mercredi 30 octobre 2013

Entre la cuisine et le salon


On est heureux, finalement. On est heureux quand on a bu un verre de vin, quand on ne parle pas de Paris, quand on a renoncé à appeler le propriétaire dont le téléphone est occupé, quand le camembert est bon, quand on lit un peu, et surtout quand on laisse dire. Il faut laisser dire, surtout. Disez, disez, disez ! Faites comme si on n'était pas là. Affirmez, synthétiser, tranchez, complotez, dérivez, anamorphosez, extrapolez, ne vous gênez surtout pas, nous laissons dire, nous lisons, nous écoutons, ravis. On passe. On repasse. Sans se faire repérer. Cohen ? Séfarade vulgaire, pas de chez nous, hop ! Oui, encore s'il-vous-paît ! Nathalie Sarraute, et pourquoi pas ? Comment s'appelle votre chat ? Mettons les épluchures dans le journal. Communiqué numéro 352737. Le Machin n'est pas content du tout ! S'offusque ! N'est pas heureux. Du mou, donnez-nous notre mou de ce jour, Cher Albert ! Nous avons affaire à des spécialistes. Des pas creux du genou. Ah, la Toussaint, mes aïeux, et votre chaudière, elle est en état de marche ? J'étais à la cuisine… Et là, précisément là, je me dis : « T'es heureux comme un vrai couillon ! » C'est pas tous les jours. La folie en tête et le cœur béni. 

Mais souvent, quand-même. 

Versation


C'est une maladie qui frappe de plus en plus de monde. On n'en parle guère à la télévision, ni dans les journaux. Mais j'entends déjà ceux qui vont me dire qu'elle a toujours existé, que rien de nouveau sous le soleil, etc. Ce qui n'est pas nouveau est bien cette manie de croire que rien n'est jamais nouveau, que rien n'arrive jamais, que tout recommence perpétuellement à l'identique. J'ai revu cet ami musicien hier et c'est la seule chose qui m'a frappé. 

On ne peut jamais finir une phrase, il se met à parler par-dessus, il commence alors que vous n'avez pas terminé, vous forçant ainsi à effectuer un decrescendo honteux, un morendo précipité. Mais même dans le cas improbable où il vous a laissé finir votre phrase, presque par inadvertance, il reprend exactement là où il en était quand vous aviez pris la parole précédemment dans la conversation. Exactement comme si vous n'aviez pas parlé, il continue sur sa lancée, considérant sans doute votre intervention comme une pause — seulement un peu bavarde — durant laquelle il lui était loisible de reprendre son souffle, de remettre en ordre ses idées. C'est épuisant, en plus d'être décourageant. C'est un peu comme dans ces rêves où vous courez sans avancer le moins du monde.

Que cette maladie soit très répandue aujourd'hui me laisse à peu près indifférent, puisque je ne converse plus avec personne, sauf nécessité absolue, mais qu'elle touche des gens qui font profession de faire de la musique ne peut pas ne pas m'attrister un peu, et me conforter dans mon idée que la race des musiciens est en voie d'extinction. 

mardi 29 octobre 2013

Le sang et la musique




Liszt, Wagner, Hans von Bülow, Toscanini, Horowitz, Zemlinsky, Schönberg, Kolisch, Nono.

Etc.

jeudi 24 octobre 2013

Les Vents



Des vents porteurs de stigmatisation soufflent sur l'Europe et la France. Des vents porteurs de violence et d’exclusion. Ainsi avons-nous entendu, ces dernières semaines, une série de déclarations aussi démagogiques que haineuses, qui nous inquiètent profondément.

Vous voulez des exemples ? Georges de la Fuly, ici-même, par exemple, entre autres, l'ordure, l'infâme, le vulgaire, le pendu en instance, a traité le tendre poulet sans tête Leonarda di Boudino de boudin dantesque. C't'affreux, n'est-ce pas ! 'Reusement qu'les pleureuses bien-évidemment montent la garde, bottées jusqu'à la gaine. (En fond sonore, l'Amorce du Festin, La-So-Do-Mi, La-So-Do-Mi, Fa-Fa-Mi…) (On appuie bien sur les deux fa !) Sigfrid le Bourrin à nœud-pap donne un coup d'main à La Grande Pleureuse sanctifiée par la lecture de Causeur magazine et l'achat de tous les livres de saint Finki. Tout va bien, la Mafia est en ordre de marche. On peut commencer la revue des monstres. 

Saint Tamazone criez pour nous, pauvres lécheurs à la moule encapuchonnés de bave qui se tirent sans vergogne sur l'élastique social. Ah les cons, les vulgaires, les sarcastiques de la damnation, les anti-LICRA à trous, les cracheurs tubars dans le MRAP, les péteurs à contre-temps, les fielleux sans foi, les excluseurs de mes deux sans loi, les porteurs de violence amère en valises non-diplomatiques, qu'ils sont laids ces gueux moisis et puants, ces réfractaires à la poésie dans le métro, ces indifférents au contexte social tendu, ces brûleurs de cholestérol citoyen, ces bouc-makers de l'émission sincère, ces arpenteurs de tous les chemins vers ROM, ces désengagés de l'alutte, ces adémocrates compulsifs, ces pousseurs de vents fétides, ces abaisseurs de débat public, ces réactiveurs de postures racistes, ces légitimeurs de conséquences, ces vindicatifs populassiers ! Mais qu'est-ce qu'on attend pour les déporter aux Deux Magots ?

Ah les beaux bobos qui s'ignorent si gentiment, comme on aurait eu plaisir à les importuner encore un peu avant d'aller voir ailleurs si l'emrappe y est aussi à l'affût ! C'est qu'on y transpire beaucoup, dans leurs collants solennels et boudinés! Y a pas de place pour les négligents de la valeur républicaine, chez les enragés de l'inclusion, ça ne supporte pas les vents nauséabonds du plouc qui penche sur son tracteur et passe du turbin au cercueil sans escale par le Flore. Mais ça viendra, Albert, ça viendra. Faut pas te soucier ! On leur sollicitera haineusement le fondement, ça ne peut pas ne pas venir, un beau matin sans crier gare et dans toutes les rues du 6e. La bandaison ultime elle arrive de la Beauce et de la Creuse, elle prend les petites routes, elle n'a pas d'attaché de presse, la salope ! 

mercredi 23 octobre 2013

À Paris (19)




La nuit dernière j'ai rêvé d'un tigre. Énorme, comme tous les tigres, il devait bien mesurer trois mètres de long. Il était très gentil, très affectueux, mais enfin c'était quand-même un tigre, alors ça commençait à m'énerver parce qu'il me mordait et me griffait ; mais toujours avec le sourire. J'essayais de le repousser, de lui dire d'aller jouer ailleurs, mais il avait l'air de trouver qu'avec moi on s'amusait bien. C'est bien ma veine, ça, pour une fois que je peux être ami avec un tigre, il m'énerve !

86, 20, 80, 95, 21, 27, 29, 30, 31, 67, 69, 57, 76, 96, 74, 47, 70, 125, 28, 38, et je dois en oublier, forcément, ce sont les lignes d'autobus que je prenais le plus, je les note comme elles me reviennent. J'ai beaucoup aimé le bus, à partir de 1977. Je méprisais un peu ceux qui prenaient le métro. le métro, c'était pour les ploucs, ceux qui ne connaissaient pas Paris. J'essayais constamment de prouver à tout le monde que je me déplaçais aussi rapidement en bus qu'en métro, ce qui n'était pas toujours faux. Un de mes rares souvenirs de métro, je veux dire un souvenir exaltant, c'est cette femme, noire, assise juste en face de moi. Je la fixais depuis un moment déjà, elle était sublime, d'une beauté à couper le souffle, et moi je me sentais un tout petit garçon un peu ridicule. Je me rendais à un cours de piano important, près de Pigalle. J'ai laissé passer la station, et quand elle s'est levée je l'ai suivie. Dans l'escalier, je l'ai rattrapée, je lui ai pris la main, elle s'est retournée, m'a souri, m'a dit que j'étais un garçon très mignon et m'a embrassé sur le front. Sur le front ! Je suis resté comme un con, un petit moment, et puis je suis allé reprendre mon chemin. Quand je suis arrivé à mon cours, je ne pensais qu'à ça, qu'au moyen de la retrouver. Pas facile de jouer du Brahms dans ces conditions…

À cette époque, j'avais un faible pour les Noires. Ça énervait ma copine, cet exotisme de pacotille. Mais je n'y pouvais rien, quand je voyais le rose de leur sexe, au milieu de tout ce noir, ça me rendait dingue. Anne-Sophie était née et avait grandi en Afrique. Elle adorait l'Afrique et voulait à tout prix que je l'y accompagne. Ce qui m'avait frappé était qu'elle avait d'excellents souvenirs de sa jeunesse, de très bons amis africains, mais qu'elle m'avait dit que jamais, jamais, jamais elle ne pourrait coucher avec un Noir. J'avoue que ce genre de choses m'épate ! J'ai une curiosité insatiable pour les corps que je ne connais pas. Les Chinoises, les Japonaises, les Africaines, les Indiennes, Dieu nous a donné toute cette chair merveilleuse, et il faudrait passer à côté sans goûter ? Quelle folie ! Bon, tout ça m'a peu peu passé, il faut le reconnaître, et c'est tant mieux, car passé un certain âge c'est assez fatigant. Mais si je n'avais pas connu ça, je ne serais certainement pas le même, et je suis certain qu'il me manquerait quelque chose. 

