jeudi 28 novembre 2013

L'heure sévère


Je vais te veiller jusqu'au bout. La mort ne nous surprendra pas. Tu ne seras pas seule. Tu n'es pas seule. Tu sens ma main sur toi. Je suis là. Accroche-toi à moi. Je ne fais aucun bruit. J'écoute ta respiration. On n'entend pas le bruit des touches du clavier, sauf peut-être celui de la barre d'espace, mais je vais faire plus doucement. Je ne te quitte pas des yeux et je sens ton corps chaud contre ma jambe. Tu peux compter sur moi, ma jolie, je ne te laisserai pas. Jamais. Je reste accroché à ton souffle, si rapide, qui te soulève le flanc, si durement. Tes orbites se creusent. Tu rêves. J'aime te voir rêver. Mais tu te réveilles déjà. Dors. Rendors-toi. Pose la tête sur ta patte. Je ne te laisse pas, je ne te laisserai jamais. Personne ne m'empêchera d'être avec toi. Je ne peux rien faire d'autre qu'être là. Alors je suis là. Je ne laisse rien passer. J'écoute tous les bruits que tu fais, je les grave en moi, je suis le magnétophone de ta vie, de ce qui reste, de ce que tu me donnes. Je retiens, je te retiens, je respire avec toi, je respire par toi, je sens la vie, si frêle, si ténue, qui hésite, dans cette chambre. Je peux la sentir, la vie, la voir, l'entendre. Nous sommes deux, nous sommes trois, je ne sais pas, peut-être quatre, toi, moi, la vie, la mort, et quand elle t'aura prise, je resterai seul, sans rien, en vie, oui, mais la vie sera partie avec toi, la vie claire et chaude, parfumée, soyeuse, la vie comme une source transparente, celle qui ne reviendra plus, plus jamais.

(…)

Et la nuit, encore une, a passé. Tu as dormi un peu, j'ai trop dormi. Et ce matin, tu veux être près de moi. Tu as même la force de me lécher les mains. Tu descends tant bien que mal, tu vas uriner longuement au jardin. Il me semble que tu respires moins vite, moins brutalement qu'hier-soir. Tu ne manges pas mais tu bois un peu. Tout a changé autour de moi. Tu es sur ton coussin rond, tu m'entends taper sur le clavier, on entend le vent, une tronçonneuse. Mais tu es là. Tu es encore là, avec moi. Combien de respirations, combien de battements de cœur ? Combien de secondes ? Tout a changé. C'est comme… C'est comme une Pâque à l'envers… C'est comme toujours quand il faut rendre ce qu'on nous a prêté. On croit que la vie est un miracle, on a voulu le croire, et puis on sait bien pourtant… Il faut rendre, il faut rester seul, il faut lâcher ce qu'on tient, il faut abandonner ceux qu'on aime, il faut les laisser partir dans la nuit, seuls, et il faut continuer, seul, jusqu'à ce que ce soit notre tour, ce qui ne tardera plus, heureusement. Toujours la même histoire, toujours la nuit après le jour, c'est toujours jamais. C'est encore l'encore qui dure, qui se tient là, dur et inflexible, entre les êtres, et entre cet encore et la vie on ne sait pas quelle est notre place, et quel est notre rôle dans cette non-aventure un peu dérisoire, un peu obscène : être là — en plus de tous les autres —, est-ce bien sérieux ? Durer ? Pourquoi ? La situation qui est la mienne, celle d'un orphelin absolu, est finalement très privilégiée. Personne à ménager, n'est-ce pas une chance ? Ni avant, ni après, ni pendant, ni verticalement, ni horizontalement, ni obliquement, je ne suis tenu à rien, à personne. Seul le présent existe, qui me délie de tout devoir. Je suis libre. Je veux vivre, je veux mourir, c'est égal, sans incidence, sans répercussions, sans conséquences. Mon seul lien, mon seul devoir, la seule pulsation que je perçoive, parmi le bruit du monde, se trouve ici, contre moi, et respire difficilement, se reposant sourdement du cauchemar de la nuit passée. Cette présence là me délie de tout le mensonge environnant. Tu es une orpheline, je suis un orphelin, personne n'est en mesure de comprendre de quoi je parle. Nous sommes des orphelins absolus. L'orphelin. (Quel mot merveilleux, quand on l'écoute, quelle grâce ! (Orpheline, presque un prénom…)) Être orphelin ? On ne sait pas exactement ce que ça peut bien signifier. Est-ce seulement "perdre" quelqu'un dont on est très proche ? Est-ce survivre à ceux qui nous ont donné la vie ? Serait-ce la même chose ? Quoi qu'il en soit, je me découvre une nouvelle vocation, ou raison d'être, ou fonction, ou profession, ou destin. Je suis un orphelin, et sans doute l'un des plus parfaits, des plus aboutis, des plus radicaux. Notre destin est la mort, mais ce qui compte est la manière que nous choisissons (ou subissons) et les chemins que nous empruntons pour y conduire ce qui nous tient lieu d'être — notre corps, notre âme, nos souvenirs. La mort est une déliaison absolue — d'avec les autres, d'avec le monde, d'avec soi-même, et sans doute aussi d'avec nos rêves terrestres. Il y a les orphelins verticaux et les orphelins horizontaux. Les orphelins verticaux sont ceux qui ont perdu leurs ascendants et leurs descendants (ou qui n'en ont pas, ou plus), et les orphelins horizontaux sont ceux qui ont perdu leur famille et leurs proches générationnels. Pour la famille, les frères et sœurs, les cousins. Pour les proches, les amis indispensables. Et il y a les orphelins absolus, ceux qui n'ont plus ni ascendants ni descendants, ni famille ni amis, ceux qui se retrouvent seuls, sans liens, en une sorte de lévitation à la fois sociale et individuelle. Et parmi ceux-là, il faut encore faire un sort à une catégorie très rare, dont je m'honore de faire partie : ceux qui, en plus d'être des orphelins absolus, sont dénués de relations professionnelles, puisque de métier, à proprement parler, ils n'exercent pas. Là ce n'est plus de la lévitation sociale, c'est de l'apesanteur cosmique : rien ne nous tient, rien ne nous retient, rien n'est relié à nous et nous ne sommes reliés à rien. C'est une situation qui a beaucoup d'inconvénients évidents mais qui possède également beaucoup d'avantages que la plupart des gens n'osent pas imaginer.

(…)

