrait de connaître, mais c'est seulement quand le cœur cesse de battre qu'on est mis face à lui. Celui qui tue, celui qui est derrière Dieu, dans son ombre, et qui nous ressemble trait pour trait. L'être et l'amour s'opposent et ne se joignent qu'après l'être.

dimanche 22 décembre 2013

L'Évadé


Il fallait bien en arriver là. Tout l'impardonnable s'est donné rendez-vous ici. Tout le poison, toute la douleur, toute l'espérance oubliée, toute la fragilité du squelette, d'un trait de compas on a pointé l'angle aigu dans lequel on s'est laissé enfermer. On aboie, on aboie tant qu'on peut, à s'en déchirer les poumons, mais on ne trompe personne. Les brutes n'ont pas peur. Elles ont le nombre et la force pour elles. On va mordre un peu, au hasard, et les coups n'en seront que plus violents. On le sait. On est seul. Nos aboiements ne feront venir personne, ou bien ceux qui viendront grossiront encore la troupe. Ils ont décidé qu'il était l'heure, on ne peut rien contre ça. Montrer les dents les rend encore plus méchants, vicieux, soudés dans le mal qu'ils jettent hors d'eux, et je suis celle par qui ce mal est canalisé, amplifié, sanctifié. J'ai peur, j'ai terriblement peur, mais je ne me déroberai pas, je ne demanderai pas grâce, je serai furieuse jusqu'à ce que ma tête éclate. On ne peut rien contre ça. Dieu lui-même le veut. J'ai toujours su que ça finirait ainsi. Plusieurs fois, dans ma courte vie, j'ai senti que les épreuves que je traversais n'étaient qu'une pâle préfiguration de ma fin. Derrière mes paupières closes, le feu, les lames, les coups, le fracas, le chagrin, se retenaient de me déchirer trop tôt car il fallait que j'aie le temps de mesurer la chance qui était la mienne de ne pas succomber immédiatement. Encore la nuit dernière, l'effroyable violence qui m'a visitée en rêve était comme naturelle, indispensable, elle avait un goût inimitable et fade. La fureur est ma seule défense et la fureur n'est d'aucun secours quand on est au centre du cyclone. 

Je sais qu'il m'aime et moi aussi je l'aime. Mais il ne sait pas d'où je viens et je ne peux le lui dire. Alors à lui je montre un visage doux, tendre, apaisé, qui le rassure, et dans ses yeux bons je vois un peu du bonheur que j'aurais tant aimé connaître, que j'aurais voulu partager avec lui. Il veut toujours me faire du bien, je le vois bien. Il est attentif, il est prévenant, il est amoureux, il fait attention, toujours, à ce que rien ne me heurte, il éloigne les dangers, il croit qu'il a ce pouvoir, et le voir croire cela me fait du bien. Toute la journée il me parle et je lui réponds comme je peux. Je le vois faire comme s'il me comprenait, mais je lui pardonne car il le veut tellement. Plusieurs fois, alors nous nous étendions sur son lit pour la nuit, il me demanda de l'emmener avec moi dans mes rêves. S'il savait, il ne me demanderait pas. Ou peut-être justement que si… Le pauvre, il a l'air si fragile, si faible, si innocent, finalement. Il veut donner beaucoup plus qu'il ne possède. Pauvre de lui, pauvre de nous. Il est aussi seul que je suis seule. 

Il ne parviendra pas à comprendre. Et d'ailleurs je n'ai pas voulu lui expliquer. Nos routes sont trop dissemblables, nos mondes trop éloignés loin de l'autre, même en ces points de rencontre si doux. Mon silence le protège, contrairement à ce qu'il pense peut-être. Pourtant je ne l'oublierai pas, même parmi les monstres que je vais affronter maintenant. Ils vont me déchirer, se nourrir de mon sang, et leur extase furieuse me fait défaillir déjà, mais par-delà cette apocalypse de nerfs en feu je resterai en lui. (…)

samedi 21 décembre 2013

Dans la Nuit


(à mon ange)


« Partir, ne serait-ce que pour avoir envie de revenir. » Mais si l'on n'a pas envie de revenir, justement ? Si tout ce qu'on aimait ici a disparu, si la fatigue et la déception sont désormais plus assurées que le plaisir, toujours hypothétique ? Le retour à est le motif le plus solide d'une existence d'homme, en tout cas d'une existence telle que je la conçois. Qu'elles étaient jolies, ces Parisiennes de 1962 ! À la fois semblables et différentes, brunes et blondes, à chapeau, à foulard, à lunettes, mais toujours avec ces cheveux comme un flambeau, comme un drapeau, et la bouche comme une sérénade interrompue.

Les pieds des Parisiennes sont plus beaux que les pieds de Martha Argerich. Et ce ne sont pas ces couleurs (vert, bleu, rose, rouge, jaune, brun, violet, noir) dont on s'autorise crânement à se badigeonner les ongles qui me consoleront de la disparition de mes belles Parisiennes en noir et blanc.

Ce que je vois, en regardant les images de Chris Marker et Pierre Lhomme ? Je vois le Paris où je me trouvais lorsque j'avais six ans et que je m'y promenais avec ma mère. Ces Parisiennes là, je ne devais pas beaucoup les regarder, alors. Ou peut-être que si ? Ce qui est certain est que j'avais les yeux grand ouverts, et les oreilles aussi. Les agents de police, les 2 Chevaux, les Dauphines, les 403 et les 404, les autobus, le métro, les plans de métro lumineux, les photographes de rue, et la main de maman (j'ai toujours aimé ses mains), voilà ce qui devait compter plus que les chapeaux, les permanentes, les modes, et les visages par centaines. L'odeur du métro, bien sûr, restera gravée à jamais en moi. L'odeur du métro fait partie de ces invariants fondamentaux, pour un Français, aussi essentielle que celle du pain et du café-au-lait. Je me rappelle précisément le moment où les premières boutiques de "viennoiseries" ont fait leur apparition à Paris. Ce jour-là, un morceau de la France s'est détaché d'elle. La "viennoiserie" est l'ennemie jurée du croissant et de la brioche, en même temps que de la pâtisserie viennoise. Ce nom de "viennoiserie" aurait dû nous alerter sur l'une des premières escroqueries démocratiques de la mondialisation en marche. Comment les mots vont peu à peu perdre leur sens et en prendre un autre qui sera à peu près antinomique, comment cette "évolution" va à la fois nous rendre fous et nous anesthésier, comment les vessies se transformeront en lanternes sans que personne ne moufte, comment le sud deviendra le nord, l'est l'ouest, la variété la musique, la diversité l'uniformité, la connaissance l'inculture, l'instruction l'analphabétisme d'état, l'éducation la propagande, la littérature le ragot chic, l'autre le même, etc., voilà qui devra faire l'objet d'une grande et sérieuse étude, dans les années qui viennent, si des romanciers dignes de ce nom osent encore écrire plutôt que de pérorer ruquieristiquement en s'ébattant dans la confiserie écœurante des cueilleurs de fraises des bois subventionnés.