Pour me déplacer à Paris, j'ai commencé par le métro, puis j'ai utilisé le bus, puis le taxi, et enfin le métro à nouveau. Mais j'ai toujours beaucoup marché, à toutes les époques. Je n'ai jamais eu de voiture, là-bas. Elle m'avait raconté que des légionnaires français les avaient tirés, eux, les expatriés, d'une situation critique, où ils étaient coincés dans leurs maisons sans oser en sortir, alors que ça canardait un peu partout en ville. Elle en avait conçu une grande admiration érotique pour le légionnaire, qu'elle confondait avec le missionnaire. 

Anne a un appartement dans la rue du Faubourg Saint-Antoine, au premier étage au fond d'une cour. Une nuit, en été, elle était seule avec son plus jeune fils, encore bébé. Un type est entré par la fenêtre, c'était assez facile de passer par le toit au-dessus de l'atelier. Elle l'a entendu, elle s'est levée, à poil, et s'est ruée sur lui avec un couteau de cuisine en hurlant comme une possédée. Le type a fui par où il était entré, en se demandant chez quelle dingue il avait mis les pieds. Je crois que si elle avait été seule elle aurait pu se faire violer, ou pire. C'est son fils qui l'a sauvée. Le mec a vu une tigresse avec une lame, il a eu la trouille de sa vie. Ce n'était pas pour jouer. 

Le tonnerre gronde au loin, ce soir. Il n'approche pas, mais il est là, comme une présence presque rassurante. Il y a quelqu'un, là-haut, qui respire, qui se manifeste. La nuit n'est pas vide. J'aime écouter ça. On est toujours dans une chambre d'hôpital et il y a toujours un voisin de chambre, c'est ça la vie, c'est ça uniquement. J'ai passé une nuit dans une salle commune, à l'hôpital d'Avignon, en 1976. Je n'avais pas fermé l'œil de la nuit, écoutant ces corps souffrants, dans la pénombre. Quel concert ! Les malades sont des maladroits. Les humains en général sont des maladroits, c'est ça qui est fatigant. Il suffit de jeter un œil cinq minutes sur la nature pour voir que Dieu est adroit. Parfaitement adroit. Ce n'est pas un vieillard assis sur un trône, c'est un danseur parfaitement musicien. Un tigre dont les rayures racontent notre véritable histoire. De temps en temps, rarement, en dormant, on la comprend. On voit le plan. C'est limpide, rapide. Mais on se réveille toujours, et on redevient lourd. On se pose là. Dans le temps. On se prépare à mourir.

(…)

Petit portrait en prose (12)


lundi 21 octobre 2013

À Paris (18)



Qu'est-ce qu'il fallait savoir, pour être là, qu'est-ce qu'il fallait comprendre ? Qu'est-ce qu'il fallait apprendre, qu'est-ce qu'il fallait entendre, pour être parisien ? Quel froc, quel chapelet, quel tambour de basque, quels baisemains ? Dans quelle soirée, dans quel quartier, dans la compagnie de qui fallait-il se trouver ? Les romans et les nocturnes, les cuisses et les dîners, la sueur et les talons hauts, le long legato du bel canto, jusqu'à l'épouvante, la nuit qui tombe… Boire, encore boire. Attendre. Sortir, au milieu de la nuit. Pleurer, seul, et prier.

J'allais assister aux cours de C. à l'opéra. Je me perdais dans les couloirs. Il fallait passer discrètement devant la loge du concierge. J'ai toujours aimé la compagnie des danseuses. Être dans les vestiaires avec elles quand elles se changent. Les odeurs, les sons, les grâces défaites subitement, ou au contraire révélées, les regards qui se perdent ou sont portés par les gestes, tout ce ballet ordinaire et magique, je l'aimais follement. J'avais pris l'habitude de la voir faire sa gymnastique tous les matins, les étirements, le bruit du corps sur le sol. Ça emplissait l'appartement d'une rumeur, d'un rythme, de chocs étouffés. Elle me faisait faire parfois quelques exercices avec elle. Leurs mollets trop musclés, leurs pieds un peu abîmés, leur dos transpirant… j'entends le nocturne en ut dièse, ses grands arpèges immobiles, la voix haut perchée, je sens les tendons, les articulations, le crescendo, la résonance qui se répand, qui envahit tout le corps, les cavités minuscules, la nuit de l'être. Adresse.

À la maison, un des reproches les plus mortifiants, venant de mes parents, c'était : « Maladroit ! » La phrase à ne surtout pas prononcer : « Je ne l'ai pas fait exprès ! » Avec l'âge et la vue qui baisse, je deviens maladroit, et j'en suis profondément meurtri. Imagine-t-on un pianiste qui se tromperait et qui, en guise d'excuse, annoncerait : "Pas fait exprès !" « C'est encore pire si tu ne l'as pas fait exprès ! » me répondait mon père, et c'est ce que je dis à mes élèves. On ne vit qu'une fois, on ne peut pas dire qu'on n'a pas fait exprès de mal vivre, il n'y a pas de "seconde prise". Chaque instant est le dernier puisqu'il est le seul et l'unique. On n'a que douze sons sous les doigts, on ne peut pas compter sur un treizième pour se tirer d'affaire. Chanter faux est tout simplement impardonnable. Elle était là, face à moi, les yeux écarquillés, et je suis passé sans la voir. Eh bien tant pis pour moi. Il suffit d'un rien, et déjà on est à côté, désaccordé, inutile. Ça va très vite. Travaille ton instrument, travaille ton instrument ! C'est la seule chose vraiment stable, la seule sur laquelle on puisse compter tout au long de la vie. Encore ? Encore ! Encore faut-il savoir de quoi l'on joue, réellement. Avoir une adresse.

La maison, ce n'est pas une adresse. Ça va trop de soi, la maison. Quand on arrive à Paris, on apprend ce que c'est que d'avoir une adresse. Une rue, un quartier, un arrondissement, un numéro. On disait : Monsieur et Madame Machin, à la Fuly. Ça suffisait. Ça arrivait. Truc, à Combray, Char, à l'Isle-sur-la-Sorgue, Sand à Nohant, Madame Paire, à Loches… Mais M. Georges Madrigal, 12, rue de la Paix, 2e, Paris. Maintenant, c'est « T'es où, Jessica ? », mais au téléphone, puisque plus personne n'écrit ni ne sait écrire. Tenir un stylo ? Encore quelques années et on ne saura plus de quoi il s'agit. Il n'y a qu'à voir ces écritures de singes sur les enveloppes… Elles savent toutes tenir un sex-toy mais tenir un stylo ou une queue, c'est autre chose.

J'ai enseigné longtemps dans une salle qui portait le nom de Marin Marais, qui, au fil des années était devenue un peu "ma" salle. Tout au fond du couloir du premier étage, on y trouvait un piano à queue et un piano droit, un tableau noir, quelques tables et un bureau. Elle donnait sur le jardin par un escalier de secours. Longtemps j'ai commencé mes cours tôt le matin, avec Flora et Thu-Dung, deux élèves vietnamiennes adorables. On disait "vietnamiennes", alors, sans scrupules ni remarques ni Lexomil. Maintenant, il faudrait dire françaises, j'imagine, françaises d'origine vietnamienne. Je me demande ce qu'elles pensent de tout ça, aujourd'hui.

La grande différence entre la musique et les relations humaines, c'est que plus on creuse une partition et mieux ça (se) tient. Tente-t-on d'en épuiser les secrets qu'elle en secrète d'autres, toujours plus profonds et solides, qui contribuent efficacement à l'heureuse matière. Les hommes s'épuisent quand la musique réelle se fortifie dans l'attention, ce qui est soustrait dans un cas est ajouté dans l'autre, ce qui passe là reste ici.