Je suis allé te "chercher" à la SPA d'Aix-en-provence. Je n'oublierai jamais le chien que j'ai vu là, cette après-midi là. Tu étais assise sur une table, très droite, le regard un peu ailleurs, tout à la fois inquiète et indifférente, ne semblant pas prêter attention aux trois personnes qui parlaient de toi, la tête droite, levée, dressée, fixant l'horizon. Attente. L'amie qui nous avait parlé de toi t'avait ôté ton collier, ta chaîne, mais tu n'avais pas envie de fuir. Qu'as-tu pensé à ce moment-là ? Je ne le saurai jamais. Tu nous as suivis sans protester, mais tu avais peur de moi, car j'étais un homme. Tu me jetais des regards à la dérobée, et ces regards me troublaient. Je t'ai d'abord traitée durement, comme je traitais Salman, le berger allemand. Pas méchamment, mais durement. Un chien. Et tout à coup je pense à mon père qui nous apprenait à tourner les pages d'un livre en les prenant par le bord supérieur droit. « As-tu les mains propres ? » Pour lire un livre, pour jouer du piano, pour faire ses devoirs, pour communier, et bien sûr pour venir à table, il fallait avoir les mains propres. Je pense à Paul Paray. Je vois les disques Pathé et je pense à André Cluytens, à ce nom merveilleux : Cluytens. À quatre-vingt-douze ans, Paul Paray dirigeait encore impeccablement. Et puis il était compositeur. Cluytens, Paray, Monteux, Munch, Boulez, les chefs français. Notre père était dur, mais tellement sensible ! Le chien Burg était mort en 1956, l'année de ma naissance. Une année très froide. Notre mère est morte l'été où il a fait si chaud, en 2003. Elle ne t'a pas connue. Cluytens, Anja Silja, Wieland Wagner… Le père qui s'enfermait dans sa chambre, l'été, pour écouter les retransmissions du festival de Bayreuth. La France, l'Allemagne, la guerre… L'Occupation. On n'en parlait pas. Sauf du frère de papa, Roger, qui est mort dans un camp de concentration. Je le vois dans la neige, adossé à un bâti de bois, beau jeune homme souriant. Quoi, l'Allemagne ? Par le bord supérieur droit, avec délicatesse, et les mains bien propres. Lire un livre, c'est comme déshabiller une belle femme, c'est comme ouvrir un étui de violon, on ne le fait pas n'importe comment. Au début, tu te réfugiais toujours auprès de Raphaële. J'étais trop sévère avec toi. Je ne savais pas à qui j'avais affaire. C'est Salman qui t'a introduite dans le cercle, qui t'a fait une place. C'est grâce à lui, sans doute, que j'ai réalisé que tu étais Luna avant d'être un chien, une chienne. Maurice Ravel, Emmanuel Chabrier, Georges Bizet, Albert Roussel, Louis Aubert, mais aussi Schumann, Wagner, Paul Paray, c'est ça, mais aussi le pianiste de cabaret, l'orgue, le violoncelle, les timbales, mais aussi Sarah Bernhardt qu'il fait répéter. J'entends la voix d'Armand Panigel : « À la baguette, André Cluytens. » et je pose ma main sur ton ventre et je sens cette grosseur. L'orchestre et les chœurs de l'Opéra comique. Carmen, Manon, les Contes d'Hoffmann, l'Heure espagnole. L'Heure espagnole… Enfant, ce titre m'intriguait beaucoup. Depuis, j'ai appris qu'il existait l'heure Mozart (17h56), les heures Schumann (18h10 et 18h56), l'heure de Mahler (19h11), l'heure sacrée (19h13) et beaucoup d'autres heures singulières. À la mort de Burg, nous avons eu une chienne, Laïka, qui te ressemblait beaucoup. Je t'ai enlevé ton collier. Tu es resplendissante, fauve, avec tes yeux et tes sourcils faits, soulignés de noir, et ton museau gris de vieux chef d'orchestre, avec tes culottes de velours crème et ton veston blanc, ton élégance est celle d'un aristocrate discret et émouvant égaré dans une foire aux bestiaux contemporains. Tu es immortelle, et fragile comme toutes les aimables immortelles.

(…)

Et la nuit, encore une, a passé. Nous sommes encore là, tous les deux. Tu as passé un long, un très long moment, contre moi, ton museau sur ma poitrine, au creux de mon épaule, à respirer bruyamment, je sentais ton souffle sur ma joue, la chaleur de ta truffe. Nous ne sommes pas prêts. Pas encore. Chez le vétérinaire, tu te tiens bien. Tu n'aboies pas, tu ne mors pas, tu ne trembles pas, tu n'as même plus peur. D'ailleurs ce vétérinaire, cette jeune femme, semble te convenir : tu la laisses faire ce qu'elle a à faire, à tel point qu'elle en est étonnée. Toi tu observes les autres chiens dont la nervosité ne t'atteint plus. Le gros Golden qui tremble de tous ses membres, la jolie petite chienne de chasse qui émet des sons si aigus et regarde son maître avec une vénération déchirante, tu les observes mais tu ne cherches même pas à les rejoindre, tu es avec moi, c'est bien assez pour ce soir. On a fini de jouer. C'est autre chose qui commence. C'est un grand mystère qui s'ouvre devant nous, chacun a compris que l'autre avait compris.  On doit se préparer.

(…)

mardi 26 novembre 2013

Le Petit Nègre, de Claude de France !


Physiquement, elle ressemblait autant à Mireille Darc qu'à Annie Cordy. Très grande, avec des mains gigantesques pour une femme (la onzième facile), elle parlait comme Françoise Sagan, dans son début de barbe. Un soir, nous avons joué les danses hongroises de Brahms, et du Gerswhin, à quatre mains, et j'ai failli tomber de mon siège tellement elle occupait l'espace, au sens propre et au sens figuré. Je n'oublierai jamais cette répétition où sa tourneuse de page attitrée avait dit que « j'accélérais ». Evidemment, quand on joue avec quelqu'un qui n'a aucun sens du tempo et dont il faut rattraper les erreurs de rythmes à chaque ligne, il peut arriver qu'on devienne un peu nerveux. Elle avait travaillé avec Yves Nat au conservatoire et en avait gardé ce précepte excusant tout : « Ce qui compte, dans la musique, c'est l'élan ! » Moyennant quoi tout ce qui sortait de ses grandes mains était une élégante bouillie. Son mari, silencieux comme le sont les maris de ce genre de femmes, conduisait les plus puissantes BMW et a fini par la larguer pour une de ses très jeunes élèves. Il est sans doute très bavard à l'heure qu'il est. N'empêche, elle était attendrissante, et s'était mise sur le tard à la colle avec un vieil alcoolique très sympathique qui tenait à peine sur ses cannes. Lui avait une fille de douze ans je crois, ou à peu près, se prénommant Deborah, qui m'avait dragué ouvertement et franchement, un soir qu'elle était assise à côté de moi au fond d'une voiture. Heureusement le trajet n'avait pas excédé les vingt minutes.

Je pense souvent à elle, et à ce soir, au conservatoire, où elle avait présenté sa classe de piano dans un petit concert public. Un de ses jeunes élèves devait jouer l'un des grands tubes des conservatoires, une pièce de Debussy qu'on travaille à cet âge-là. Quand il s'est installé au piano, elle a voulu présenter l'élève et le morceau, ce qui donna à peu près : 

« Machin Truc va maintenant nous interpréter… [là, silence, bredouillement, rougeurs]… le Petit Noir, de Claude Debussy. » Fou rire général au premier rang… C'était il y a plus de vingt ans, c'était le début du Politiquement Correct intégré

Equivox à la salle Odette Pilpoul


Equivox, le chœur gai et lesbien de Paris, salle Odette Pilpoul, dans le 3e arrondissement. Salle Odette Pilpoul, ça ne s'invente pas, ça ! Et l'assoce Les Petits Bonheurs, hein, la classe, non ? J'en ai d'autres, comme ça, dans mes cartons, si ça vous intéresse… Entre le Balloon Dog de Jeff Koons, la femme qui pèse une demi-tonne, et Lucid Beausonge (sic) qui "chante pour l'association", je crois qu'on a un aperçu assez affriolant de l'époque. Vous allez être très nombreux, j'en suis sûr, à faire des chèques pour Equivox (vous avez vu ces jolies couleurs !), à défaut de pouvoir vous payer un Balloon Dog. Je serais gay, lesbien et socialiste, vous auriez déjà tous un tableau de moi chez vous, c'est con, tout de même que je sois blanc, hétéro et catho. Quelle merde, la vie ! "Les petits bonheurs", ça c'est sympa, j'aurais dû y penser, plutôt que d'intituler mes tableaux "Désespoir n°5", ou "Je t'emmerde, Delanoë". 

lundi 25 novembre 2013

L'Art contemporain

Cinquante huit millions et demie d'euros (58,4), c'est le prix du "Balloon Dog" de Jeff Koons, vendu par Sotheby's il y a quelques jours. 


Quatre cent soixante-dix kilogrammes, c'est le poids de cette femme née en 1980.