J'étais arrivé tôt au conservatoire. J'avais le trac et j'avais raison d'avoir le trac. Mon quatuor de trombones était vraiment difficile à jouer, et les cuivres n'aiment pas les œuvres difficiles, surtout quand ils jouent en formation de chambre, comme c'était ici le cas. Je me suis tout de suite douté de quelque chose lorsqu'ils m'ont annoncé qu'ils allaient d'abord jouer le reste du programme, pour "se chauffer". On me faisait venir à l'aube, et c'était pour me faire poireauter trois quarts d'heure. Après tout, c'est de bonne guerre, mais je me suis dit à ce moment-là qu'ils n'aimaient pas mon quatuor. Arrive enfin le moment où ils sortent les partitions en maugréant, et ça c'est pas jouable, et ça c'est mal écrit, et on ne comprend pas pourquoi telle chose, et aussi telle autre. Bien. Restons calme. Ils posent les partitions sur les pupitres et prennent l'œuvre au début dans un chaos indescriptible. Je me demande si c'est une blague mais je ne dis rien. On tourne quelques pages et le quatuor se délite, comme un vieux tricot qu'on a décidé de sacrifier au chat de la maison. Le premier trombone continue un peu, seul, histoire de me montrer qu'il est de bonne volonté, et puis s'arrête, faisant semblant d'être gêné, tandis que les autres prennent des mines de poilus qui pataugent dans la boue et ne vont pas tarder à rentrer se chauffer à la maison. Visiblement, ils déchiffrent, alors qu'ils ont la partition depuis deux semaines. Je sens le rouge me monter au front, j'ai honte, ma musique est de la merde et ils ont bien raison de me le faire comprendre. Je reprends ma partition, sans un mot, j'enfile mon manteau, et je m'en vais. À peine dans la cour, j'entends la première équale de Beethoven. Ça c'est du trombone ! Ils sont partis en tournée au Japon, quelques jour après cette répétition, et je suis allé voir Benny Sluchin chez lui, la star du trombone contemporain, ma partition sous le bras. Il a été adorable, m'a rassuré, ma partition était certes difficile, mais pas du tout injouable, il en avait vu d'autres. Il a réuni un nouveau quatuor, et les répétitions ont été un bonheur de tous les instants. Rarement je me serai autant amusé et aurai autant appris qu'en travaillant avec ces quatre là. Ce qui n'empêche pas du tout que les précédents étaient loin d'avoir tort sur tout. Mon quatuor était mal fichu sur bien des plans, ça me paraît maintenant l'évidence. Évidemment, un musicien comme Sluchin, qui a tout joué, dans toutes les circonstances, est capable de se débrouiller de tout, et il y met un point d'honneur. Comme de surcroît c'est un homme d'une grande gentillesse et d'une modestie effrayante, l'expérience n'est pas du tout représentative des inévitables (et sains ?) conflits entre compositeurs et instrumentistes.

Karajan joue l'andante du 21e de Mozart, et l'on voit l'autre pianiste (celui censé jouer les premier et troisième mouvements), assis derrière lui. Est-ce Weissenberg ? Je ne distingue pas bien, sur l'écran minuscule. Encore cette impression que j'allais mourir dans la nuit, pas pu dormir avant six ou sept heures du matin. Atroces souffrances, dans les membres, glacé et transpirant, je hurlais tout seul dans la maison. Je me suis levé trois fois pour me changer, pour m'essuyer. J'appelais Luna, qu'elle vienne me sauver, me délivrer. Pris des tranquillisants, de l'aspirine, des somnifères. Comme des crises de manque, alors que je ne me drogue pas, que je ne bois pas, que je ne fume même pas. Ça brûle. C'est comme si toute la peau était en ébullition. Mes membres sont comme des tisons frissonnants et glacés, je ne sais pas d'où vient ce courant de douleur souterrain qui irradie partout, absolument partout, qui me mord l'intérieur et m'enveloppe d'une nuée acide. Manque de quoi ? J'ai envie de me jeter contre les murs, je hurle tout seul dans la maison froide et silencieuse. Je gémis comme un prisonnier enchaîné, je râle comme un agonisant. Je voudrais dormir mais c'est impossible. Il est quatre heures moins le quart. Je porte un pull, des chaussettes chaudes, je m'enroule dans la couette, mes mains sont douloureuses, je sens mon cou, mon épiderme, mes mollets, mes cuisses, mon dos, ils sont soumis à une pression intolérable. Je me noie, je suis seul au milieu de l'océan, l'eau salée est un poison soufré, mille poissons me mordent, combien de temps vais-je supporter ça ? Qu'est-ce que cela signifie ? Pourquoi cette torture, à intervalles réguliers ? Je voudrais vomir. Je voudrais recracher la vie qui déchire mes entrailles, qui écorche mes tripes, ce soleil hurlant qui m'attire vers la nuit. Avoir envie de revenir, dans des conditions pareilles ? Oui, même à ce prix, je voudrais revivre encore et encore ces neuf années de bonheur. Si le prix à payer, ce sont ces nuits de terreur affreuse, je l'accepte. Le retour dans tes odeurs blondes et profondes, nos conversations silencieuses, nos bâillements, répons du plaisir, plaisir du répons, tes pattes que tu étires dans ma direction, ta gueule qui s'ouvre, la confiance absolue, l'abandon parfait.

Ré, mi, fa dièse… Ces trois notes liées du deuxième mouvement du concerto de Dvorak. Une sorte de troisième concerto miraculeux de Chopin, ce deuxième mouvement. Cette douceur fondue dans l'atroce douleur, dans la chair brûlée… Quand j'étais enfant, déjà, ces nuits de terreur. Ma mère venait, je hurlais en la voyant, elle me donnait à boire des gouttes qui me calmaient. J'ai encore le goût dans la bouche. Et cette sensation intolérable de drap froissé, ces rayures qui me terrorisaient. J'ai fait ce tableau, en 2009 — Les Brutes, c'est Emmanuelle qui le possède —, qui est ce que j'ai réussi de plus conforme à cette horreur là. On a ça tout de suite ou jamais : cette sensation de vivre dans un monde de brutes. Je réalise que la musique est sans arrêt en train de se dire de manière analogique et disséminée et que je suis profondément marqué par cela. Sans cesse, quand on écrit de la musique, on dit les choses semblables d'une autre manière et les choses différentes d'une manière identique, et ces récits sans action sont dispersés dans le temps, et le temps, seul, dans un mouvement de recouvrement synthétique, va permettre de les saisir, a posteriori, d'où par exemple la puissance de la forme fuguée. Mais la forme sonate est finalement du même ordre, et c'est ce que je vais chercher constamment à faire depuis une dizaines d'années, cette manière d'écrire qui fait interagir des idées à la fois antagonistes et connexes, qui vont se rejoindre plus loin, toujours plus loin, de manière à la fois imprévisible et indispensable. Cadences brisées, imparfaites, rompues, évitées, demi-cadences enchâssées dans leur retournements rêvés. Ce quatuor de trombones s'intitulait L'Âge de l'Ange.

Qui est l'Ange, à quoi le reconnaît-on ? Quand est-il censé arriver dans notre vie ? Qu'apporte-t-il avec lui ? Comment s'adresse-t-on à lui, comment s'adresse-t-il à nous ? S'exprime-t-il en mode majeur ou en mode mineur ? Existe-t-il un rapport entre l'Ange et les brutes, est-ce qu'ils permettent son avènement, est-ce qu'ils préparent le terrain ? Sans elles, aurait-on la force et même seulement l'idée de l'apercevoir ? Pourquoi les rayures, pourquoi les draps froissés, pourquoi la tuberculose ?