C'est à Paris que j'ai cru à trente ans pouvoir mépriser le jazz, parce que le monde que je découvrais était mille fois plus profond, et j'ai eu raison. Ce mépris passager a été utile et bénéfique. Il y a des musiques qu'il faut savoir quitter un temps, quand on les aime trop naturellement et qu'on n'a pas encore compris ce qu'elles nous apportent. Il en a été de même pour Mozart, Chopin et Ravel. Aimés trop tôt, sans doute, ils m'étaient devenus insupportables par leur séduction que je jugeais vulgaire, par mon amour suspect que n'avait nourri nul travail préalable. Tout le contraire de Beethoven et Debussy. À cet âge-là, je croyais qu'il était impossible de comprendre les choses qu'on comprend du premier coup. Je n'avais pas complètement tort mais j'avais tout de même tort. C'est comme si les grandes œuvres nous arrivaient de très loin, à la vitesse de la lumière, et que certaines d'entre elles prenaient des raccourcis (ce qu'on appelle les "trous de ver" en astro-physique), étant ainsi "plus rapides" que les autres. Évidemment, ces raccourcis sont en fait le résultat de l'héritage culturel : il y a tout un ensemble d'entendements et de goûts sur lesquels il n'est utile de revenir que lorsque le reste semble acquis. Tous les quinze ans, je repars en sens inverse, je retraverse les mêmes paysages, j'en reconnais certains, d'autres pas du tout. À chaque fois c'est l'occasion de retisser des liens avec mes parents, et les parents de mes parents, des liens neufs, plus vibrants, plus riches que ceux qui m'ont été donnés. À mesure qu'on s'éloigne de soi on se rapproche de ses aïeux.

Ma mère connaissait bien Paris, mon père presque pas. Il y avait un seul sujet qu'on ne pouvait pas aborder avec Maya, c'était Israël. C'était l'été de la Lambada… Quel beau derrière elle avait, Maya, des parents syriens, petite poupée toujours ultra-maquillée, soignée jusqu'au bout des orteils. Elle était si menue qu'elle pouvait rester longtemps sur mes genoux sans me peser. On allait se promener ensemble dans le Marais, faire du shopping, j'aimais la regarder marcher, avec ses jupes serrées. J'aimais sa coquetterie, son rire colorature, ses bas à coutures, le galbe de ses cuisses. Elle avait un côté japonais, Maya, porcelaine translucide… Quelle légèreté dans ces années-là ! C'est drôle comme toutes les femmes qui m'ont séduit m'ont fait penser à mon père. Je ne peux pas ne pas me dire que j'ai connu et aimé Paris pour lui, à sa place.

(…)

dimanche 20 octobre 2013

À Paris (17)



Ma dernière Parisienne c'est Valérie la Polonaise. Elle faisait des folies de sous-vêtements, j'aimais bien ça. Toujours des belles matières, de la qualité, et prête à tout, dans les hôtels où elle nous réservait une chambre. La classe, mais vraiment susceptible, pénible. Un jour, rue du Faubourg Saint-Antoine, je lui offre un livre de Philip Roth, "Quand elle était gentille"… Elle l'a très mal pris. Jamais personne ne m'a envoyé autant de lettres. Je pourrais en tapisser une chambre. 

Et puis Sarah. Sarah c'était une vendange tardive, comme quelque chose qui vous arrive après la vie, en plus. On n'avait rien demandé. Une sorte de coda joyeuse en majeur, qui tranche avec la conclusion en mineur. La coda a été brève, mais puissante et fruitée, on ne s'attendait pas à ce qu'elle nous dresse l'âme en majesté, mais ce fut le cas, et comment ! On buvait toujours du graves, avec Sarah, et on buvait beaucoup, presque autant qu'on baisait. Son violoncelle et moi entre ses jambes, on a baisé en trois mois comme d'autres en trente ans. Elle écrit, le 16 mai au matin (j’ai les photos) : « C’est toi qui me remplit… C’est toi qui m’envahit. » Elle est couchée sur le ventre. Je suis celui qui est ? (Je suis à la troisième personne, inaccordable…) Elle continue : « Tu es allé chercher du pain. Fessée. Là tu me regardes. Tu t’assois à côté de moi et TU LIS PAR-DESSUS MON ÉPAULE !! C’est toi qui va recevoir une fessée. » 

Truman Capote s’approche de Marilyn qui se regarde longuement dans un miroir. « Qu’est-ce que tu fais ? — Je la regarde. » 

Ce qui gâche tout, toujours, c'est la lourdeur. Quand on se prend à vouloir être qui on est. Je suis comme ça et pas autrement. Tu parles ! On est surtout autrement, justement ! Mais il y a toujours ce moment, dans une vie, où l'on a besoin de pouvoir dire aux autres qui on est. Je n'échappe évidemment pas à ça mais je n'ai pas toujours été ainsi. On me l'a souvent reproché quand j'étais plus jeune. Christine avait beaucoup de mal avec ça, elle voulait de l'authentique, du sérieux, de l'ontologique, du bien là et pas ailleurs. Ça tombait mal parce que Paris venait de me libérer de moi-même. Comme un poisson dans l'eau, toutes les mers se rejoignent… La joie d'avoir un corps multiple, de ne jamais y être tout à fait, ou pas comme on voudrait. Mais elles ont besoin de vous assigner à une place stable et pérenne. Utile. Capable de rapporter du pognon à la maison, ou pas ? Je ne voulais pas être professeur au conservatoire, mais là, vraiment, c'était trop lui demander : le miracle de la feuille de paye tous les mois, ça la rendait hystérique. La morale, la société, la et les responsabilités, ça finit toujours par arriver à un homme qui croit pouvoir baiser sans arrière-pensée, le naïf. Je me rappelle ce communiste, à Saint-Étienne, qui nous traitait d'irresponsables. On était en train d'enregistrer un disque dans lequel Jo, sa femme, chantait. Du matin au soir, il était fou de rage qu'on ne soit pas communistes. On nous aurait parlé de "retraites", d'"acquis sociaux", on se serait évanoui d'ennui ou de rigolade, et lui voulait qu'on s'identifie un peu plus aux mineurs de Carmaux. Je ne pourrai jamais me sentir chez moi dans une époque où il existe des "cafés-philo" et des salons de thé-bibliothèques. Quand je pense militant, je pense à ce mec qui m'avait fauché ma petite amie et qui était marxiste-léniniste, on disait "ML". Je refuse de voir plus loin. Un ML est un petit fumier qui se sert de Marx pour vous emprunter votre nana. Les camarades, non, c'est pas possible, je ne peux pas les prendre au sérieux, et ils font la plupart du temps de très mauvais musiciens. La seule chose qu'il faut demander, c'est : es-tu capable de phraser correctement ? Ça c'est utile. Il y a le Paris de Zola, mais il y a aussi le Paris de Chopin. 

(…)

Le Retour du Boudin


« Un jour ou l'autre je rentre en France et après c'est moi qui vais faire la loi. »

samedi 19 octobre 2013

À Paris (16)



« La banlieue tout autour qui crève, calvaire à plat permanent. (…) Qui s'en soucie ? Personne bien sûr ! Elle est vilaine, et voilà tout ! » On pourrait croire que ces quelques lignes de Céline sont dépassées, que notre époque merveilleuse les a rendues insensées. Mais pas du tout. Les banlieues dont on parle sans cesse ne sont pas la banlieue qui, elle, est en train de crever à petit feu sans émouvoir personne, et ceux qui l'habitent encore avec. Ce petit peuple de banlieue, nous l'avons connu, nous qui avons connu Paris dans les années 60 et 70. Oh, pas beaucoup, bien sûr, mais il était encore là, par endroits, déjà relégué, déjà méprisé, mais encore un peu parisien, en certains quartiers. Les mots de Céline sont peut-être incompréhensibles à la plupart, mais ils ne sont pas insensés pour autant. On met du temps à faire crever un peuple, à le déplacer, à le remplacer. Les « malades à mourir mais ne mourant pas », ils sont désormais en banlieue, qu'ils n'ont pas les moyens de quitter, ils sont faits comme les rats qu'on a fait d'eux. À l'égout, les Parigots, on vous a assez vus ! Les « pleines bordées d'ahuris dès le petit jour » sont devenus des rase-les-murs qui essaient de se faire oublier. Étrangers dans leur pays, étrange destin. D'abord chassés de la ville, puis chassés de leur langue, et enfin cachés dans leur propre pays, comme des microbes résistants qu'on n'a pas encore réussi à éradiquer… Saloperie. Plus de miracle, ça reflue comme des chiottes à ciel ouvert. 