Je vous laisse réfléchir.

dimanche 24 novembre 2013

Le Bâillement


J'ai mis longtemps à comprendre ça. Quand elle bâille, tout va bien. Nous sommes pareils, tous les deux, le bâillement est chez nous un signe de quiétude, et sans doute plus que ça, d'adéquation au Temps. Je l'entends respirer, mais pas bâiller. Elle ne change pas non plus de position. Elle s'installe et reste dans la position qu'elle a choisie, ou peut-être même pas choisie. Je suis impuissant. Je ne fais que constater ce qui se passe. Même mes caresses semblent ne pas lui faire plaisir. Elle n'y réagit pas, elle fait comme si elle ne sentait rien, et c'est peut-être ce qu'elle souhaite : ne rien sentir.

(…)

J'ai découvert les vertus du bâillement vers la trentaine. Alors je connaissais les affres du trac. Le trac qui paralyse, qui glace les membres, qui fait mal jouer. Pas le trac qu'on éprouve avant de jouer, qui fait vomir, aller aux toilettes, etc., non, celui — bien pire — qui prend pendant qu'on joue. Je me suis dit que je ne pouvais pas continuer comme ça. J'ai essayé l'homéopathie, et d'autres sortes de palliatifs encore. Rien ne marchait. J'avais pensé à tout sauf à la volonté. Je ne l'ai semble-t-il même pas décidé, à proprement parler, mais un jour, je n'ai plus désiré avoir le trac, et celui-ci disparut du jour au lendemain. Il m'en restait cependant une trace, avant les concerts. Je bâillais à m'en décrocher la mâchoire, à tel point qu'on me demandait souvent si je n'allais pas m'endormir.

Comme j'adore dormir, j'adore bâiller. C'est une respiration qui vient de très loin, qui me traverse comme une vague, et qui, alors, agit comme un très profond massage interne. Tant que je sais bâiller, je reste en vie, je tiens la mort à distance. Le bâillement réajuste le corps et l'âme, les remet dans l'axe du temps et l'un par rapport à l'autre. Bruit de vague, souffle immémorial, blancheur, paix.

Avec ma chienne, nous faisons des concours de bâillements. Elle bâille, je bâille, et inversement. Si je bâille, ça lui donne envie de bâiller aussi. Nous nous répondons ainsi dans le noir, et c'est un dialogue de souffles bienheureux, une conversation de caresses, un bicinium pneumatique. D'une rive à l'autre de nos vies, nous nous faisons signe, nous nous accompagnons, c'est un cordial vocal sur l'onde éternelle, sans cause ni fin. Tu es là, je suis là aussi. Nous sommes tous les deux… jusqu'à ce que le souffle manque.

(…)

jeudi 21 novembre 2013

Carrières


« L'arace, l'arace, Bernard, tu vas encore nous bassiner longtemps avec l'arace ??? »

Lundi 18 novembre 2013, minuit et demi. Maurice Ollender, à midi, sur France Culture, a bien voulu convenir, mirabile auditu, que le mot race était « l’un des plus beaux de la langue française » (c’est bien mon avis, et celui de nos Églogues…) ; et qu’il avait eu, « avant le début du XIXe siècle », toute sorte de significations merveilleuses. Moyennant quoi le même docte spécialiste estime, avec la plus grande commisération pour les imbéciles et les salauds qui pourraient penser autrement, que les races n’existent pas. Cette opinion m’a toujours semblé prodigieusement absurde ; et témoigner, surtout, d’une extraordinaire méconnaissance de ce que c’est que le sens, les définitions, les mots, les notions, les concepts, le langage.
Qu’on puisse dire que les licornes n’existent pas, je le conçois — et encore (les tapisseries en sont pleines). Mais les races… Autant dire que les notions n’existent pas, que les concepts n’existent pas, que l’Europe n’existe pas (il est vrai qu’on ne s’en prive guère). Bien entendu j’admets parfaitement qu’on puisse dire que la notion de race n’a pas de fondement scientifique véritable ; encore que ce ne soit là qu’une opinion, à mon avis, certes majoritaire (je crois). Et, bien entendu aussi, j’admets encore plus parfaitement (c’est même une assertion à laquelle je souscris tout à fait) que la notion de race a des confins tout à fait flous, qu’on ne peut pas l’enfermer dans elle-même, ni la faire coïncider avec sa définition. Mais quel mot, et surtout quelle notion, quel concept, coïncident-ils avec leur définition ? L’exigence wittgensteinienne de logique absolue, appliquée au langage, qui par définition est mouvant, flou, troué d’enclaves et agité de perpétuelles révisions de frontières, permet de dire d’absolument n’importe quoi, même des vaches, des maisons, des fleurs, que ça n’existe pas. Gadamer, si mes souvenirs sont exacts (ne croit-il pas à la nécessité du malentendu, de l’approximation, pour qu’il y ait échange ?), est autrement judicieux, à mon avis, dans ce domaine-là.
La métaphore géographique est d’ailleurs très éclairante, comme souvent. Qu’on essaie un peu de dire ce que c’est que la Gascogne, que la Saxe, et même que l’Auvergne si l’on veut bien songer qu’aujourd’hui Moulins et Le Puy sont en Auvergne, ce qui pour un Auvergnat, et pareillement pour un Bourbonnais, ou pour un Vellave, est une aberration et pourrait amener à soutenir, à la façon d’Alexandre Vialatte, que l’Auvergne n’existe pas ; ou même que les provinces, les régions, les entités géographiques en général (sauf peut-être les îles ?), n’existent pas. Tout juste peut-on soutenir que Moulins et Le Puy sont en Auvergneau- sens-où-l’on-parle-de-la-moderne-et-toute-administrative-Région-Auvergne. Et de même on peut dire que les races n’existent pas au-sens-où-l’on-ferait-référence-à-telle-donnée-scientifique-rigoureuse-répondant-à-tel-et-tel-critère-de-pertinence-exclusive (qu’il suffit de bien choisir). En dehors de cette exigence scientifique, pour le coup, la proposition n’a aucun sens. Elle n’a d’autre pertinence que polémique (et policière).
Et pourtant, pourtant, que de paisibles et confortables carrières universitaires, médiatiques, éditoriales, construites et entretenues sur le rabâchage de cette seule assertion à haute rentabilité socio-économique ! Les pires abrutis peuvent se couvrir d’honneurs, de prébendes, de sympathie et de prix littéraires en n’affirmant rien d’autre durant des décennies, sur tous les modes et les médias connus. “La grande table” aujourd’hui était consacrée, donc, au racisme, en ces temps de crise des valeurs républicaines (magari !) ; et comme n’étaient invités, il va sans dire, que des gens qui pensent exactement la même chose, l’émission a dû offrir, à cette occasion, une de ses livraisons les plus obscènement ronronnantes. (…)


Renaud Camus, Non, Journal 2013


vendredi 15 novembre 2013

Furtwängler et les nains

(de gauche à droite, Bruno Walter, Arturo Toscanini, Erich Kleiber, Otto Klemperer, Wilhelm Furtwängler)

En 1933, le président Hindenburg nomme Adolf Hitler chancelier. Au mois d'août 1932, le futur dictateur, grand mélomane, avait invité Furtwängler à déjeuner. À la sortie, le jugement du chef tombe : « Jamais ce camelot à la parole chuintante ne jouera un rôle quelconque dans la politique allemande… » Le 12 avril 1933, à la suite des premières mesures antisémites, Furtwängler écrit une lettre ouverte à Goebbels où il plaide pour que les artistes juifs puissent continuer à pratiquer leur art. Le 26 mai, alors qu'il est en tournée à Mannheim, les autorités lui demandent de remplacer son premier violon Szymon Goldberg : Furtwängler refuse, rend sa citoyenneté d'honneur de la ville, et jure qu'il ne remettra plus les pieds à Mannheim. En août, il obtient que les lois antisémites ne soient pas appliquées au Philharmonique de Berlin. En septembre 1934, la musique de Hindemith est interdite : Furtwängler la maintient au programme et prend fait et cause pour le compositeur dans la presse. Le 5 décembre, il se démet de toutes ses fonctions officielles. Le 16 décembre 1937, Goebbels lui envoie une lettre très menaçante, et, en 1938, Goering lance contre lui une campagne de presse montant en épingle la jeune étoile ascendante Herbert von Karajan. En 1943, il refuse le cadeau de mariage de Hitler, une maison. À partir de 1944, il est mis sous surveillance permanente par Himmler. Pour deux manifestations officielles auxquelles il a participé devant les dignitaires du Reich, il en a évité soixante, et il n'a jamais accepté de jouer le Horst Wessel Lied ou de faire le salut [nazi]. En 1947, le jeune Yehudi Menuhin accepte spectaculairement de jouer sous la direction de Furtwängler, dont il estime la conduite parfaitement irréprochable.