Je descends l'escalier en titubant, j'essaie de ne pas tomber. Pas envie de rester seul à moitié nu sur le carrelage glacé durant des heures sans pouvoir me traîner jusqu'au téléphone, comme elle, toute la journée dans la buanderie, la jambe cassée, avant que je n'arrive finalement à sept heures du soir et que j'enfonce la porte. J'essaie de réfléchir mais ma tête est ailleurs, je vide le tiroir des médicaments, je fouille dans le foutoir. Allons-y, vite. On verra bien. Je peux faire du bruit sans avoir peur de l'effrayer. Le concerto me trotte dans la tête. L'odeur de son poil. Sa fourrure où j'aimais me plonger le nez et les yeux. L'odeur du métro, les Équales de Beethoven. J'enfonce la porte, j'entends « Au secours ! »… 

jeudi 19 décembre 2013

Le progrès du machinisme, de l'infarctus et des lois sur le divorce


Six pieds nus dépassent du toit ouvrant d'une 2 Chevaux circulant à Paris. « Au mois de mai 1962, la densité au centre de Paris est de 82 000 habitants au kilomètre carré. Les spécialistes ont fixé à 16 m2 le "seuil de houspillement", c'est-à-dire la surface nécessaire à un être humain pour vivre. D'où il appert que deux Parisiens sur cinq se houspillent. » 1962… Faites le calcul…

Je regarde le merveilleux film de Chris Marker et Pierre Lhomme : « Le Joli Mai », qu'une âme généreuse m'a envoyé par la poste, et je vais d'émerveillement en émerveillement. Il y a très longtemps que je n'avais pas vu un film aussi réjouissant, touchant, stimulant, intellectuellement parlant, et tout simplement beau, même si je sais qu'il ne parlera qu'à ceux qui ont au moins mon âge, c'est-à-dire ceux qui ont connu le Paris et la France des années 60. Justement, il est temps que les souvenirs de ces années-là prennent leur sens, tout leur sens, en regard de la France qui advient sous nos yeux.

« (…) Mais certains se plaignent que, dans notre perspective historique, le type "chatte" soit menacé de régression, et qu'à sa place s'installe un nouveau type féminin, qui serait la résultante du progrès du machinisme, de l'infarctus et des lois sur le divorce. Il s'agit de la femme qui gouvernera entièrement l'homme soumis, conscient de son sous-développement. »

Dans mon oreille droite, une amie me parle ; sur l'écran, Martha Argerich accompagne sa fille, altiste, dans Mozart, mais j'ai coupé le son ; et j'entends le concerto de Dvorak par Richter et Kleiber ; et je pense à Françoise Héritier, car on entend toute la semaine des extraits de son livre "Le Sel de la Vie", à la radio, dans l'émission "Lectures du soir", lus par Anouk Grinberg. Sur le principe du "J'aime / J'aime pas", Françoise Héritier ne nous donne que la première colonne, des "j'aime", donc, sur 250 pages, insupportable litanie dont la plus belle occurrence, pour moi, et la plus significative, à l'évidence, est sans doute celle qui dit à peu près : « Le plaisir de NE PAS avoir dans la bibliothèque [ou "à la maison", je ne sais plus] de livres négationnistes et racistes. » Comme c'est beau ! Comme c'est ça ! Exactement ça ! Son livre s'appelle "le SEL de la vie", mais il devrait plutôt s'intituler le SUCRE de la vie : ces gens-là sont capables de s'enfiler une assiette de sucre au petit déjeuner, et de remettre ça au déjeuner et au dîner ! Les antiracistes dogmatiques sont des bouffeurs de sucre. Ces gens-là vous règlent son compte à la dialectique une fois pour toutes. Ils vous dégoûtent de penser une fois pour toutes. Ils vous dégoûtent du Bien une fois pour toutes. Encore un peu et ils me dégoûteront des mouvements lents une fois pour toutes.

De la même manière Argerich filmée par sa fille me dégoûte d'Argerich la pianiste, et des femmes, aussi, et des pieds des femmes, par la même occasion, une fois pour toutes. Un peu plus et ce film me dégoûtait de la musique, une fois pour toutes. Rarement (jamais, en fait) je n'aurai vu une telle entreprise de dénigrement (un tel ressentiment) à l'encontre d'une mère. Ce film est une déclaration de haine, pure, parfaite, mais mâtinée de toute la dégoulinante empathie adolescente qui est la marque de notre misérable époque. Le film s'ouvre sur l'accouchement de la fille. Le père (Stephen Bischop Kovacevich) est filmé comme une pauvre chose un peu dérisoire, un peu surnuméraire, un peu has been, un peu ridicule. C'est l'histoire des orteils de la famille Argerich, c'est l'histoire des grands pieds des Argerich, c'est l'histoire des femmes qui vieillissent, des femmes qui sont libres, des femmes qui échappent aux hommes. Pauvres femmes, qui échappent d'abord à elles-mêmes… elles ressemblent à des détenus, aux individus enfermés d'un camp planétaire et désespéré, elles sont privées de tout, sauf du narcissisme sinistre de la marionnette qu'on sort de sa boîte pour les fêtes. Le film s'ouvre sur l'accouchement de la fille, de la réalisatrice… Je sais, je l'ai déjà dit, mais cette bloody daughter fait un film sur elle-même en prenant prétexte de sa mère célèbre. « Je porte le nom de ma mère. » Heureusement pour toi a-t-on envie de lui dire, mais en réalité on n'a pas envie de lui dire quoi que ce soit, à cette pauvre fille. Jamais le vocable "ingrate" ne nous a semblé autant à sa place, dans tous les sens qu'il peut prendre. « J'accouche ! » nous dit la fille. Et « les filles, c'est plus intéressant ! » Stéphanie s'intéresse. Quand on s'intéresse on fait un film. Normal. Quand on est la fille du monstre Argerich, qu'est-ce qu'on peut faire ? Crier très fort, comme les bébés qui viennent de naître. Eh, oh, je suis là ! Ici. C'est moi ! Je suis super intéressante, comme nana. Pas trop mes mains, OK, mais mes pieds ! Et je sais me servir d'un caméscope ! Je sais pleurer, aussi. Et rire, alors là, oui, là je suis bonne, putain ! « Mais on ne peut rien dire sur la musique… » Un moment j'ai cru qu'on allait la voir à poil, la Stéphanie, dans son bain, mais que dalle, même pas, circulez, y a rien à voir, rien à entendre, rien à comprendre. En réalité, si, ce film est passionnant. Pas du tout pour les raisons que la Stéphanie elle croit, non, vraiment pas du tout, mais pour tout ce qu'on voit en creux, pour tout ce qu'on comprend du cirque sordide qui nous est montré là, et qui est tellement conforme à ce qu'on nous demande avec insistance aujourd'hui. Du coup, cette pauvre Martha Argerich me fait de la peine et j'ai envie de la défendre contre sa fille, et contre elle-même. Il est impossible, lorsqu'on joue Ravel et Liszt comme ça, qu'on soit aussi bête, aussi adapté aux normes étriquées et castratrices qui ont cours dans le monde qu'elle parcourt en train et en avion jour après jour en lisant des magazines et en mangeant des sandwichs. Il y a dans tout grand musicien un mystère, quelque chose qui le dépasse, qui le sauve. C'est bien entendu contre ça qu'a été fait ce film, qui n'est que de la propagande, celle qui nous explique très banalement que les grands artistes sont des gens comme tout le monde, avec les mêmes problèmes que tout le monde, qu'ils mangent de la salade au maïs et vont au cabinets, comme nous tous, qu'ils ont mauvaise haleine en se réveillant le matin, qu'ils ont une carte bleue et des problèmes de poids.