Un jeune con sur Facebook, en train d'advenir à la vitesse grand V à sa foutue carrière de soi-disant musicien, fait de la publicité pour un appartement dans le 19e. Ça donne : « Un McDo : Miam ! » Quand j'habitais dans l'atelier d'Anne, rue de Lappe, il y avait encore, aux deux bouts de la rue, deux bougnats où l'on trouvait du Cantal, de la saucisse sèche et du chou farci. Le 11e n'était pas encore devenu un quartier branché et puant. Mais j'ai connu l'époque où les promoteurs envoyaient des types casser les chiottes communs dans les immeubles. C'était déjà pas le luxe avant, avec des toilettes à la turque et une porte qui ne fermait pas, mais un matin j'ai découvert, incrédule, que tous les cagoinces avaient été cassés dans la nuit. Il fallait attendre que les cafés ouvrent, et ne surtout pas attraper la chiasse. L'enfer. Je ne souhaite ça à personne. C'était pour eux une manière imparable de faire partir les locataires, avant de réhabiliter, c'est-à-dire de saloper et de s'en mettre plein les poches. "Un MacDo, miam !" Non mais faut-il être taré, tout de même ! On leur a greffé des cervelles, à ces abrutis ? Faut croire que ça n'existe plus, ça non plus. Il devait en exister une quantité donnée, et comme la population augmente, on se partage les restes… Ça fait pas beaucoup pour chacun, évidemment. Rationnement. C'est Albert Jacquard qui serait content, s'il était encore là, le vieux prêcheur de France-Cul. Moi, ce que je remarque, c'est que ces cons du DAL ils ont commencé à faire chier le monde le jour où les Parisiens se sont fait lourder de Paris. Mais ça, ça ne les intéresse évidemment pas. En réalité, ils sont, comme bien d'autres, les accompagnateurs empressés du désastre programmé par ceux qui nous haïssent. Ah, Miss Tinguette, morte cinq jours avant que je naisse, comme vous avez eu raison de choisir cette année-là pour vous éclipser. « Surtout quand on prend de l'âge et qu'on est bien certain d'en sortir jamais plus. » il y a des pays où il ne fait pas bon s'acharner. Des fois qu'on se croirait chez nous ! Mistinguett, elle en dirait quoi, du McDo Miam à 800 euros le studio de 30 m2 près de la "Cité de la Musique" ? Moi ça me donne envie d'uriner sur l'écran. 

« Je suis sûr qu'ils dansent tout nus, là au-dessus ! » Une nuit, vers trois heures, j'ai entendu une femme qui criait très fort : « Lâche ça ! » et deux coups de feu, juste après. Grand silence dans l'immeuble, puis un bruit de verre cassé et de porte enfoncée. Les nuits étaient courtes, rue de Lappe. Quand on rentrait tard le soir, il fallait enjamber les corps dans l'escalier, et s'allumer avec une lampe de poche, parce que la lumière ne fonctionnait jamais. Mais au moins il n'y avait pas encore cette horreur d'opéra sur la place. Le ballon d'eau chaude était si petit qu'on ne pouvait pas à la fois se laver et se rincer à l'eau chaude. Il fallait choisir. Je préférais commencer par l'eau froide. Je parie que vous vous en doutez mais on n'avait jamais touché la moindre allocation d'aucune sorte avant une époque très récente. 

(…)

À Paris (15)



En 95, grâce à Alain Juppé, on a beaucoup marché, et il faisait très froid. Il m'est arrivé à plusieurs reprises d'aller à pied à Gentilly en partant de la Bastille. Les Accords de Dayton, les conférences à Normale Sup sur la Yougoslavie, le Kosovo déjà, ou plutôt encore. Finkielkraut et ses stylos multicolores, à qui j'avais envoyé un petit mot après la lecture de son livre sur la Croatie. Les répétitions de Vukovar au théâtre d'Ivry. La chevelure opulente d'Anne-Sophie. Les simagrées d'Hélène, la harpiste dont Patricio était dingue. Le Messager européen, la revue (je m'aperçois que Frédéric Martel y avait écrit). Mon cours sur Cosi fan tutte… Pour moi, c'est la fin. Comme si ce qui se passait à l'est de l'Europe avait sournoisement donné le coup de grâce à l'Europe de l'ouest, sans qu'on s'en rende compte tout de suite, comme si Sarajevo avait poussé Paris hors de l'histoire qui revient ces jours-ci en farce avec l'Affaire Leonarda di Boudino. 

J'avais rencontré Mila chez Anne. Quelle honte rétrospective d'avoir eu le culot de lui faire la leçon, à elle, la Serbe, qui aurait eu tout à nous apprendre ! Mon Dieu ce qu'on peut être con quand on se laisse aller à brailler avec la meute. Quel contraste entre cette jeune Mila, digne, cultivée, sobre, et méprisée, qui était à la fois notre passé et notre avenir, et les pouffiasses dégenrées qui sont montées sur scène depuis. C'est à pleurer, vraiment. Nous n'avons plus que des façades, et en plus elles sont en ruine. 

Les grandes villes sont ces lieux où il est plus simple de faire avec le malentendu permanent. Il est bien entendu le même qu'ailleurs, mais il est pris et repris dans un vent spiralé qui en dissipe un peu les effets. Je crois que le sexe a une fonction essentielle dans cette pondération bienfaisante qu'on éprouve à Paris : plus on multiplie les rencontres sexuelles moins on a le temps d'éprouver le poids formidable du Malentendu perpétuel qui nous cloue sur place tout en nous éloignant imperceptiblement des autres, au fur et à mesure qu'on vieillit. Mais vient un temps où il faut déconner, au sens propre, se retirer, interrompre le va-et-vient, ou au moins le ralentir, le suspendre, et réussir à se sortir complètement du fourreau gluant de la morale morbide des pondeuses vénéneuses. Pendant qu'on baise, on n'a pas besoin de se comprendre. C'est après que les ennuis commencent. C'est sans doute la raison pour laquelle les histoires brèves sont toujours bénéfiques. On n'a pas eu le temps de voir à qui on avait affaire ? Quelle chance ! Il faut retourner sur les lieux du crime avec un regard neuf et joyeusement indifférent. Seulement il faut savoir que le faisant on va se retrouver complètement seul. Enfin, la bienheureuse dérive des cons qui nous délivrera du mal !

(…)

vendredi 18 octobre 2013

Virons les boudins !



C'était ma contribution, essentielle et définitive, au débat étiko-maboul de la semaine. Bonsoir.

jeudi 17 octobre 2013

À Paris (14)


Je passais dans la rue, je regardais les fenêtres éclairées. Il était là, l'Allemand, en train de la sauter, sans doute. Je n'osais pas m'arrêter alors je faisais des allers-retours, il faisait froid, comme si ce con avait apporté son climat avec lui. Une autre fois, elle faisait un stage à Gruissan, dans l'Aude, alors j'ai pris la vieille Ami 6 et j'ai roulé toute la journée, et puis encore une bonne partie de la nuit d'après. Non, tu ne conduis pas, salope ! Si on doit avoir un accident, ce sera de ta faute ! J'avais des hallucinations tellement j'étais fatigué. On s'est arrêtés dans des vignes et on a dormi dans la voiture, je n'ai jamais eu aussi froid de ma vie. Tout plutôt que de la laisser là-bas avec tous ces mecs qui lui tournaient autour. Un soir j'étais rentré à l'improviste d'une tournée, elle était au lit avec M. En 1981, j'ai reçu une très belle lettre d'elle, que j'ai toujours, dans laquelle elle me racontait sa nuit d'amour avec Hans ; c'était le jour du coup d'état en Pologne. 

Le premier mort que j'ai vu, c'est mon père. Depuis j'en ai vu d'autres. Si ça se trouve, la femme dont je suis en train de parler et dont je n'ai plus aucune nouvelle depuis au moins trente ans est morte, aussi. Qu'est-ce que cette mort provoquerait dans ma vie ? Rien. Rien du tout. C'est terrible, tout de même, de pouvoir aimer quelqu'un à ce point-là, et de constater que quelques années après on est capable de la savoir morte dans la plus parfaite indifférence. Les lectrices aiment les hommes sentimentaux et romantiques, les-hommes-qui-aiment-les-femmes. Je ne suis pas certain que ça existe. Je doute de moi-même, je l'avoue. Il est fort possible que je me sois raconté des histoires durant tout ce temps où, pour être aimé des femmes, je me persuadais que je les aimais, même s'il est au moins autant possible, sinon probable, qu'il en soit allé de même pour elles. Je le dis à tous les futurs suicidés par amour : c'est un mauvais calcul. Non seulement, si vous ne vous ratez pas, elle vous oubliera quand-même, mais en plus de vous oublier, elle vous en voudra. Et si vous vous ratez, elle vous en voudra aussi et vous pourrez sentir chaque jour le poids de son ancien amour transformé, grâce à vous, en haine d'égale intensité. De toute manière, quoi qu'on fasse, elles se trouvent toujours une excellente raison pour se dédouaner et pour se déculpabiliser. C'est pour cette raison que les hommes qui sont un peu sensibles ont de si bonnes relations avec les prostituées. Il faut être fou pour vouloir faire de sa maitresse sa femme : ça revient à faire ménage à trois dans un lit à deux places. Il y en aura toujours un par terre, et le plus souvent ce sera l'homme. 