Mais le reproche principal fait à Furtwängler est d'être resté en Allemagne, donnant ainsi une "aura de respectabilité" au régime, selon les termes du général McClure lors du procès en dénazification. (…) La réponse de Furtwängler, qui croyait à une mission sacrée de l'art, mérite d'être entendue. À Thomas Mann qui se demande comment il a pu diriger Fidelio dans l'Allemagne de Himmler sans avoir envie de se prendre la tête entre les mains, il réplique : « Thomas Mann croit-il vraiment que dans l'Allemagne de Himmler on ne devrait pas jouer Beethoven ? Ne peut-il réaliser que les gens n'ont jamais eu autant besoin, jamais autant souffert de la nécessité d'entendre Beethoven et son message de liberté et d'amour humain ? »

(Christian Merlin, Les Grands Chefs d'orchestre du XXe siècle)

On aurait envie de faire lire ces quelques lignes à tous les résistants de la 26e heure, à tous les Jean Moulin de carton qui pullulent aujourd'hui, alors qu'ils ne risquent rien de plus que de se trouver beaux en leurs miroirs médiatiques, à tous les Demorand demeurés qui jouent du caractère gras corps 120 en prenant la pose ténébreuse qui ne leur ouvre grand que les portes du Flore. Combien parmi ces pâles guignols auraient eu le cran d'écrire une lettre ouverte à Goebbels, de dire non à Hitler, d'affronter ouvertement Himmler et Goering ? Pas un seul, bien sûr, de tous ceux qui se vautrent dans leurs pitreries infectes de soldats du Bien. Thomas Mann me fait presque pitié, face au courage digne et sans phrases d'un Furtwängler qu'on traîne dans la boue depuis soixante ans. Il est toujours plus facile d'aller vitupérer à l'abri que de se battre là où se trouvent le danger et les siens. Permettre aux musiciens juifs de continuer à jouer parmi les Philharmoniker, jouer Hindemith, garder Szymon Goldberg, ça c'est du concret, se battre là où l'on se trouve, à sa place, parmi les siens, plutôt que de gesticuler à New York ou ailleurs, voilà le vrai courage, celui qui ne fait pas de vous un Résistant de papier, un apôtre, un mutin de panurge qui pérore quotidiennement à France-Culture et qui touche son chèque à la fin du mois pour avoir bien récité sa leçon et tapé virilement sur ceux qu'on lui désigne, bien au chaud dans sa cabine radio. Au moins, un Joseph Goebbels annonçait la couleur, lui, avec son ministère du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, il ne se cachait pas derrière son petit doigt bien propre, il avait choisi son camp et était clairement identifiable. Un Yehudi Menuhin ne s'y est pas trompé, contrairement à toutes les crapules modernes qui prétendent nous faire la leçon du matin au soir. Furtwängler a agi dignement et utilement, là où il se trouvait, plutôt que de faire des moulinets et des grandes phrases creuses. C'est sans doute ce qu'on ne lui pardonne pas.

Ce que ne comprendront jamais les imbéciles qui aujourd'hui se rejouent en boucle la deuxième Guerre mondiale dans leur petit théâtre de poche, à défaut d'ouvrir les yeux sur le présent (ce qui serait bien plus difficile, bien plus exigeant, bien plus utile), c'est qu'en acceptant deux manifestations officielles du Reich, un Furtwängler a eu la possibilité de dire non soixante fois, et que ce faisant, il a été mille fois plus utile que tous ceux qui affichent leur carte en permanence pour continuer à dormir tranquilles. Furtwängler a servi la Musique, lui, au lieu de se servir. Il a voulu en outre servir son pays, l'Allemagne, qui n'est pas et de très loin réductible au IIIe Reich et qui ne le sera jamais, ce qui serait n'avoir aucun respect pour Hassler, Praetorius, Froberger, Buxtehude, Gluck, Haendel, Bach, Kuhnau, Mattheson, Schütz, Telemann, Kreutzer, Beethoven, Mozart, Schubert, Schumann, Brahms, Hummel, Humperdinck, Mendelssohn, Strauss, Wagner, Bruckner, Weber, Bruch, Pfitzner, Reger, Schoenberg, Berg, Webern, Stockhausen, Zimmermann, Henze, Lachenmann, Rihm, pour ne parler que des compositeurs…

Mais voici la lettre magnifique que Menuhin écrivit au général McClure, qui dit bien mieux que moi tout ce qu'il y a à penser de ce "vandalisme" bienpensant dont les ravages ne faisaient alors que commencer en Europe.


« À moins d'avoir des preuves secrètes venant confirmer vos accusations selon lesquelles Furtwängler fut un instrument du Parti Nazi, je m'élève violemment contre votre décision de le mettre au ban. Cet homme n'adhéra jamais au parti ; en de nombreuses occasions il risqua sa vie et sa réputation pour aider et protéger amis et collègues. Ne croyez pas que le fait de rester dans son propre pays soit suffisant pour condamner un homme. Au contraire, en tant que militaire, vous devriez savoir que rester à son poste nécessite plus de courage que le fait de fuir. Il sauva la part la meilleure de sa propre culture allemande, et de cela, nous lui sommes reconnaissants. Quant à "donner une part de respectabilité au parti", nous les Alliés, ne sommes-nous pas infiniment plus coupables et de notre plein gré, d'avoir pactisé avec ces monstres jusqu'à la dernière minute quand, presque malgré nous, nous fûmes littéralement entraînés de force et de manière peu courtoise, dans cette bataille, sauf l'Angleterre qui déclara la guerre avant d'être directement attaquée ? Souvenez-vous de Munich et de Berchtesgaden, quand nous abandonnions de façon dévergondée à leur destin cruel tous ces coeurs courageux et toutes ces nations vaillantes. Je considère comme manifestement injuste et éminemment lâche de faire de Furtwängler le bouc émissaire de nos propres crimes. Si cet homme est coupable de crimes précis, accusez-le et déclarez-le coupable. D'après ce que je peux voir, ce n'est pas une punition d'être banni de ce Berlin sordide et sale, et si l'homme vieux et malade veut y retourner maintenant et attend de reprendre sa tâche si exigeante et ses responsabilités, on devrait l'encourager car c'est là où il doit être : à Berlin. Si cette nation malade doit pouvoir mûrir pour devenir un membre de la communauté des nations qui se respecte, ce sera grâce aux efforts d'hommes tels que Furtwängler, d'hommes qui ont démontré qu'ils sont capables de sauver de la guerre au moins une partie de leur âme. La Philharmonie de Berlin en est un témoignage. Seuls ces hommes sont capables de bâtir sur cette base saine une société meilleure. Ce n'est pas en réprimant de tels hommes que vous atteindrez votre but. Bien au contraire, vous ne réveillerez qu'un ressentiment justifié contre un vandalisme aussi vrai que l'autre vandalisme plus évident qui détruit les églises et les tableaux, un ressentiment auquel s'uniront les voix outragées de musiciens, de collègues, d'écrivains et d'hommes intègres dans le monde entier, indépendamment de leur nationalité ou de leur foi, y compris votre soussigné Yehudi Menuhin. »

Menuhin contre McClure, Furtwängler contre les imbéciles et les sourds, j'ai définitivement choisi mon camp. 