Stéphanie accouche, son mari fait coucou au bébé, sa mère téléphone, elle a des "rythmes décalés", des angoisses, elle fume, on voit la mère dormir, se réveiller, boire du café dans des gobelets en plastique, nettoyer ses lunettes sur le quai d'un métro, fouiller dans son grand sac informe à fleurs, en sortir une banane, bouger sa tête en cadence, s'assouplir les poignets, répéter en compagnie de musiciens avachis sur leurs chaises, en bras de chemise, regarder le plafond d'un air inspiré mais pas trop, jouer sur piano désaccordé, et même se tromper. Tout y est, a-t-on envie de dire à la réalisatrice, vous avez bien fait votre travail. Mon Dieu comme elle était belle, à vingt ans, cette petite Martha ! Comment a-t-elle fait pour devenir cette lourde chose hystérique qui donne envie de détourner le regard et de regarder Maya l'abeille à la télé ? Comment la grandeur et le talent peuvent-ils à ce point se cacher sous cet oripeau terne et grisonnant ? Où trouve-t-elle la force de soulever ce pesant manteau de très ordinaire névrose, sans mots et semble-t-il sans pensée, sans réflexion ?

Paradoxalement, le seul qui sorte à peu près indemne de ce film pénible est le père, Kovacevich, qui ressemble tout de même à un musicien, et qui nous touche par la distance énorme qui le sépare de sa fille. D'ailleurs, le répertoire des deux pianistes parle pour eux. D'un côté, des pianistes, Chopin, Liszt, et Ravel, de l'autre Beethoven. D'un côté un don naturel presque inexploré, resté à l'état brut, et de l'autre du travail et encore du travail. D'un côté du piano et de l'autre de la musique.

Qui aurait dit que les femmes seraient un jour du côté de la machine et de l'infarctus, qu'elles remplaceraient les hommes jusque dans les orchestres, et devant l'orchestre, et derrière la caméra, et sur le front ? Et qui aurait cru que ce basculement sexuel ressemblerait à ce point à une malédiction ? Les hommes sont désormais "conscients de leur sous-développement". De cela nous n'avons jamais douté, évidemment, mais de là à accueillir le sous-développement d'autrui avec reconnaissance, comme une manne rédemptrice, il y avait tout de même un pas qui aurait pu inspirer une légère hésitation. Le Moderne n'hésite pas, justement. Il plonge avec ravissement dans le bain égalitaire, s'y ébroue, s'en délecte ; tout ce qui le soulage de sa puissance et de sa distinction le ravit, l'enthousiasme, il en oublie jusqu'à son nom et accueille avec reconnaissance ce qui le détruit. Le sexe était l'ultime ruse de l'histoire, nous en serons bientôt débarrassé.

Le "houspillement", le fait que les êtres humains trop nombreux se gênent, se dérangent, quand on les entasse dans des lieux exigus, le houspillement est désormais sensible à l'échelle de la planète, mais il me semble qu'une des choses qui le manifestent et en aiguisent son pouvoir de nuisance est l'indistinction, le fait que les fonctions et les rôles perdent leurs formes et leurs frontières, que tout le monde veuille se trouver chez lui ailleurs et ailleurs chez lui, autrement dit que les frontières et les limites perdent le pouvoir de protection qui leur est propre, que les chairs et les sentiments soient à vif constamment et en toute situation. "Dix-sept bisous sur le pied gauche"… Je pense aux "groupes de dix-sept" (les 17-olets) qu'on trouve dans certaines pièces de Chopin. Je me rappelle encore l'émerveillement qui fut le mien quand j'ai vu les premiers, que je pensais alors réservés à la musique d'un Stockhausen. Cependant, les groupes de 17 de la musique de Chopin ne se jouent pas comme ceux de la musique de Stockhausen. Peu importe ! Il y a un âge où l'on prend tout au premier degré, où l'on pense qu'on peut s'adresser à sa grand-mère comme à sa copine, où la distinction nous apparaît comme le comble de la fausseté, où l'exception nous semble devoir être la règle, où les nombres impairs et premiers possèdent un éclat incomparables, où l'hystérie nous semble indispensable à la vérité de l'être, où le féminin nous apparaît comme un idéal indépassable, ce qu'il est bien, puisqu'il mène à la mort de l'homme.

Martha Argerich et la vie en communauté, et les discussions toute la nuit, et l'abolition des hiérarchies, Martha Argerich et le mépris des formes et du paraître. Martha et les ados. Martha parmi les ados. Martha fille de ses filles… Martha Argerich la plus bobo des pianistes de légende, qui mange ses mots parce qu'elle n'a pas de mots et qui se laisse manger par sa fille parce qu'elle est restée une enfant parmi les autres enfants. Martha Argerich et le mensonge de la vérité, Martha Argerich et la superficialité un peu vulgaire de la profondeur à vif, Martha Argerich est une immense virtuose sans vertu, dépassée de très loin par une musicalité surnaturelle qui semble presque incongrue lorsqu'on l'entend dire : « Laisse-moi regarder les plantes. » et surtout : « Essayons de partager quelque chose. » Quand on l'entend prononcer ces mots d'une profonde malhonnêteté, on a envie de lui taper sur l'épaule, et de lui dire : « Tais-toi, Martha, je t'en prie ! Divorce d'avec tes filles plutôt que d'avec tes maris ! »

mardi 17 décembre 2013

Au nom du chien


Neuf heures du matin. C'est atroce, le matin. Il faut se décider à ouvrir les volets, à faire le café, se lever, dans le froid, dans le silence. Au nom de quoi ? Le pour et le contre, depuis le réveil, et toutes les ruses de la pensée, tous les misérables accommodements, qui ne demandent qu'à se présenter à l'esprit, prêts à servir docilement, avec cet enthousiasme empressé de fayots bien proprets. 

On met de la musique, le concerto de Dvorak. Mais on s'en fout. C'est Richter qui joue. Ah bon. Et alors ? 

Toute la journée je me dis que tu dois avoir froid et que je ne fais rien pour te réchauffer. « Condamnée à mort », ces trois mots ne me quittent plus jamais. Je t'ai condamnée à mort. Au nom du bien, au nom du chien, au nom d'un tas de justifications que je peux réciter par cœur, comme un mantra insupportable. Moi je suis sous la couette, au chaud, et toi dans la terre. Et le pire est bien de continuer à parler de toi, de me mettre en scène en train de souffrir. Tout le monde souffre, pour une raison ou une autre, tu parles d'un scoop ! 