En regardant des extraits de La Maman et la Putain, de Jean Eustache, je me rends compte qu'à l'époque on disait "un maximum", presque à chaque phrase. Pendant que j'écris ces quelques lignes, ou plutôt parallèlement à cette écriture, je vais regarder des plans de Paris sur Google Maps. On ne se rend pas assez compte de ce que ça change, ces constants allers-retours entre des réalités asynchrones. Avec Internet j'ai découvert récemment un plaisir qui m'était évidemment inconnu jusqu'alors : quand j'écoute quelqu'un à la radio, et que je ne connais pas son aspect physique, je vais immédiatement sur Internet voir à quoi il ressemble. J'adore ça. Ce n'est pas du tout comme à la télévision où l'image et le son sont donnés simultanément et d'une manière qui paraît toute naturelle. Ce que j'aime, en l'occurrence, est que l'image m'est donnée après le son, le visage après la voix. Ça ne va pas de soi. Il y a très longtemps, j'avais assisté à l'enregistrement public de la Tribune des critiques de disques d'Armand Panigel. Il y avait là Jean Roy, Antoine Goléa et Jacques Bourgeois, en plus de Panigel. Je n'oublierai jamais cette scène. Je les avais écoutés des années et des années, le dimanche après-midi, soit avec mon père, soit seul, et tout d'un coup je voyais leurs visages, leurs corps, leur manière de se tenir, de bouger, d'être . C'était réellement stupéfiant ! Deux faces d'une même réalité se retrouvaient côte à côte sans qu'il me soit vraiment possible de les associer autrement que par une volonté qui me semblait factice. J'étais bien obligé de constater que ça ne collait pas. Un équivalent de cette expérience peut se retrouver dans la pratique du "chant donné". Il s'agit d'un exercice que tous les élèves musiciens connaissent : on donne une mélodie, et il s'agit de l'harmoniser, c'est-à-dire de mettre des accords au-dessous du chant qui est donné. Trouver le corps qui correspond à la tête…

C'est à République que nous étions allés voir Une Sale Histoire, avec Céline, tout près de l'école d'anglais de son père. Je ne parviens pas à me rappeler dans quel ordre étaient présentées les deux parties du film. La fiction en premier ? En tout cas, ce film a eu beaucoup de retentissement en moi. C'est que je les avais bien connues, les femmes libérées qui donnaient la réplique au narrateur. Et c'est sans doute la première fois que je réalisais pleinement leur ridicule et les mensonges qui accompagnent inévitablement la réciprocité sexuelle. J'aime beaucoup le moment où le narrateur explique qu'il ressentait tout de même de la fierté, parce que "tout travail implique une certaine fierté". Essayer tant bien que mal d'assembler les morceaux du puzzle qui nous échoit, c'est un travail, et tant pis pour ceux qui ne comprennent pas ça.

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mardi 15 octobre 2013

À Paris (13)



J'ai rêvé de Sarah, cette nuit. Et d'une fille, blonde, derrière un guichet SNCF, qui refusait de me délivrer un billet et qui avait les oreilles pleines de cérumen. Ça faisait des filaments jaunes, comme des stalactites, c'était vraiment répugnant. J'avais une vision anormalement pénétrante, je pouvais voir à l'intérieur des organes, comme avec un microscope. On m'apprend que les strip-teases forains sur le terre-plein qui sépare le 9e et le 18e arrondissements n'existent plus. Paris c'est vraiment foutu ! Je me demande ce qu'est devenue Edwige, et aussi Lova, et Diana. À quarante, voire cinquante ans, ça doit devenir plus difficile de faire ce métier, et surtout plus fatigant. Je me revois à deux heures du matin en train de passer l'aspirateur dans la boîte de la rue des Halles. Edwige gagnait bien sa vie. Non seulement elle faisait deux services dans la journée (elle "doublait", comme elle disait), mais en plus elle faisait le ménage dans la boîte à la fermeture. Une force de la nature, cette fille ; elle aurait pu m'étrangler avec ses cuisses. Mais quand on était au pieu, elle s'endormait au milieu d'une phrase. 

À la fin, nous sommes las du surréalisme. La place Blanche, la place Clichy, la rue Fontaine, l'avenue Rachel, la rue Houdon, les cœurs brûlent à feu couvert au coin de la rue du Mont-Cenis… Le marché de la rue des Abbesses le dimanche matin. Le 95 qu'on prenait parfois comme ça, juste histoire d'aller se balader à l'autre bout de la ville, rue Delambre, ou se faire arracher une dent rue Bonaparte, chez ce dentiste dont la fenêtre donnait sur la place Saint-Germain, et qui parfois nous abandonnait en plein milieu de l'opération, gueule ouverte, pour se précipiter sur son Nikon sur pied muni d'un télé-objectif. « Je ne pouvais pas la rater, celle-là ! » L'avantage, chez lui, est qu'il y avait toujours de la musique, et de la bonne. On essayait de se concentrer sur la Sixième de Scriabine pendant qu'il nous affirmait que non, décidément non, on ne pouvait pas avoir mal ! 

« Paris s'invente ! » comme le proclame l'Auguste à la plage. Mon cul, oui ! Gangster et plouc, Delanoë a du cérumen dans les mirettes et du sable dans les oreilles, raison pour laquelle il trouve que tout va très bien monsieur le marquis. Mais surtout, ces gens-là ont un cœur de pierre. Ils n'hésitent pas à saccager ce qu'on leur laisse un moment, estimant qu'ils en sont les propriétaires alors qu'ils ne sont que des locataires transitoires et dérisoires. Le problème est qu'on peut détruire, abîmer, saloper en très peu de temps, c'est très facile et c'est souvent irréparable. On a dû laisser ces sales gosses jouer avec leur caca, quand ils étaient mômes, et ils continuent à penser qu'ils nous font un beau cadeau en poussant leur crotte partout où ils passent. M'étonne pas que tous ces cons soient des adorateurs baveux de l'art contemporain. La scatologie, je ne suis pas contre, mais il y a des lieux pour ça.

Paris ne s'invente pas du tout. Paris nous invente, Paris nous transforme, Paris nous libère, Paris nous agrandit, Paris nous donne un sens supplémentaire, un septième sens, qui agit sur nous pour le restant de notre vie, même si nous allons finir nos jours au fin fond de la Haute-Savoie. On croyait ces paysages  incréés, éternels, et l'on se met à les regarder autrement en y revenant, après le détour parisien, l'odeur du métro s'ajoute à celle de l'enfance, on a un peu de mal à reconnaître notre mère quand elle se tient droite, tant bien que mal, dans l'autobus, ou qu'elle fait des courses rue Saint-Antoine. On a peur pour elle, elle est si fragile tout à coup. Comment la protéger, elle qui était censée nous protéger, comment lui rendre un peu de son Paris ? Joe le Corse n'est plus là, qui aurait su la mettre à l'abri du temps et des méchants. Elle me prend le bras en me disant : « Ce que j'aime avec toi, c'est que tu n'as jamais l'air d'avoir honte de moi ! »

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lundi 14 octobre 2013

À Paris (12)



Le Zeyer, qui avait ouvert l'année de la création du Sacre du printemps, où l'on allait souvent après les concerts. Une jeune fille très brune et qui n'avait pas froid aux yeux m'avait fait un cinéma incroyable en mangeant son "banana-split" et en attachant sur moi ses deux yeux tout ronds, à l'autre bout de la tablée. J'ignorais, alors, que Brassens venait régulièrement dans cette brasserie. Paris, c'est cette drôle de sensation que le temps se mord la queue en permanence, que les époques se télescopent, les genres, les styles, et qu'on est en permanence en train de traverser des couches de temps qui ne sont pas plus épaisses que les pétales d'une fleur. Je pense à mon grand-père Jérôme qui aimait traverser le ville de part en part, à pied, avant la guerre. Elle avait des examens le lendemain et devait se coucher tôt. On a dormi une demi-heure, chez elle, dans son appartement, à Gentilly, au bas duquel elle m'avait demandé si je montais boire un verre, ajoutant qu'elle n'avait que de l'eau, mais une baignoire. 