jeudi 14 novembre 2013

Vraie culture


So-foot ! C'est confirmé, il n'existe pas plus con qu'un fouteux. On va m'accuser d'enfoncer des portes ouvertes, et c'est vrai, je plaide coupable. Quand-même, la littérature produite par ces gens-là est absolument géniale : « C’est une collection de clés numériques, disponibles chez le buraliste, que l’on peut regarder via un port USB pour accéder à un contenu enrichi. Au lieu de les coller dans un album, tu te connectes pour mettre à jour ta collection. Il y a également des lots à gagner : entre autres, des places pour un match de L1, voire pour la Coupe du monde au Brésil, des maillots, et une rencontre avec un joueur en tête-à-tête. » et je ne vois pas pour quelle raison on devrait se priver d'un plaisir de gourmet. Le plus fort est peut-être que les phrases que vous pouvez lire grâce à Georges ont certainement dû être récrites par des rewriters avant d'être remises dans la bouche du "parrain". On pourrait s'amuser à imaginer ce que ça donnerait, sans retouches… « C une collec de clés digitales, dispo au tabac du coin, qu'on branche en USB sur l'ordi pour avoir accès à du contenu enrichi. Déjà tu les colles pas dans un classeur, t'as juste à te connecter pour la MAJ. C'est super ! Derrière tu peux choper des lots, des places pour 1 match de L1, ou pour le Mondial, des maillots, et tu peux même être en live avec un joueur !!! Que du bonheur, C juste énorme !!! » Et encore, je vous passe les fautes d'orthographes… Toujours est-il que "regarder une clé numérique" (même "via le port USB") relève de l'exploit, mais pas moins que les coller  (les clés numériques) dans un album. Et puis on se régale de ces "contenus enrichis" qui, avec "les lots à gagner" fleurent bon la langue du commercial-péquenot qui veut vous vendre des saucisses halal avariées en vous expliquant qu'elles sont "compatibles casher".

Je me souviens des paquets de lessive Bonux dans lesquels on trouvait des "cadeaux", et du Persavon avec Lucien Jeunesse et ses radio-crochets. En ce temps-là, on parlait français.

Mais le plus beau est sans doute cette touchante déclaration d'amour pour la vraie culture :

Tes deux fils, neuf et sept ans, sont en plein dans cette ère numérique… 
 Ils sont à fond sur la tablette, c’est simple, ludique et pratique. Ce sont des encyclopédies ambulantes, ils connaissent tous les résultats ! Ils ont la chance d’être nés dans une époque où tout va très vite. Cela fait plusieurs années qu’ils jouent aux jeux de football en ligne, ils connaissent déjà tous les grands noms du football moderne. Ils ont une vraie culture que je n’avais pas.

lundi 11 novembre 2013

La colombe invisible et les trous du cul


Il est connu que Knappertsbusch avait un problème avec les mises en scène de Wieland Wagner. Chaque année, il menaçait de démissionner du festival de Bayreuth et chaque année, Wieland Wagner parvenait à le convaincre de rester. Son opéra favori était Parsifal, dans lequel Wagner a prévu une colombe qui doit se poser sur la tête du héros. Comme Knappertsbusch insistait pour avoir "sa" colombe, alors que Wieland n'en voulait pas, ce dernier la suspendit dans les cintres à une hauteur telle que le chef pouvait la voir mais pas le public. Quand Knappertsbusch, à la fin de la représentation, dit à sa femme que c'était tout de même mieux avec la colombe, celle-ci lui objecta qu'elle n'en avait vu aucune, à quoi le chef rétorqua : « Les bonnes femmes, vous ne voyez jamais rien ! »


À Bayreuth, Hermann Uhde avait la fâcheuse habitude de se tromper toujours au même endroit, ce qui avait le don de mettre Knappertsbusch hors de lui, qui le traitait de "trou du cul". Joseph Keilberth dirigeant la même œuvre au même endroit avec le même chanteur arrive à ce même passage sans que le baryton fasse d'erreur, mais celui-ci entend pourtant un fou-rire provenant de la fosse. Il s'arrête, très énervé et demande à Keilberth de s'expliquer. « Je dirige avec la partition de Kna, et à cet endroit il est écrit : "Virez moi ce trou du cul !" »

vendredi 8 novembre 2013

Leur Acisme


Et revoilà le racisme. Il est éternel, comme les saisons ou les hirondelles et les cigognes au printemps, les marronniers quotidiens dans les médias, les poux dans les écoles ou les incendies volontaires de la Saint-Sylvestre. Aux Français, est diffusée depuis une semaine la énième version d’une série sans fin : la quatre-vingt treizième ? La millième ? La millionième ? Pédale, Hollande, et compte, mais pas sur tes doigts. Tu n’en as pas assez. Prends une calculette ! Non seulement le racisme revient, mais le scénario du retour se répète à l’identique. Depuis plus de trente ans, il n’a pas changé et dans ce domaine, le changement, ce n’est pas pour demain. Le scénario éculé a servi des milliers de fois ; il servira encore des millions de fois ; il a été écrit une fois pour toutes, comme le Coran d’Allah. Pourquoi y renoncer ? Le droit à la paresse est inaliénable. Il gouverne Canal +, les politiciens, les cultureux, les chaubiseux, les chercheurs en sciences sociales et autres sciencieux, les journaleux, les associations lucratives sans autre but que le lucre raciste et tous les patentés ou diplômés en xénophobie, haine de l’Autre, homophobie, islamophobie, misogallisme, altérophilie, etc.

 La suite ici


jeudi 7 novembre 2013

Les Autristes


L'autrisme, nouvelle maladie de l'âme, comme dirait Kristeva. Les autristes sont légion, parmi nous et même en nous. Qu'ils soient le plus souvent semblables aux soi-mêmistes n'est qu'un paradoxe apparent. Comme la force s'est dégradée en farce, l'Autre s'est grimé en Lôtre, le Grand-Tôtre, farce macabre et lugubre qui ne cesse de hanter notre surmoi affaissé, le sousmoi du souchien en lévitation sociale. On a éliminé l'absence, et cette élimination a eu pour effet collatéral d'abolir le différent : il n'y a plus rien à voir, car voir, dans l'ancienne conception du monde, consistait à voir ce qui différait. Entre autisme et autrisme, la différence est mince. Voir de l'autre là où il n'y a plus que du même est une autre manière de se crever les yeux, de s'enfermer en soi-même, parce qu'on flirte sans cesse avec Big Mother. L'Objet s'est débarrassé du Sujet avec la complicité de la Technique, et dans ce meurtre insipide et sans odeur, le Secret douloureux est évacué au profit de la reproduction à l'identique, du simulacre en enfilade, du da capo sans espoir.

Grand T'A et petit tas et sa clique de tous pareils sont sur le pied de gare, ça se tire dans le gras du blanc avec de la polenta dans les mirettes. Sans cesse ça veut nous faire le coup mais ils se déguisent comme des emplâtres alors on les reconnaît à leur uniforme équitable de chez TéléraMama. Moi je les hume à la voix, je suis un spécialiste de la Voix de l'Autre. Y a la manière, mélange de gnan-gnan cucul et de morale douteuse qui ne s'embarrasse pas de vérité, doublée d'une grande violence dès qu'on fait mine de ne pas vouloir obtempérer vite fait. L'autriste il suit la voie, son sabre de dingo à la main, il dévie pas, il reste agrippé à son code de la déroute qui le fait sans cesse repasser à l'endroit qu'il ne reconnaît jamais pour le même qu'il est, toujours ébahi, notre baba bobo dévot, yeux crevés et paumes ouvertes en direction du Bien. La couillonnerie sacrée et branchée. Tu peux lui montrer tout ce que tu veux, il n'en démord pas : il n'y a rien à voir en dehors de l'autrisme. Sa connaissance sacrée est parfaitement identique à ce qu'on nommait autrefois méconnaissance, aveuglement, trouille, tête dans le sable, peur du noir, obscurantisme et collaboration, mais comme il dort du sommeil du juste, on ne peut pas le réveiller sous peine de procès. Il a besoin de ses vingt ans de sommeil, l'Autriste, sinon il pique sa crise de foi. Là-haut, Pseu l'a dit et Delanoé l'a confirmé, si t'es pas comme nous t'existe pas, mets-toi bien ça dans le crâne, qu'on n'ait pas à y revenir, ce serait pas bon pour tes arrières et ta carrière.