J'y ai pensé hier-soir, en répondant à quelqu'un qui me demandait de mes nouvelles. Ce qui me tient en vie ? C'est là que ça devient moche. J'ai envie d'écrire encore deux ou trois choses, de faire encore deux ou trois tableaux, de composer deux ou trois pièces, et j'ose dire que c'est ça qui me tient en vie. Parfaite saloperie. C'est une saloperie parce que c'est vrai. Le ridicule de tout ça est à hurler. Envie, besoin, nécessité ? Pauvre con. Rien n'est indispensable, rien ne sert à rien. Je n'ai pas envie de te rejoindre, c'est la seule vérité. J'ai envie d'en avoir envie, mais je préfère écrire, peindre, composer, durer encore un peu, rester encore un peu au chaud sous la couette, à entendre Richter et Kleiber. Je le vois, lui, Kleiber, dans un pull-over un peu grand, avec un sac en plastique orange, l'air un peu idiot, fatigué de vivre et pourtant toujours là, devant sa maison en Slovénie. Il est triste, bon Dieu qu'il est triste. Mais quand Stanka est morte, il s'est laissé mourir, quelques semaines après, ça n'a pas traîné. Je le vois devant la tombe de Karajan, je le vois assis devant un bureau, je le vois affalé devant la télévision, ses bras comme morts, deux longs machins qu'on pose à côté de soi, sur le canapé. 

La seule solution serait de mentir à tout le monde. Je veux dire : la seule solution courageuse. Mentir sciemment, sans retour. Parce qu'essayer de dire la vérité, c'est ça le plus grand mensonge. Les courageux mentent et puis un matin c'est fini. 

Mais quand je me tais, c'est insupportable. Regardez-moi, voyez comme je souffre, c'est unique au monde, c'est affreux, c'est atroce… pauvre con. Je me dis que je dois encore faire certaines choses, que je les dois à certains. Ah ah ah ah ah ah ah… Qu'est-ce qu'on se marre ! En général, ce sont les autres que je trouve drôles, mais alors là, je n'ai besoin de personne pour me faire rire, je me suffis à moi-même. La sonate Hammerklavier est déjà écrite, le Winterreise aussi, et tu voudrais ajouter ta petite crotte ? L'insurpassable comique des hommes ! Tu n'as pas assez goûté au désastre, tu en veux encore ? Tu veux voir la fin de l'histoire ? Tu n'as pas assez souffert, c'est ça, tu te vois en martyr ? Tu as des choses à te faire pardonner ? Mais on ne vit pas sans bénéfice, on ne vit jamais en pure perte, ça ne se peut pas. Ou peut-être que tu veux voir les autres souffrir autant que toi, oui, c'est possible, tu veux cette parfaite égalité que la mort promet, l'ultime revanche, le jugement dernier, le tien.

Parce que l'andante un poco adagio du quintette avec piano de Brahms, à quoi cela servirait-il que tu l'entendes une fois de plus ? J'ai envie de… Mais on l'a déjà écouté, quoi, trois cents fois ? Ça ferait trois cent une fois. Oui, mais c'est la trois cent-unième fois qui compterait ? Mais non, on sait bien que non, qu'elle ne ferait que s'ajouter aux autres, sans rien arrêter. Ça ne s'arrête jamais. Jamais. La seule chose est qu'on peut décider de sortir du jeu, c'est tout ; mais le jeu continue sans nous. Cette passion démente de toujours ajouter quelque chose à ce qui existe, de persister, de continuer, avec les autres (ou même contre les autres)… Quelle horreur ! Je suis au fond de l'eau, dans une sorte de rivière profonde et très transparente. Ma mère est là, à quelques pas, dans le jardin, elle ratisse le gravier. Je l'appelle, je crie, elle ne m'entend pas. Elle continue à ratisser, j'entends le son du râteau dans le gravier. Mon cri est silencieux. Comme le cri des bêtes.

Une formule soi-disant assassine m'a fait rire, reçue par mail : « Une minute de moi sur Facebook est plus utile au salut de la patrie que tous les billets réunis de Georges. » Qu'est-ce que j'ai ri ! Un peu plus et je me pissais dessus. "Le salut de la patrie"… Si mon père entendait ça, il serait mort de rire. Mais ce n'est pas de rire, qu'il est mort. Et toi non plus. On meurt rarement de rire, dans la famille. On prend encore ça au sérieux, la mort, mais je n'ai pas dit mon dernier mot, celui qui me fera mourir de rire, dans un silence de mort. 

samedi 14 décembre 2013

Six heures et demie du soir


C'est l'heure. C'était l'heure. Une demi-heure avant le dîner — elle avait un instinct sûr et précis —, Luna venait me chercher, où que je sois, pour me rappeler, au cas où je l'aurais oublié, qu'il allait être l'heure de lui donner à manger. D'abord simplement du regard, puis en me donnant des coups de museau sur les mains, puis en "parlant", puis, si je tardais encore un peu à me lever, en se couchant à mes pieds, l'oreille en alerte, réagissant au moindre des mes mouvements. Si je dépassais vraiment trop l'horaire, une demi-heure, trois quarts d'heure, elle pouvait en venir aux aboiements, mais des aboiements presque formels.

Six heures et demie du soir, l'heure la plus précieuse de la journée. La seule réellement importante, incontournable, inoubliable. Et, justement, la question est bien là : et si j'allais l'oublier, cette heure sacrée, et si j'allais oublier de nourrir Luna ? Je n'ai jamais oublié. Mais je me mettais à sa place. On confie sa vie à quelqu'un, on dépend entièrement de lui pour se nourrir. C'est la raison pour laquelle cette heure-là était vraiment sacrée. C'est le moment du pacte réalisé : je lui donne ma vie, il me donne à manger. C'est concret, c'est sérieux, on ne plaisante pas avec ça. Et je l'avais très bien compris. C'est pourquoi le dîner de Luna avait lieu avant le mien. Afin qu'elle comprenne que je donnai de l'importance à ce moment, que je ne la faisais pas passer après moi.

C'est donc la fin de l'après-midi. La longue après-midi durant laquelle on fait la sieste, on sort, on travaille, on va au jardin, on change de place, dans la maison, hors de la maison, on va au soleil, à l'ombre, on court un peu en aboyant avec les huit chiens de Catherine, le long des romarins. On monte au studio, ou dans la chambre, ou dans le bureau, ou sur le balcon, on redescend au jardin, on rentre se mettre à l'ombre au salon, voire dans l'entrée où il fait plus frais, sur le carrelage, puis sous le piano, pour le confort du tapis et la tranquillité. On va se coucher le long du portail, près des rosiers, sous la fenêtre de la cuisine, au nord, on se tient, droite sentinelle au coin sud-est surveillant le jardin de Catherine et le ciel qui change. On remonte se poster sur le balcon, d'où l'on peut voir la route, et le sud et le nord. Je t'entends redescendre précipitamment les escaliers, sortir par la porte fenêtre, il se passe quelque chose…

Le fond du langage humain vient du sacrifice animal. Ce qu'on comprend, quand on vit suffisamment longtemps avec un animal qu'on aime, est qu'il s'agit d'une initiation. Un homme suffisamment attentif devient conscient, autrement conscient, une autre conscience vient se greffer à la sienne, il n'a plus seulement deux yeux, deux oreilles, deux narines, il n'a plus seulement le sentiment du temps qui l'habite ordinairement et ses mains ne prennent plus les choses tout à fait comme à l'habitude. La bête, dans ce silence qui est une manière de sacrifice, donne à l'humain un peu de son appréhension du monde, lui donne à entendre une autre forme de langage, et cette dimension s'ajoute, jour après jour, petit à petit, à celle que connaît et pratique l'homme ordinaire. Le langage humain vient du cri — étouffé, muet — de l'animal. Sacrifice de la parole en échange de quoi il a la bonté. L'homme parle et apprend à rebours la bonté de la bête (ce qui ne veut pas dire qu'il la pratique), quand il accepte de s'augmenter de ce mystère. 