« Pour une fois qu'un Français prenait un bain ! » Charlotte Corday l'assassinait. Les appartements avec baignoire ont été rares mais précieux. J'ai toujours détesté les cabines de douches où l'on ne reste que le temps de se laver. On peut faire tellement de choses dans un bain. Comme j'ai passé une grande partie de ma vie à imaginer de nouvelles manières d'écouter de la musique, j'ai passé beaucoup de temps la tête sous l'eau, comme tous ceux, j'imagine, qui regrettent le temps d'avant la vie. Je me rappelle précisément le jour où, enfant, j'ai découvert le point d'orgue, dans les partitions…

La rue Vergniaud, la rue Barrault, la Butte aux Cailles, la Bièvre, la Pitié-Salpêtrière, la rue Quatrefages,  la clinique Saint-Hilaire où le professeur Pollini, le cousin du pianiste, m'avait fait un trou dans la queue, la rue Linné, le Jardin des Plantes, Anita, qui avait un long poil sur le sein, Judith et les quatre-mains chez ses parents, ravissante jeune femme à la voix de crécelle, le genre que je classe dans la catégorie "petite cousine de Mozart". Bref, le sud. Il n'y a finalement que l'ouest de Paris que je n'ai pas habité. Jamais le 16e, jamais le 17e, jamais le 15e. J'y ai fait de brèves escales, mais je ne peux pas dire que je m'y sois senti chez moi, non plus que dans le 8e et le 7e. Si Paris n'a pas vingt siècles, il est tout de même tentant d'imaginer que ses arrondissements ont suivi une expansion parallèle au temps historique. Nous entrons dans le XXIe siècle et comme par hasard, il est question du "Grand Paris", c'est-à-dire d'ajouter à l'escargot à vingt pièces qu'on connaît, de lui ajouter une couche, par delà la ceinture du Périph'. De toute façon, depuis qu'on parle "des banlieues", toutes les communes de la banlieue entourant la capitale ont perdu ce qui faisait leur charme, ont perdu leurs particularités et leur douceur de vivre. Autant continuer dans le grand saccage, il n'y a pas de raison. Les cailles, ce ne sont pas seulement des oiseaux, ce sont aussi, en langage populaire, des emmerdements. Trop tard pour reconstruire les fortifs', l'ennemi est depuis longtemps à l'intérieur. 

Paris était un point d'orgue dans le cœur de tout Français, même de celui qui n'y avait jamais mis les pieds. Un point d'orgue placé au-dessus du pays, une sorte de loupe temporelle et esthétique, un dôme, un ventre qui nourrissait les provinces autant qu'il s'en nourrissait. Les Français tétaient Paris qui tétait les provinces. Le lien est rompu depuis qu'il n'existe plus ni Parisiens, ni provinciaux, le TGV, le maire de Paris et l'immigration s'étant chargés de défaire ce lien ombilical depuis belle lurette. De cette époque date la fameuse expression le "lien social" qui, comme toujours, consacre la chose au moment-même où elle n'est plus. Plus de lien social peut-être, mais des liens de toutes sortes, de ces liens avec lesquels on attache les aliénés à leur lit de douleur. Mais j'ai peut-être tort : le lien social et horizontal, à défaut du lien essentiel et vertical, existe bel et bien, et plus que jamais sans doute. Le social a tout englobé, depuis que la politique, ou plutôt le politique, a cessé d'avoir un quelconque effet sur la cité qui n'est plus que la citation festive d'elle-même. La-société (en un mot) et son miroir médiatique à amplification sont partout, contrôlent tout, et tiennent l'individu dans un tissu serré, camisole et langes, linceul et pansement, dont il a bien besoin pour apaiser le sentiment aigu d'être plus nu que jamais parmi un peuple qui, pour éclaté qu'il soit, ne comprend pourtant pas d'individus, mais les mille hypostases de la Personne sociale paradoxalement désaffiliée. Inutile d'insister, tout le monde sait qu'un éloge constant de la différence engendre l'uniformité et le conformisme.

Les sex-shops, les peep-shows, les boîtes à strip-tease, j'aurais pu faire guide mais je ne parle pas anglais. J'avais de bons rapports avec les prostituées, en général. Certaines m'envoyaient des cartes postales, ça ne doit pas être courant. Quand j'avais le spleen, en hiver, j'aimais bien aller traîner chez Franciane, rue Blondel. Je la massais, et on regardait la neige tomber. Elle me parlait de sa fille, et je me taisais. Je suis un bon masseur.

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vendredi 11 octobre 2013

À Paris (11)



Essayant de rassembler mes impressions et souvenirs sur le Paris que j'ai connu, j'en viens à me dire qu'ils sont en grande partie colorés par la lecture d'Henry Miller. Bien que ne le lisant plus depuis plusieurs décennies, je n'imagine pas un Paris qui ne lui devrait rien. L'œil aux aguets, le cœur vacant, le jazz et l'amour qu'on fait, les longs après-midi, les sentiments légers du flâneur, le printemps perpétuel… Une sorte de bleu… La vie esquissée, sans adhérence…

Si je dois choisir une activité, un passe-temps, une occupation, une manie, un moment, il me vient immédiatement ces longues errances à travers Paris, derrière une fille. Vous suivez les femmes dans la rue ? Oui ! Oh oui ! J'ai adoré ça ! Je ne les ai jamais agressées, et même très rarement abordées, la plupart d'entre elles n'ont même jamais su qu'un jeune homme empruntait le même trottoir, la même rue, traversait le même jardin, respirait le même air, voyait le même décor, entendait les mêmes bruits qu'elles, qu'il observait leurs jambes, leurs pieds, leurs cheveux, leurs robes ou leurs pantalons, qu'il avait le cœur battant et l'esprit silencieux. J'ai parfois fait des kilomètres ainsi, l'été, ça durait, et je ne pouvais pas m'empêcher de penser que si ça durait tellement, c'est qu'elle savait, c'est qu'elle faisait durer le plaisir, et alors s'instaurait une sorte de dialogue mystérieux entre nous, d'accord tacite et magique. Elle me laissait la suivre, l'observer, elle y prenait un secret plaisir, personne ne savait qui guidait l'autre, qui décidait du chemin, c'est le chemin qui décidait pour nous, nous suivions tous les deux docilement l'itinéraire qui s'imposait à tous les deux, sans une parole, sans un regard, sans même une hésitation. Nous étions dans un Paris parallèle, dans une sorte de solitude bienheureuse, calme, gazeuse, qui nous protégeait du reste de la ville. Plus ça durait moins il y avait de volonté, d'espoir, de désir ; autre chose se faisait jour, un presque rien très étrange et très doux. Juste deux corps qui ne se connaissent pas, qui sont dans le même temps, dans le même rythme… C'était presque mieux que si nous avions fait l'amour. Longue jouissance étale et sans objet.

So What ? Ré mineur, mi bémol mineur, à nouveau ré mineur. Modal, pas tonal. Deux gammes, longuement déroulées. On a le temps… Et ces deux notes, comme un appel… Mais non, elle ne se retourne pas. Elle a raison. Je ne suis là que pour la faire aller… Marcher… Danser…

Jours tranquilles à Clichy… J'aurais pu le croiser. Son dernier séjour à Paris date de 1969. On avait monté sa pièce intitulée "Transit", je crois, et Bernard Fresson, qui jouait le rôle principal, n'avait pas osé dire à Miller que celui-ci l'avait sauvé du désespoir, alors qu'il était en train de faire la guerre en Algérie. Il avait dit quelque chose comme « Je me suis souvenu de la vie [en le lisant]. » Se souvenir de la vie, alors qu'on vit, c'est presque rien, mais c'est l'essentiel. J'ai ressenti quelque chose comme ça, je me souviens, une fois, en Inde, dans un aéroport. L'attente était très longue, vraiment très longue, et j'ai eu le mal du pays, un accès carabiné de mal du pays. Les haut-parleurs qui diffusaient de la musique, dans la salle d'attente, ont crachoté la Marche turque de la sonate en la majeur de Mozart. Oh là là, le coup de blues ! Comme si je ne l'avais jamais entendue de ma vie ! Sur le moment, j'ai décidé qu'en rentrant, la première chose que je ferai serait d'apprendre toutes les sonates de Mozart. C'est comme un décrochement. Vous êtes en train de vivre et tout à coup vous vous souvenez de votre vie, qui est la même et pas tout à fait la même pourtant. Vous êtes deux au même endroit dans le même corps, et vous vous demandez lequel est le bon vôtre. Quand je suivais ces filles dans la rue je n'étais ni tout à fait moi ni tout à fait un autre, c'est un peu comme si la fille que je suivais me prêtait un peu de sa vie à elle pour éveiller une part de ma vie à moi. Elle en abandonnait une trace derrière elle et je me laissais porter par cet effluve.