Barbara Cassin l'a écrit : « Entrez ! » Elle veut dire : « Lampedusa est une porte d'entrée que nous devons laisser grand ouverte. » ou quelque chose comme ça. Donc, le v'là, on sait par où il arrive le Grand-Tôtre (depuis 1973, date de parution du Camp des saints, on se demandait s'il arriverait par Saint-Trope, mais faut croire que non), c'est par une ville dont le nom se prononce Lampé Douza. Lampé Douza !!! Il arrive à la nage ou presque, notre Grand-Tôtre, et le con, même, il se noie, sous nos fenêtres ! Fait chier, quand-même ! Peut pas aller se noyer ailleurs l'abruti ? Ça manque pourtant pas, des ports où aller jeter sa barque à l'assaut des forces de l'argent, merde ! Sont vraiment cons, ces pauvres, de venir pleurnicher chez nous ; nous aussi on avait nos pauvres, et ils sont pas plus déméritants, ni plus sales, ni plus atroces ! Donc, ce qu'elle nous explique, Barbara la philosophe, c'est que nous devons tous être des réfugiés, soyons même plus précis, que le nouveau droit fondamental pour lequel il convient de mourir aujourd'hui est celui qui consisterait à octroyer à chaque être humain, sans aucune distinction, un droit de séjour là où il le souhaite. Je ne sais pas si vous avez bien entendu alors je répète : « Le droit d'asile dépend de l'appréciation d'un statut dérogatoire, à quoi il faut opposer un droit fondamental, et même, avec le philosophe Achille Mbembé, quelque chose comme un droit de séjour pour tout être humain là où il le souhaite. Nous serons tous des réfugiés alors. » Je prends sur moi d'appliquer à Mme Cassin un droit d'asile immédiat et définitif, et même, si j'ose, un devoir d'asile, bien fermé, l'asile, avec un joli pyjama qui se ferme dans le dos ! C'est plus de la flexibilité, de la circulation et de l'échange, qu'ils veulent, nos modernes, c'est l'abolition de la matière, l'abolition de l'ici et de l'ailleurs, l'abolition de l'enracinement, et bien sûr l'abolition de l'héritage et de la dette. C'est pas tout à fait rien ! L'esclavage, la peine de mort et la prostitution ne leur suffisaient pas, comme on s'en doutait un peu… C'était pas encore assez d'abolir les nations, les pays, les frontières, la patrie, il leur fallait encore abolir l'Homme, tout simplement. Parce qu'il est bien évident, pour qui n'a pas le cerveau d'un fou, que vivre dans un monde de réfugiés, dans un monde où il n'y aurait plus que des réfugiés, équivaut absolument à vouloir passer de bonnes vacances en enfer. Le mot le dit pourtant assez ! Qui se réfugie a quelque chose à fuir, a peur, est un fuyard, est en fuite, n'est pas en repos, n'est pas en paix. Ce qu'ils veulent, ces dingues, c'est un monde où chacun sera l'ennemi de chacun et n'aura pas un lieu à lui, ce qu'on appelle une demeure.

Tout cela est parfaitement cohérent. Quand le sujet indépassable du temps est l'autre, il est logique qu'il ne puisse demeurer nulle part. "L'autre" était un concept admirable, lorsqu'il y avait un même, lorsqu'il y avait un sujet, c'est-à-dire un quidam qui avait un lieu où demeurer, une demeure où il se sentait chez lui, où il pouvait se réfugier, justement, quand les autres le fatiguaient ou l'ennuyaient.

Et merde ! Lampez tout ça !

lundi 4 novembre 2013

Petit résumé de la situation


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Nécrologie de la nécrologie


Les modernes manquent de logique. Puisque les morts ne nous apprennent rien, qu'ils ne nous sont plus d'aucune utilité, et que nous avons fini de faire notre deuil du deuil, je me demande bien pourquoi les journalistes continuent à nous parler de ceux qui "disparaissent", le jour où ceux-là cassent leur pipe. Sans compter qu'ils étaient finalement assez rares, les trépassés desquels on parlait, ce qui constitue une injustice criante envers le reste de la société ! Soyons un peu conséquents, pour une fois. Cessons de tresser des couronnes à ceux qui ont le toupet de nous rappeler que nous aussi nous allons un jour passer de l'autre côté du décor, et tirons-en les conclusions qui s'imposent. 

Commençons par abolir la fête de la Toussaint et le jour des morts qui la suit. Pareil pour cette cochonnerie d'Halloween : laissons nos citrouilles finir comme elles le doivent dans nos assiettes. Les potirons ont des droits, eux aussi ! Remplaçons ces fêtes morbides par une Fête universelle de la Nativité laïque, le 25 juin. Mais surtout, puisqu'il est établi d'une part que les morts ont bien disparu (sic) et que nous ne leur devons rien, et puisqu'il est non moins établi que les nouveaux arrivants sont dotés dès l'origine de toutes les qualités, de tous les dons, de tout le merveilleux attirail créatif et chanceux qui est censé enrichir notre cité et la rendre plus belle et plus intéressante, pourquoi ne pas remplacer les vieilles nécrologies par des panégyriques automatiquement alloués à tous les nouveaux nés ? Tous ils seront crédités, et ce de manière automatique et complètement démocratique, des qualités et grandeurs dont nous avions la mauvaise habitude de parer les morts. Dès le premier vagissement, le bambin Lukka ou la bambine Clita sera ainsi déclaré héros citoyen, humaniste toujours à l'écoute de l'Autre, infatigable défenseur des droits de l'enfance (c'est bien le moins !), anti-fasciste virulent, artiste dérangeant et inclassable doté de tous les dons, individu subversif et atypique, personne dont l'empathie naturelle et non-discriminante sera connue de tous, chercheur en sciences sociales dans l'âme, bénévole d'assosse, xénophile émérite dont la radicalité sans concession fera honneur au genre humain, et bien sûr anti-raciste au plus profond de lui-même. Devoir faire la preuve qu'on est, qui artiste, qui professeur, qui trader, qui pilote d'avion, qui administrateur, qui chômeur-longue-durée, qui ministre, qui DJ, qui père au foyer, qui sportif de haut niveau, qui grand-frère de cité, qui névropathe, qui journaliste, qui tueur en série, qui personne à mobilité réduite est humiliant, en plus d'être discriminant et anti-démocratique, et ne peut qu'instaurer un climat de suspicion généralisée qui nuit à l'épanouissement général et festif des citoyens. C'est pour cette raison que chacun sera déclaré, à la naissance, et artiste et professeur et trader et pilote d'avion et administrateur et chômeur-longue-durée et ministre et DJ et père au foyer et sportif de haut niveau et grand-frère de cité et névropathe et journaliste et tueur en série et personne à mobilité réduite, afin que ne soit jamais mis un quelconque frein à ses ambitions légitimes et sacrées. Bien entendu, on allouera aux nouveaux-nés, à vie et dès le premier mois, les salaires, émoluments, pensions et défraiements qui s'attachent généralement à ces fonctions. Grâce à notre système, infiniment plus démocratique et égalitaire que l'ancien, nous économiserons à la fois sur le budget des retraites, pour des raisons évidentes, et sur celui de l'éducation, puisqu'il va de soi que les études n'auront plus d'objet, ni les diplômes et autres concours, dégradants pour les femmes-et-les-hommes car mettant en cause leur égale dignité et leur droit imprescriptible au déjà-savoir. 