Pour l'instant, la main n'a rien perdu : je peux mouvoir l'index et le majeur et ressentir encore le dénivelé de ton museau, le petit creux, juste au-dessus de la truffe, puis le conduit entre les yeux, où j'appuie un peu plus, car tu aimes ça, puis le delta fauve qui monte aux tempes, et j'ajoute les doigts externes, et je sens cette crête au sommet du crâne, et arrivé là j'emploie toute la paume, pour aller avec toute la main jusqu'aux oreilles, que je flatte du pouce et de l'index, en éprouvant la douceur de velours et la consistance de volve de champignon. Arrivé là, je ne peux résister à employer l'autre main, que je creuse en une souple enveloppe avec laquelle je t'attire à moi, et je finis par déposer un baiser entre tes yeux et sur le bord latéral de ton museau, près de l'extrémité. Tu t'es laissée faire, tu te prêtes à ce rituel, avec calme, sans aucune lassitude, avec ce naturel gracieux dont nous ne sommes pas capables. Je te dis que je t'aime. Ça suffit. J'ajoute parfois que tu es mon ange gardien, je le sais.

C'est l'heure. C'est l'heure, la même, ce soir. Je me lève… et je me rasseois. Personne n'a besoin de moi, personne ne compte sur ma mémoire, personne n'a peur que j'oublie ce moment. Je peux me rasseoir sans qu'il ne se passe rien. Rien du tout. Pas un bruit. Pas un de ces bruits dont l'espoir me fait trembler. Je peux continuer à taper sur ce clavier, à l'infini, sans qu'il ne se passe rien. Les mots s'ajoutent aux mots, c'est tout. L'Initié que je suis ne sait pas quoi faire de son savoir, de son pouvoir. Il est dépositaire de quelque chose qui n'a pas d'objet, il est gros de quelque chose qui n'aura pas la chance de pouvoir mourir un jour. Tu étais inquiète, j'étais inquiet. Cette inquiétude, qui me reste, malgré tout, comme un spectre désœuvré, ne sert plus à rien, elle est en trop. Cette tranquillité du monde autour de moi est insupportable, qui ne répond à rien, qui parle toute seule, comme une pauvre folle.

Tu es en selle dans la nuée et je suis en orbite autour d'un astre éteint. 

Rouge sang


« J'entends toujours si quelqu'un écoute quelqu'un d'autre. » « Moins fort, encore moins fort, non, moins fort, non, encore moins fort, moins fort ! C'est encore trop fort ! » Arrive un moment où les musiciens sont effrayés… Mais que se passe-t-il, de quoi nous parle-t-il ?

Il était situé sur le chemin que le son empruntait pour aller d'un musicien à l'autre, aussi ne pouvait-il pas faire autrement que d'aménager avec son corps une sorte de passage qui en facilitait le transport. Il était comme un convecteur ; le son lui arrivait, et il ne faisait que le rediriger vers la sortie, en lui imprimant au passage une sorte d'élan supplémentaire qui permettait à celui-ci de parvenir à destination sans perdre ni sa force ni sa couleur. C'est ce qu'il expliquait aux instrumentistes. En réalité, la musique lui arrivait en rêve, et il fallait tout de même la rendre palpable, audible, réelle, pour ceux qui la faisaient ou l'écoutaient. La mère avait posé une rose rouge sur le pupitre, comme le père l'avait fait de nombreuses années auparavant. Elle était là à toutes les représentations, à Stuttgart. À Edimbourg, il s'était enfermé à clef dans sa loge, il buvait du whisky en lisant un roman policier. Sa mère frappa à la porte, tous les amis essayèrent aussi, il n'ouvrit pas, et finalement refusa de diriger l'opéra. Il avait découvert durant la générale que la représentation serait retransmise, il avait vu les micros, et s'était imaginé les auditeurs tranquillement installés chez eux avec la partition sur les genoux, en train de souligner chaque fausse note d'un trait rouge, fausses notes qui seraient indéfectiblement associées à son nom, et cette vision lui était insupportable. Son père avait créé Wozzeck le 14 décembre 1925 au Staatsoper de Berlin. 

Son père est mort le 27 janvier 1956, à Zurich, deux cents ans jour pour jour après la naissance de Mozart. Karl Böhm a dirigé le concert, tranquillement, sans un mot pour Erich Kleiber. 

vendredi 13 décembre 2013

L'enfer sort par sa bouche


Dire qu'il existe des vieillards en herbe qui s'honorent d'être encore gauchistes alors qu'ils abordent les rivages de Parkinson & Alzheimer ! Il y a quelque chose de révoltant dans la vulgarité des sentiments, dans la grossièreté qui se veut bonhomme et décontractée, qui vous envoie à la figure son soi-mêmisme épais, tranquille, établi, que rien ne saurait remettre en cause. Mal écrire, mal dire, avec cette fausse décontraction durement acquise sur les bancs du gauchisme le plus éculé, le plus imbécilement crapuleux qu'on puisse imaginer, même à une époque généreuse en ce domaine, c'est plus que je n'en puis supporter. Ces vieux machins pathétiques sont plus rances que les plus rances des bourgeois, de ceux qu'ils ont passé leur vie à railler et à mordre.

« Condoléances pour le clebs. » En quatre mots, tout est dit. C'est sale, c'est bête, c'est méchant, c'est surtout laid. La laideur, de tout temps, en toute circonstance, aura été l'ennemie, l'implacable adversaire.

Je pense à Igor Markevitch, soupçonné d'être impliqué dans l'assassinat d'Aldo Moro par les Brigades rouges en 1978, ce dernier ayant été retrouvé Via Caetani, devant le palais habité par Markevitch et sa seconde épouse, la duchesse Topazia Caetani, héritière d'une des plus anciennes familles nobles de Rome, et à ce que Stravinsky disait de lui : « Je ne veux rien avoir à faire avec cet affreux bolchevik. Quand il parle l'enfer sort par sa bouche ! », Markevitch que Herman Scherchen appelait "mon orchidée empoisonnée". Mais Markevitch au moins était élégant, et avait créé durant sa vie plus de beauté que nos manieurs d'argot par défaut ne pourraient l'imaginer en mille de leurs pauvres vies élimées et rapiécées.