Jours tranquilles à Clichy, c'est Christine qui me l'avait offert. Une couverture blanche avec une photo où l'on voyait une fille les seins à l'air, je crois. Une photo en noir et blanc. Je crois que je n'ai jamais vu le film. Ou bien il ne m'a pas marqué. Il fallait toujours qu'elle m'offre des livres qui m'émoustillaient. Je n'ai pas fait la guerre en Algérie mais mon frère aîné l'a faite. Il avait rencontré Christine, une fois. Je me souviens, elle faisait la vaisselle et elle portait une sorte de tricot de corps qui laissait passer la pointe de ses seins. Quand je l'ai raccompagné à la porte, ll m'a dit mais quelle salope ! Ça m'a énervé. On ne pouvait pas se comprendre. Il n'aime pas Mozart. Lui il aborde les filles tout de suite. Il a un baratin terrible. Il a le cœur pur, il ne pense qu'à baiser. Le pauvre, une vie pas facile. Alors que moi, une vie neuve chaque jour, comme un rêve. Je ne sais pas si vous connaissez ce jeu où l'on pose des canards jaunes sur un tapis vert tremblotant et où il faut les attraper avec une canne à pêche ? Ma vie c'était exactement ça : j'étais sur un tapis vert tremblotant et je sentais que quelqu'un m'attrapait délicatement avec une canne à pêche. En général, c'était des filles qui tenaient la canne. Depuis quelque temps, le tapis a bien quelques pannes et tremblote moins mais surtout il y a moins de cannes à pêche qui m'attrapent délicatement par le col. Ou alors elles sont moins adroites, c'est possible aussi.

On allait parfois manger des glaces à Anvers. Il y avait un petit glacier familial qui faisait des glaces au moins aussi bonnes que celles de Berthillon et au moins là on avait la paix. On n'était jamais plus de trois ou quatre personnes attablées là, et de toute manière on n'aurait pas pu être plus nombreux. On restait là à regarder passer les filles, on était bien. La vie en ce temps-là était modale. Une sorte de bleu pâle et très doux, avec les noirs de Coltrane et les gris de Bill Evans. On était allé voir l'Empire des sens, avec Patricio, et Françoise, son ex et ma future. La grande Françoise, parce qu'il y avait aussi la petite Françoise, avec laquelle (la grande) on marchait la nuit dans Paris, de très longues marches. On se tenait par les hanches, et, je n'ai jamais compris pourquoi, de temps en temps elle me donnait des coups avec ses fesses, de côté, comme pour m'envoyer valdinguer à l'autre bout du trottoir. Elle avait une lèvre inférieure très épaisse, qui me troublait beaucoup. Elle tenait le tampura derrière le sitar de Narandra et les tablas de Krishna. Comme il était aveugle, Narandra, j'étais sûr qu'il savait tout, qu'il voyait tout, et Françoise me paraissait encore plus désirable.

« Tu es trop doux, tu me fais peur ! » m'avait dit Christine. Je ne comprenais pas. « Il faut que tu sois un peu brutal ! » Mais comment ? Elle avait débarqué un matin avec sa valise, rue Ferdinand Duval. C'est Patricio qui lui ouvre, elle ne se démonte pas : « Les amis des amis sont des amis. » qu'elle lui dit en l'embrassant. Oh merde ! Elle s'était pointée comme ça sans prévenir de Haute-Savoie, alors que j'attendais l'autre Christine d'une minute à l'autre. Elle m'avait bien envoyé un rébus quelques jours auparavant pour m'annoncer sa visite, mais je n'y avais rien compris. Je me rappelle qu'il y avait un mot qui contenait la syllabe "con" et qu'elle avait dessiné sa chatte, et moi je me creusais le citron, parce qu'à ce moment-là, le mot "con", je ne l'utilisais pas trop pour ça. J'avais montré le rébus à Christine qui n'avait vu qu'une chose : « Elle te drague ! » Sa manie, quand on était attablés au bistro, c'était de me donner des coups de pieds sous la table et de me pincer très fort. Une sentimentale. Elle avait un fils qui me donnait des coups de marteau, aussi. C'était un truc de famille. Sauf le mari que ne quittait jamais un calme surnaturel, qui lui aussi me foutait la trouille. À quoi sert de bâtir un temple, avait-il toujours l'air de se dire, puisque je suis le temple !

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mercredi 9 octobre 2013

À Paris (10)



La maison Old England, boulevard des Capucines, n'existe plus, m'apprend-on.  Pendant l'Occupation, on pouvait y voir un calicot sur lequel était écrit : « Nous sommes une maison française. »… Et Chartier, il existe encore, le Chartier du numéro 7 de la rue du Faubourg Montmartre, où vécut Lautréamont ? 

Nous sommes une maison française ? Ça alors, quel culot ! Le cinglé qui écrirait ça aujourd'hui se ferait traiter de Lepéniste dans l'heure qui suit ! Et pourtant… Mais chut ! Tout va bien, pas de parano, Paris sera toujours Paris, j'ai deux amours, les chiens et les os, Chausson et Granados, Castor et Pollux, Sansom et Dalila, Chabert et Guillot, Steinway & Sons. Même la banque Varin-Berniet & Cie n'a pas survécu aux avaleurs de madeleines pressés de faire disparaître nos traces. Et la brasserie Julien, et la rue Blondel, et la Pagode, et les graffitis, et le musée Carnavalet ("La Révolution est au fond du couloir"), et les amis de Céline, et ceux d'Arletty, et la rue des Vignes, et la Petite ceinture… et Notre-Dame, ça existe toujours ?

Qui n'a entendu les Français pester contre "le centralisme", "le jacobinisme" de leur nation ? Quelle horreur ! Un pays en étoile, autour de sa capitale, non mais vous vous rendez compte ! Moi je trouvais ça magnifique. Monter à Paris, oui, il fallait bien y monter, comme on monte sur sa maîtresse. Et alors, ça vous défrise, qu'on soit fier de sa capitale, les gros bouseux des régions ? Poitou-Charentes, Provence-Alpes-Côte d'Azur, Rhône-Alpes, mais quelle est l'andouille qui a inventé des trucs pareils ? La Savoie et le Dauphiné dans le même sac, et le sinistre PACA, le Grand-Ouest, le Grand-Est, la grande merdouille, et les "agglos", alors là, les "agglos", c'est le pompon ! Moi j'habite sur l'agglo Machin dans le Paca. Jamais le petit peuple, celui de Passy, par exemple, n'aurait supporté de s'exprimer aussi mal, mais sans doute que pour le Grand-Peuple c'est différent ! Le Grand-Peuple, celui que tous courtisent, à commencer par les anti-populistes professionnels, ceux qui se bouchent le nez à chaque fois qu'on leur parle de la France et des Français, ah, le Grand-Peuple des quartiers, le Peuple trois fois saint, le saint des saints de la France terre d'asile psychiatrique, ce peuple qui a chassé le populo, qui l'a extirpé de Paris comme on presse un point noir sur le visage d'un cadavre encore tiède, il en pense quoi, le Grand-Peuple qui roule en Porsche Cayenne, de Paris, il en pense quoi, de la basilique Saint-Denis, de la tour Saint-Jacques, de la Cousine Bette, de La Fontaine, de Rameau, d'Antoine de Rivarol, né à Bagnols-sur-Cèze, des frères de Maistre de Chambéry, de madame Verdurin, de Daphnis et Chloé et de Tristes Tropiques, il en pense quoi, au juste, le Grand-Peuple adoré de saint Delanoë qui vibre pour la Palestine et qui veut marier tout le monde aux damnés de l'amer ? Paris était jadis la patrie du petit peuple, c'est aujourd'hui la zone du Grand-Peuple. Partout clignote dans la nuit le rectangle vert qui signale la sortie de secours. Exit. Exit. Exit. Par ici la sortie ! Paris est un trou béant par où s'écoule le peuple français en direction des égouts de l'histoire. On montait à Paris, autrefois. Aujourd'hui on ne s'y retrouve plus que pour descendre vite fait vers la sciure puante et rougie d'opprobre. Paris n'est plus que le chat crevé d'une aiguille qui indique les affaires et les mafias sous-développées mais sur-armées. Entre le Flore et la banlieue des caïds, ça circule, le courant passe, on mange de la brioche et on fait la fête, personne n'a perdu le nord indexé sur la bourse. 

Plus j'y pense plus je me dis que le "trou des Halles" était notre scène primitive. On l'a rebouché en surface (et le Grand-Peuple ne s'y trompe pas, qui en a fait le véritable Centre de la ville), et de quelle manière !, mais les Parisiens et leur ville ont continué à s'y engouffrer, ça n'a jamais cessé depuis, dans un atroce bruit d'évier qui se vide. Chirac, Tibéri, Delanoë, les trois Mousquetaires de la Disparition, ont creusé les murs de leur cellule jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de murs du tout. La littérature et l'histoire n'existent plus : c'est l'Archéologie qui dorénavant nous dira qui nous sommes. Ou plutôt qui nous fûmes. 