Le savoir-sans-apprendre (SSA), voilà la grande révolution cognitive et humaine (et politique) qui sans doute nous amènera au seuil d'une société sans classes (d'école) et sans négativité, un monde enfin débarrassé de la Grande Injustice qui nous semble fonder ou justifier toutes les autres : celle qui consiste à séparer les savants des ignorants, comme étaient séparés dans la préhistoire les bons des mauvais, les Blancs des Noirs, les héritiers des inhéritiers, les pauvres des riches, les hommes des femmes, les hétéros des homos, les gauchers des droitiers, les musulmans des juifs, les premiers des derniers, les vieux des jeunes, les clitoridiennes des vaginales, les poilues des épilées, les Macs des PC. Nous disons Non à l'apartheid du savoir, au mépris du sachant, au rejet de l'ignare, à l'exclusion de l'abruti, et le SSA est la clef qui ouvrira en grand les portes de l'Indivimonde

On l'a compris, le SSA et la nécrologie de la nécrologie ne s'envisagent pas l'un sans l'autre. Pour que le système fonctionne, il faut à la fois prodiguer à tous le savoir-sans-apprendre et décréter pour tous, à la naissance, que tout est déjà là, que tout y est, que l'être nouveau est complet, parfait et accompli, une fois pour toutes. La question difficile des successions ne se posera donc plus. Si tout est donné à tous à la naissance, l'héritage est parfaitement inutile, et même déconseillé, risquant de créer un déséquilibre néfaste au citoyen nouveau. Ainsi l'État pourra à chaque génération récupérer la totalité des biens et des richesses accumulés durant la vie des individus qui ne se distingueront d'ailleurs plus de lui. Les personnes seront l'État, et l'État sera la somme des personnes qui composent la société sur laquelle il régnera tel un monarque éclairé et bienveillant, duquel il ne sera que l'émanation à la fois essentielle et circonstancielle, une sorte de pure fonction incarnée et innombrable. La question de l'Impôt, par conséquence, ne se posera plus non plus. Et nous pourrions continuer longtemps comme ça, sur la question de la délinquance, sur celle de la fracture sociale, sur celle de la Sécu, sur celle des retraites, etc. Où l'on voit qu'une simple mais vraie mesure, si elle est suffisamment radicale et progressiste, suffit à régler d'un seul coup l'ensemble des problèmes d'une société moderne et évoluée.

(à Béatrice Coste)

dimanche 3 novembre 2013

La Lettre volée


C'est sans fin. Plus on essaie de s'expliquer moins l'autre comprend. C'est la raison pour laquelle il est inutile, dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, de faire le moindre effort en ce sens. Soit le sens est là immédiatement, soit il n'y est jamais. Le problème est qu'on se dit à chaque fois qu'il s'agit peut-être du centième cas, celui justement où il serait tout de même utile, bon, généreux, humble, gentil, miséricordieux, intéressant, valorisant, sympathique, charitabledémocratique, cool, avantageux, d'essayer de se faire comprendre.

Finalement, je crois que les seuls arguments véritables et sincères sont ceux dits "au physique". Précisément ceux qui sont interdits aujourd'hui, ceux qui font pousser des couinements aux Mamans éternelles. Je trouve qu'il a une sale gueule, je trouve qu'elle a une voix de pouffiasse, des mains de poissonnière, une démarche de caissière d'HyperU, je trouve qu'il est laid comme un poux, il a une tête de cul, de faux-cul, de vrai-cul, de con, etc. Tout le reste est discutable, se discute, peut se discuter, faire débat, à l'infini, ça ne sert à rien, ça se retourne comme un gant, c'est sujet à toutes sortes de fluctuations saisonnières, aux aléas de la digestion, au sens du vent, aux intérêts en présence, aux pressions souterraines, à la démographie, la Bourse, à toutes sortes d'impondérables, alors que le physique, la gueule, la voix, l'odeur, l'aspect, la figure, le visage, c'est indiscutable, c'est un donné, un fait, une évidence, c'est là, sous les yeux, il n'y a qu'à regarder tranquillement et sans ciller. Dieu nous a donné un monde qu'il suffit de regarder, d'écouter, de voir et d'entendre. Pas besoin d'aller chercher derrière, dessous, au-delà, plus loin, de soulever les tentures, de retourner les coussins, de secouer les draps, d'ouvrir les tiroirs, de regarder par le trou de la serrure, tout est là, immédiatement, bien en évidence. Ça crève les yeux. Freud et Lacan, contrairement à ce qu'on croit, n'ont jamais rien dit d'autre.

Je sens qu'on va me demander de prendre un exemple. Oh, je pourrais en prendre mille, bien sûr. Et parmi ces mille, il y aura toujours un couillon qui viendra me prouver que ce que je dis est faux puisqu'il (s')en trouvera un qui contredit ma théorie, lui.

Comment ça, ça va se retourner contre moi ? Et alors ?

samedi 2 novembre 2013

En voiture (notes en vrac)


Entendant Bach à l'orgue, par hasard, en voiture, je me fais comme souvent cette réflexion : J'ai le désir, très fort, très fréquemment, de ne plus faire que ça. Par ça, j'entends m'occuper exclusivement de musique, et, à l'intérieur de la musique, exclusivement de Bach. Comme la vie serait simple et belle, si elle ne consistait qu'à travailler des fugues, des motets, des cantates, si l'on n'avait qu'à suivre pas à pas la longue vie prolifique du Cantor. Mais c'est impossible. Même si j'en avais la possibilité matérielle, pécuniaire, ce qui est très loin de pouvoir jamais être le cas, il faudrait encore entretenir des relations avec les quelques vivants indispensables à une survie matérielle, il faudrait au mieux passer des coups de téléphone, payer l'assurance de la maison, aller à la pharmacie et chez le médecin, renvoyer sa feuille d'imposition, aller ouvrir la porte quand on sonne pour relever le compteur d'eau ou d'électricité. Impossible d'être délivré complètement du fardeau des liens humains, et cela même si l'on est très riche.  Est-il donné à l'homme de mener une vie absolument heureuse ? Sans doute pas. Il faut payer un tribut à l'espèce. C'est sans doute ce qu'on pourrait appeler le "fantasme Leonhardt" qui me fait parler ainsi. (Durant cinq lumineuses années, j'ai habité, seul, une immense maison dans un minuscule village bourguignon de quatre-vingts âmes. Ni boulangerie, ni poste, ni pharmacie, ni bistro, ni épicerie, il n'y avait rien, dans ce village où les soirées d'hiver étaient longues et glaciales (je ne parle pas de la Bourgogne des vignes, plus au sud, je parle de la Bourgogne des plateaux et des forêts, au rude climat continental). Pas de télévision, pas d'Internet bien sûr, pas de téléphone (parce que trop onéreux), pas de chauffage central, ou si peu, juste un piano et un chat, des livres et des partitions. Je crois, je suis même sûr que je n'ai jamais été aussi heureux de ma vie. La solitude et la musique font bon ménage, c'est à ce moment-là que j'ai éprouvé cette réalité avec une intensité que je n'oublierai jamais. Malheureusement le bonheur n'était pas complet car je devais me rendre à Paris une fois par semaine pour y donner quelques cours…)


Entendant cette sonate en trio BWV 525, interprétée par André Isoir (que, décidément, j'aime de plus en plus), je me fais cette réflexion qui m'est désormais familière : quand on pense à un compositeur aussi génial que Bach, aussi inventif et aussi rigoureux, dont certaines œuvres dénotent à la fois d'une complexité étourdissante et d'un naturel déconcertant, on est pris de vertige, et l'on se dit banalement (mais non sans raison) qu'un homme ne peut pas avoir écrit cela sans l'aide de Dieu, que c'est impossible

Mais on peut aussi penser à un phénomène que les rares musiciens classiques qui ont pratiqué l'improvisation connaissent bien, et qui est à mon avis l'un des grands impensés de la création musicale : quand un instrumentiste improvise, il fait très facilement des choses effroyablement complexes, qu'il lui sera ensuite très difficile de reproduire, si on s'est avisé de les (re)transcrire. Il y a un monde entre la technique qu'on utilise en improvisant et celle qu'on va utiliser pour jouer ce qu'on lit sur une partition. Ce n'est pas tout à fait de technique qu'il faudrait parler, ou alors il faudrait entendre le terme dans son sens grec, beaucoup plus étendu que celui que le mot a pris en français, mais je l'emploie ici faute de mieux. Ce que j'essaie de dire très maladroitement, c'est que Bach "improvise" ses compositions. Oh, ses compositions ne sont pas du tout des improvisations écrites, non, absolument pas ! C'est même tout le contraire. Et pourtant, je crois qu'on peut tout de même soutenir que Bach, quand il se trouvait devant sa table de travail, avait le genre de technique, d'art, d'attitude, qui permet à un improvisateur d'être largement au-dessus de lui-même, musicalement parlant, quand il improvise. 