Toutes proportions gardées, la chose me fait penser à tous ces malheureux musiciens aigris, jaloux de Pierre Boulez. Que n'aura-t-on entendu sur ce pauvre Boulez, venant de la part de minuscules amateurs de province ! Ne serait-ce que pour m'opposer à ces médiocres, je continuerai à le défendre contre vents et marées. Il existe de ces gens qui semblent n'avoir jamais pu passer les vitesses de leur vie. Ils sont restés en première, dans le meilleur des cas en seconde, et trouvent que c'est une vitesse de croisière bien adaptée à leur idéal. Ayant été, il y a quelques années, convié à jouer dans une sorte de festival où était célébrée une époque que je croyais révolue depuis longtemps, j'ai découvert avec stupéfaction que, pour la grande majorité de ceux qui étaient là, rien n'avait changé. Nous étions toujours en 1975, à peu de choses près. Fascinante expérience, bien qu'un peu pénible. Les mêmes T-shirts, les mêmes jeans, les mêmes discours, les mêmes blagues, la même musique, et surtout cette inconcevable certitude que tout cela est bel et bon, qu'il n'y a pas lieu de s'interroger, qu'on fait partie du bon peuple, de la bonne partie du peuple, que cette morale est indétrônable, insurpassable, que le dernier homme est le bon. Ces benêts avaient vieilli, étaient dégarnis, ridés, flétris, avaient pris du ventre, mais se gargarisaient d'être "restés fidèles à leur idéal", quand il leur aurait fallu avaler un bon grog bien chaud et aller se mettre au lit avec une bouillotte. Ah si, une seule chose avait changé : ils avaient trouvé alors, en Nicolas Sarkozy, la poupée qu'il fallait cribler d'aiguilles à tricoter en récitant des formules magiques à faire se pâmer de vieilles peaux défraichies qui avaient "fait le Larzac" et animé des ateliers de poterie au temps où elles avaient encore des chances d'exciter quelques rebelles aux faces de curés boutonneux et anorexiques.

J'ai des amis qui ont perdu leur fils, quand il eut seize ans, comme ma mère perdit mon frère quand il eut deux ans. Ce sont d'épouvantables tragédies dont on ne guérit jamais, je suis bien placé pour le savoir. Au moins, eux ne risquent pas d'entendre des « condoléances pour le clebs », d'avoir affaire à cette morgue imbécile, à ces sarcasmes puants proférés par d'augustes imbéciles qui ont la morale de leur côté, cette forme de morale sur laquelle on s'asseoit, sur laquelle on s'endort, la bouche ouverte et les membres tressautant d'apoplexie morveuse. Dans leur malheur, mes amis ne connaissent pas leur bonheur !

mercredi 11 décembre 2013

Carlos Kleiber, le chef absolu


Jouer du piano aura été l'une des plus grandes malédictions de ma vie. Quand je vois avec quelle facilité des musiciens peuvent accompagner les plus grands, jouer en orchestre avec des chefs magnifiques, et surtout entendre de l'intérieur un répertoire sublime, je me dis que la passion du piano m'a joué un vilain tour. La première fois que j'ai réalisé ça, c'était en 1972 je crois, à la mort de mon père. Je venais de découvrir le triple concerto de Beethoven, et je fus pris d'une exaspérante envie d'être assis parmi les violoncelles, au milieu de l'orchestre. J'étais jaloux, follement jaloux. Entendre la musique, la musique dans sa chair, l'orchestre, depuis cette place là, voilà ce dont j'avais envie.

J'ai toujours aimé diriger. Je veux dire diriger un orchestre, un ensemble de musiciens, pas des hommes. Il m'est arrivé quelquefois de le faire et j'ai à chaque fois éprouvé un immense plaisir qui ne ressemble à aucun autre. Cette sensation de faire de la musique sans la faire vraiment, juste du bout des mains, avec le bras, avec le regard, est quelque chose d'enivrant. Il y a quelque chose d'un peu vulgaire à faire de la musique à l'aide d'un instrument, sauf quand cet instrument est l'orchestre, c'est-à-dire cette chose à la fois impalpable et très concrète, faite de matière autant que d'esprit, de chair et d'affects autant que de mécanismes. Comme beaucoup de musiciens, il m'est surtout arrivé de diriger chez moi, seul, en écoutant de la musique, ou encore seul en voiture, quand la route le permet.

Regardant ces répétitions de la Chauve-Souris, je suis médusé. Je retrouve exactement mon Carlos. Argentin aussi, "génial" aussi, avec les mêmes blagues, les mêmes métaphores, les mêmes ruses pour vous faire jouer mieux, la même manière de mimer la musique, de l'expliquer par des dialogues, de la faire parler avec des mots de tous les jours, avec des gestes banals, de vous la montrer, de la convoquer, là, parmi nous, comme une amie avec laquelle on passe volontiers l'après-midi avant d'aller pleurer seul dans son lit. À croire qu'il existe un génie musical et pédagogique spécifiquement argentin, celui de ces Allemands qui parlent espagnols. Je suis tombé un peu par hasard sur ces répétitions d'orchestre de Carlos Kleiber, ce qui m'a conduit à récouter les quelques enregistrements de lui que je possède (4e, 6e et 7e de Beethoven, 4e de Brahms, Fledermaus de Strauss, 3e et 8e de Schubert, Rosenkavalier). Faites l'expérience, vous verrez, c'est radical ! Écoutez par exemple le 7e de Beethoven, et ensuite passez-vous la même symphonie par Karajan, Böhm, Furtwängler, Mazur, Walter, Klemperer, Abbado, etc. Ce n'est pas la même œuvre ! Et je ne parle pas seulement des pizzicatos de la fin de l'allegretto… (Kleiber était capable d'annuler une série s'il s'apercevait qu'on n'avait pas reporté ses coups d'archets ou ses corrections sur le matériel d'orchestre, et la phrase de lui que je préfère est : « Ne changez pas mes coups d'archet, ce sont ceux de mon père ! » C'est d'ailleurs Erich Kleiber, je crois, qui avait eu l'idée de faire jouer la fin de l'allegretto en pizzicatos, à la place de l'arco qui se trouve sur la partition de Beethoven.) Ce n'est pas la même œuvre. La matière sonore semble complètement différente. C'est un autre métal. Pourtant, il n'entre pas dans son interprétation de dimension "excentrique" qui existe par exemple chez Gould lorsqu'il joue l'Appassionata ou du Chopin. Il n'y a aucune transgression, dans la manière de faire de la musique de Carlos Kleiber. Mais écoutez ce début de l'Inachevée… Ça fait peur ! Quand on le voit diriger, je crois qu'on comprend une partie du mystère. C'est sans doute le seul chef qui accompagne ses musiciens jusqu'au bout de leur geste : regardez son bras lorsqu'il doivent tenir un accord ou faire un trémolo intense. Il ne donne pas des départs, il joue avec eux. Pas étonnant qu'ils aient tous déclaré qu'ils avaient l'impression de se surpasser quand il jouaient sous la direction de Kleiber fils ! En répétition, il est essoufflé, quand il donne des indications aux musiciens, comme s'il participait autant (et plus) qu'eux à la production du son. Crescendos, staccatos, trémolos, glissandos, portamentos, sforzatos, accelerandos, pizzicatos, les musiciens se laissent porter par l'énergie formidable de cet enfant éternel, qui n'est véritablement vivant que lorsqu'il dirige. Sa sœur disait de lui qu'il était "trop fragile". Oh comme je comprends ça ! Il faut être trop fragile pour avoir cette colossale puissance. Le trop fragile fait descendre en lui la puissance qui vient d'en haut. Elle le traverse. Son père voulait qu'il devienne chimiste… (« Un seul Kleiber suffit bien ! ») Dans la grande famille des chefs, il y a les chimistes et les physiciens. Carlos Kleiber est évidemment un physicien, même s'il possède une oreille merveilleuse de précision quant à la chimie sonore qu'il dose avec un goût très sûr. Écoutez ce son, juste, plein, doré, tenu de l'intérieur, écoutez ce phrasé à mille lieues de toute démonstration, mais terriblement imposant, noble, plein d'une grandeur sans aucune concession, on se dit à chaque fois : « Ah oui, c'est ça, Beethoven, c'est ça, Schubert, c'est ça, la Quatrième de Brahms, je comprends, non, je n'ai même pas besoin de comprendre, ça passe directement de mon oreille au centre nerveux qui était là avant moi, à ma place, de toute éternité. » Il pousse sur des leviers qui s'appuient sur des forces qui elles-mêmes produisent des réactions en chaîne qui dépassent peut-être même ce que le compositeur avait pu espérer, dans ses rêves les plus fous. Regardez-le passer en un centième de seconde d'un sentiment à un autre, d'une émotion à une autre, d'une danse à une marche, d'un geste à une idée, il est là dans chaque note, et même entre les notes, il ne lâche jamais la main des musiciens, il ne va pas d'un point à un autre point, il est dans la ligne, dans la surface, dans l'épaisseur, dans la profondeur, il est partout, même et surtout quand il fait semblant de laisser jouer ses musiciens, de les suivre, d'être étonné, d'être ravi. C'est un rythmicien stratège. "Apothéose de la danse", le finale de la Septième ? Quand c'est Carlos Kleiber qui dirige les Wiener Philharmoniker, sans aucun doute ! Quelle jouissance de passer d'un rythme à l'autre, chacun ayant son profil, sa densité, son énergie propres, écoutez ces accents, comme il les creuse, comme il les remplit, comme il bondit d'un registre à l'autre, d'un groupe instrumental à l'autre, d'une couleur à l'autre, avec cette joie enfantine qui a les accents terribles de la prescience de la mort qu'il faut tenir encore un peu en respect, ces rythmes pointés qui déchirent le temps, qui le mordent, qui électrisent la chair et la chauffent à blanc, voyez ces noirs, dans la Cinquième ! Romantique, Beethoven ? Non, c'est bien d'autre chose qu'il s'agit. Un seul chef a pu s'approcher de cette tension rythmique presque insoutenable, c'est le jeune Karajan, dans l'ouverture des Noces de Figaro, enregistrées au début des années 1950, avec Schwarzkopf et Seefried.

Si les gens savaient ce que c'est que la musique, ils se suicideraient ! Pas de quoi rire.

mardi 10 décembre 2013

Seuil


Je suis en haut, j'ai mis sur le tourne-disque l'allegretto de la Septième, par Kleiber. Immédiatement tu es là, tu avances vers moi, avec une présence indiscutable, à la fois tranquille et impérieuse. C'est une largeur d'être qui pourrait presque effrayer. Il est six heures du matin, il fait nuit, il fait froid. Un dactyle, un spondée, pas de pathos, pas d'exagération. Un chant sublime, il me faut toujours revenir à lui, quand je veux affronter la vérité. Ni trop, ni pas assez. C'est le frère qui m'a toujours manqué. Tout le romantisme qui est venu après a masqué cette évidence. Beethoven n'est pas le dadais humaniste qui braille son hymne à la joie dans un porte-voix en plastique… Un chant sublime, bien sûr, mais surtout une construction parfaite. Apothéose du classicisme, noblesse impeccable de la marche, le timbre est ici plein sans ostentation, jamais forcé, et les tonalités de la mineur et la majeur permettent de creuser la nuit, comme l'annonce l'accord de quarte et sixte qui ouvre et clôt le mouvement. 

Quand j'écoute cette musique, j'essaie de ne pas la connaître, je suis là, à la création, quand on rejoue l'allegretto deux fois de suite. C'est inouï, Beethoven, au sens propre. 

Marche funèbre ? Oui, sans doute. Mais c'est surtout une marche

J'ai planté quatre grands piquets de bois à chaque coin de ta tombe. Je ne sais pas pourquoi. Je voudrais que cette place soit à la fois visible et invisible, marquée et intacte. Je voudrais en faire une sorte de sas. Une porte. Un seuil. J'aurai la clef. Je pourrai te rejoindre. Sans prévenir. 

Marcher. De bon matin, comme chantait ma mère en me tenant par la main, entrer dans l'infini. On marchera côte à côte, sans parler. Sans avoir peur. 

lundi 9 décembre 2013

Brèves


Hier-soir à la télé : Invictus, suivi de Faites entrer l'accusé.

« Hum ? » ferait le psy que je n'ai pas.


Trouvé ça sur un blog :

« Très peu d'êtres humains peuvent être comparés à Jésus-Christ. Nelson Mandela était l'un d'eux. »*
« Mais n'est-ce pas rabaisser Mandela, que de le comparer à un simple fils de Dieu ? »
 (*) Peter Oborne, rédacteur en chef du Daily Telegraph

Bien ri.


Reçu un mail :

« Condoléances pour le clebs. »

Pas ri du tout.

dimanche 8 décembre 2013

Secret perdu


Sur la page Facebook de mon ami Bardamu, je suis tombé sur cette citation de Chardonne : « Rien de précieux n’est transmissible. Une vie heureuse est un secret perdu. » Je ne sais pas exactement pourquoi, mais elle m'a plongé dans une rêverie vertigineuse. Au même moment, j'avais mis sur le tourne-disque le quatuor de Debussy. Je me suis senti tomber dans ma vie en spirale, en un gouffre sans fond. Secret perdu…? Pour moi d'abord. Comment transmettre ce qu'on ne possède pas ? Depuis la mort de Luna, je tombe, comme en un vol plané doux. Les dernières attaches ont lâché, je le ressens très distinctement. 

J'ai souvent confondu les quatuors de Debussy et de Ravel, parce qu'on les écoutait toujours ensemble, quand j'étais enfant. La même chose m'arrive encore parfois avec les concertos de violon romantiques… Pourtant, un de mes premiers devoirs de réduction au piano était le premier mouvement du Debussy, et si je pense à la position de mes mains sur le clavier ça me revient. Et puis les pizzicatos du Ravel, cette sensation inoubliable, cette fraîcheur sèche du la mineur. Le Quatuor Juilliard, le velouté mouillé de ce nom… Comme un secret de famille, là encore.

Une vie heureuse ? Oui. C'est ça le pire… Ces longues traces d'amour qui persistent sous la chair à vif. Père, mère, éclats de joie, Inouï, Luna, quelques femmes. Bien suffisant puisqu'il y a la musique qui irrigue et rassemble tout ça. Même au plus fort des tourments je me serai senti bercé, accompagné, caressé. Qu'une vie heureuse soit un secret perdu, je veux bien, mais je crois que Chardonne se trompe quand il écrit que rien de précieux ne se transmet. Je crois au contraire que la seule chose qui puisse se transmettre est précisément cet impalpable mystère agissant du bonheur impossible et pourtant avéré. Il suffit parfois d'une modulation réussie — plus que réussie, certes, parfaite, indispensable, pour qu'un destin humain échappe au malheur.

Cinquante ans après, on comprend que toute une vie puisse avoir été orientée, éclairée, informée par la géniale ambiguité rythmique et harmonique d'un mouvement de quatuor à cordes.