Analysant une fugue très complexe de Bach, on ne peut qu'être perplexe : comment un cerveau humain a-t-il pu produire une chose pareille ? Mais Bach ne composait pas selon les chemins analytiques qui nous ont permis de nous y retrouver dans un paysage aussi complexe ! Il arrivait à ce résultat par des voies tout autres que celles qui nous permettent de le suivre (un peu). C'est le principe des trous de ver de l'espace. Selon les lois que nous connaissons, celles qui nous permettent d'appréhender d'univers, certains phénomènes sont impossibles à expliquer. Nous sommes bornés par la vitesse de la lumière, qui est une limite infranchissable. Et pourtant, l'observation nous laisse penser que cette limite pourrait être franchie, si l'on veut faire entrer certains objets dans l'équation. Il existe des raccourcis, que ce soit dans l'espace ou dans la pensée humaine, qui permettent d'arriver à des résultats qui sont en principe hors de portée de nos capacités. Et ces raccourcis, ces "trous de ver" perceptifs et inductifs ne sont pas du domaine de la computation et de l'accumulation d'informations, mais d'un sens que je répugne à nommer intuition et qui dépasse la Technique de cent coudées. 

vendredi 1 novembre 2013

Les salopes, oui, les salauds, non !


Vous consommez ? Non, je veux, dire, vous consommez du sexe ? Vous arpentez les trottoirs virtuels à le recherche de viande réelle à dominer machistement ? Vous êtes en quête d'une créature horizontale dont votre désir putride fera sauter le joint de culasse et provoquera l'amorçage de la pompe à soumission ? Vous ne rêvez que d'engorger les canalisations de la travailleuse en levrette, que d'éponger la fente à génie de votre sceptre raidi par l'ankylose de la solitude miséreuse, que de piston échauffant le cylindre humide dont vous allez vaporiser les sucs dans une étuve infernale et joyeuse, que de gloussements rauques de pandémonium d'alcôve, que de gémissements génétiques, que d'atrocités sucrées et liquides, vous vous voyez déjà cyclope festoyant dans la caverne, ivre explorateur du gouffre des commencements, champignon atomique au-dessus de la mare primordiale ? Vous avez la veine qui palpite, le front moite et les mains exténuées de caresses retenues, les jambes arquées par des bourses gonflées d'allégresse empêchée, les yeux exorbités de voir à travers la nuit, les paumes creusées par des mamelons comme des volcans avant l'éruption, la narine qui s'effluve du musc douloureux, la langue qui s'agace de son soliloque ? Vous oyez par avance la chorale utérine, vous vous installez mentalement aux grandes orgues de la tripe, vous tournez déjà la clef du coffre aux vents, vous soufflez en pensée dans le tuba aux haleines, vous vous rincez l'œil avant l'heure dans la fontaine de cyprine ?

Vous n'êtes pas du "parti abolitionniste" (il n'existe pas de hasard, et l'histoire n'a qu'un seul sens, au pays de Big Mother : les abolitions sont une une longue chaîne de vertu qui a commencé avec celle de l'esclavage, puis celle de la peine de mort… on vous laisse voir venir…), si vous avez répondu positivement aux questions posées plus haut, et vous êtes par conséquent de l'Offensive réactionnaire scandaleuse. Vous êtes de ceux qui ne trouvent pas scandaleux de payer pour rétribuer celle qui a décidé de vous livrer son corps pendant quelques minutes, mais cela ne fait pas de vous celui qui va donner avec enthousiasme 1500 euros à l'État, ou à la collectivité gentille, pour une transaction corporelle consentie par les deux parties en présence. Vous devriez pourtant vous scandaliser de ne pas vous scandaliser, et c'est bien la raison pour laquelle Big Mother vous soumet à l'impôt moral, à la fessée au porte-monnaie, à l'amende citoyenne censée vous rectifier l'âme et vous ramollir le braquemart, à la sanction tranquille de la redistribution sexuelle. Vous êtes en excès de vit comme d'autres sont en excès de vitesse, il est donc juste que la société distribue votre argent aux nécessaires nécessiteux qu'elle s'évertue par ailleurs à fomenter de toute part afin de s'attendrir elle-même de les soulager (un peu). Vous vouliez donner votre semence mais on préfère vos économies ; dans tous les cas, il s'agit d'une contribution à l'espèce, même si les cons à qui vous donnez votre obole ne sont pas de la même. 1500 euros la passe, mais c'est donné, au sens propre ! Pris la main au panier, le clef dans la serrure, en situation d'infidélité aux valeurs progressistes, il faut cracher au bassinet après avoir lâché la purée. Normalement, en pareille situation contre-révolutionnaire, on devrait vous raccourcir l'asperge, histoire de vous faire comprendre de quel bois Big Mother se chauffe le berlingot quand on lui manque de respect, mais soyez tout de même bien conscient que vous êtes seulement un môme un peu fruste à qui on colle gentiment une beigne pour lui apprendre les bonnes manières, et remerciez la de ce qu'elle ne vous inflige pas le confessionnal citoyen et la pension alimentaire à vie pour une assoce de quartier.

343 salauds ont cru qu'ils pouvaient réclamer leur pute avant d'aller au lit avec un verre de lait chaud et un Lexomil. « 343 mâles dominants qui veulent défendre leur position et continuer de disposer du corps des femmes par l'argent. », c'est Anne-Cécile Mailfert qui résume la situation et sait lire entre les lignes torves des salopards. La domination est un vice très courant dont j'avoue être moi-même assez friand. Il y a peu, encore, j'ai entretenu une relation de ce type avec une commerçante qui tient une boulangerie. Cette brave dame ayant décidé de vendre son pain, je me suis glissé dans sa boutique, assez ému par ma folle témérité, et la tenancière m'a remis une miche contre une pièce. Inutile de dire que je n'ai pas traîné sur les lieux de la transaction et que bien vite je suis remonté dans mon automobile pour me soustraire aux regards lourds de reproche que je sentais sur moi. Je ne sais pas si j'aurai le cran d'y retourner, bien que l'envie de défendre ma position soit pressante. Rien que d'y repenser, avoir ainsi disposé de la miche encore chaude de cette créature grâce à mon argent me procure un sentiment de honte que je ne suis pas certain de pouvoir assumer. Dominer cette pauvre femme, fût-ce par l'entremise de sa miche, grâce à mon argent, voilà qui est difficile à soutenir longtemps devant un de ces tribunaux du Bonheur qui fleurissent dorénavant en notre belle France, en ce pays de cocagne où les agriculteurs, les infirmières et les profs sont les plus épanouis, les plus heureux, les plus enthousiastes de nos travailleurs — pas comme ces pauvres femmes que des mâles sournois, dominateurs et cyniques veulent asservir en leur achetant ce qu'elles vendent, en faisant mine de croire qu'ils ne font que faire honneur à l'offre que ces malheureuses font mine de leur soumettre, alors qu'elles ne demandent qu'une chose, les infortunées, qu'on leur refuse cet échange infâme qui les réduit en esclavage à l'insu de leur plein gré !