(à madame Fanny Seguin)

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mardi 8 octobre 2013

À Paris (9)



Paris est un labyrinthe mais aussi un monde en soi. C'est la première chose qui saute aux yeux quand on y arrive pour la première fois. Entre l'escargot des arrondissements (est-ce une ville, ou plusieurs ?), le métro, les bus, les fleuves des Grands Boulevards, l'équateur liquide qu'est la Seine, les pôles nord et sud que sont Montmartre et Montparnasse, les quartiers (les vrais, pas ce qu'on nomme ainsi aujourd'hui), les axes qui font que Paris tient debout, gyroscope toujours en mouvement, les rives droite et gauche, se déploie en nous comme un mille-feuille de sens, de temps, d'affects et d'occasions. « Ne manquez pas votre unique matinée de printemps ! » C'est cette sensation si particulière qui nous attire à Paris. Embrasser la carrière de l'occasion… Se dire : « C'est l'heure ! » Même et surtout si l'on ne sait pas de quelle heure il s'agit. Quand on se réveille à Paris, on se dit chaque jour que c'est sans doute pour aujourd'hui. Quoi ? On ne le sait pas, et c'est pour cette raison qu'on veut être là, être près de l'occasion, être dans le cercle magique des heures qui les contient toutes. Je me suis longtemps demandé ce qui provoquait cette impression singulière, et je crois que c'est la distance. Paris n'a pas seulement une matière temporelle qui lui est propre, mais aussi une doctrine de l'espace.

La distance est l'une des ces choses qui frappent d'emblée un provincial qui arrive à Paris. Je parle des distances qui séparent un lieu d'un autre lieu — distances se mesurant plus en durée qu'en mètres ou kilomètres, distances se mesurant aussi à l'aune des moyens de transports —, mais je parle également de la distance entre les êtres, qu'on ressent immédiatement comme très différente de celle qui existe en province. C'est une sorte de fluide, de gaz, d'atmosphère, de magnétosphère, dont la consistance surprend, au début, car on pensait que cette distance entre les individus était la même partout. Les provinciaux ont besoin d'une certaine distance pour être à l'abri de l'autre, une distance qui peut aller jusqu'à plusieurs dizaines de mètres. Le provincial voit loin, et surtout est vu de loin, c'est un presbyte. Le Parisien est myope, et sa myopie le protège. Vous vous trouvez à quelques centimètres de lui et il ne vous voit pas encore. Heureusement pour lui ; c'est ce qui lui permet de ne pas vous voir dans le métro, par exemple. En province, même si les demeures sont bien closes, on sait ce qui s'y passe. À Paris, même si les fenêtres n'ont pas de rideaux, ce qui a lieu à l'intérieur d'un appartement vous est à jamais incompréhensible. L'expérience d'une forme de quant-à-soi propre à cette ville est très commune. Ce quant-à-soi est d'une nature paradoxale puisqu'il permet de se livrer bien plus facilement que dans une ville petite ou moyenne. Quand on est constamment sous le regard des autres (c'est une des définitions de la province), le réflexe le plus commun est de s'en protéger en endossant l'habit d'un personnage dont il sera dès lors difficile de changer sans avoir l'air de se renier, ou d'avoir menti. D'où une séduisante sensation de liberté dès qu'on arrive à Paris (tout le monde vous voit mais personne ne vous regarde). Les provinciaux qui rentrent chez eux ont un reproche commun à faire à cette ville qui les fascine : « Personne ne voit personne, tout le monde fait la gueule, tu peux crever dans la rue, personne ne fait attention à toi ! » Ce qu'ils ne disent pas, c'est que cette indifférence, qu'ils paraissent maudire, leur a procuré un plaisir inconnu qui les a grisés et dont peut-être ils ont eu peur. Rentrant chez eux après un séjour dans la capitale, ils seront immanquablement et douloureusement repris par cette sensation d'étouffement qu'ils affirment aujourd'hui retrouver avec soulagement. Ils ne sont plus que ce qu'ils sont. Rien d'autre. Et ils avaient connu, l'espace d'une semaine, ou d'un mois, ou d'une année, d'autres eux-mêmes dont ils soupçonnaient l'existence, au fond d'eux, sans jamais pouvoir en expérimenter concrètement les modes d'être. À nouveau il faut apprendre à se taire, à garder pour soi, à réserver ses secrets, à effacer certains gestes qui ne font pas partie de notre répertoire.

Mais le présent que j'utilise ici est un artifice pour ne pas devenir fou, car tout le monde sait que je parle d'un monde englouti. Un mot n'est plus employé, de nos jours, et ce n'est pas un hasard ; ce mot, c'est "flâneur". « Errer est humain, flâner est parisien. » dit Hugo dans les MisérablesLes flâneurs n'existent plus, flâner est devenu impossible, en tout cas à Paris, et c'est ce qui me fait dire que Paris n'existe plus. Flâner, muser, musarder, ce n'est pas une activité de touriste, et ce n'est pas non plus "zoner". La flânerie implique le temps, la gratuité, la lenteur, la curiosité, mais surtout la tranquillité et la familiarité. On ne flâne pas dans une ville qui est de fait soumise à une sorte de couvre-feu réel, même s'il est non-dit. Bien sûr, il y a toujours du monde dans la rue, la nuit, et sans doute y en a-t-il plus qu'avant, mais ce n'est pas le même monde. Il faut une raison (une mauvaise ou une très bonne), désormais, pour sortir la nuit, surtout si l'on est une femme seule. J'ai eu la chance de connaître Paris à une époque où il était encore possible d'y flâner, même la nuit, et je ne m'en suis pas privé. Les nuits blanches étaient toutes singulières et intimes, dans ma jeunesse ; elles sont devenues obligatoires et sociales. Elles étaient belles, dangereuses et incertaines, elles sont devenues ridicules, dangereuses et conformistes. Flâner sous Delanoë ? Et pourquoi pas se cultiver avec Sarkozy ?

Paris est un labyrinthe éventré dont le Minotaure de vos jours siège à l'hôtel de ville. Tous les ans, il se fait amener par les couloirs de bus et les rues piétonnes des centaines de milliers de jeunes gens qu'il va dévorer de son air faussement bonhomme, assuré désormais d'une impunité démocratique qui le sacre en (ir)responsable municipal qui chaque jour fait trembler les trottoirs comme le Gengis Kahn à gueule enfarinée qu'il est. Autrefois cette ville était peuplée de Parisiens, ce qui est bien la moindre des choses pour une ville qui s'appelle Paris, mais le Grand Déracineur a eu très tôt le projet de la peupler de créatures de laboratoire qui n'ont d'égards que pour l'équation sordide qui les a dotées d'ubiquité. On les reconnaît immédiatement à ce qu'elles sont de nulle part et de partout. On peut les déplacer, les remplacer, les substituer les unes aux autres comme des pièces qui n'ont de valeur que par le nombre et la fonction momentanée, ce sont des pions sur un échiquier dont on a fait disparaître le roi, la reine, la tour, le cavalier, et dont le fou est devenu le souverain, c'est une armée de gueux en vélibs qui n'ont plus aucun souvenir des règles anciennes ni des raisons réelles pour lesquelles on les a fait advenir, en lieu et place des Parisiens. La seule loi à laquelle ils obéissent, mais avec frénésie, est la voracité du soldat abandonné par son général : la razzia est son ultime horizon. Le plus drôle est que cette razzia perpétuelle et pantelante, grimaçante et infantile, ils appellent ça La Fête !

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dimanche 6 octobre 2013

À Paris (8)



Paris c'est aussi Proust qui écrit à sa voisine du boulevard Hausmann, Mme William. Leurs lettres, d'appartement à appartement, plutôt qu'une rencontre banale.

Paris c'est aussi Malika qui prend le train à Marseille pour venir faire l'amour avec moi, rue Linné. Paris c'est aussi la gare de Lyon, le soir, tard, quand j'allais y chercher mon amour qui arrivait d'Avignon. Paris c'est aussi de très longues heures au téléphone avec des inconnues. Paris c'est aussi cette après-midi ensoleillée, dans des rues longues et désertes, du côté de la rue de Madrid, en chemin vers l'appartement ombreux de Susan Buirge. Paris ce sont aussi ces Passions selon saint Matthieu, à Saint-Louis en l'Isle, à la Trinité, à Sainte Clotilde, près de la cité Martignac, près de la pharmacie de la rue de Bourgogne où ma mère avait fait son stage, encore étudiante. Paris, ce sont toutes ces interminables marches au hasard, en tous sens. Paris, c'est Maya, Catherine, Anne, France, Ariane, Thérèse, Sophie, Héléna, Sarah, Valérie, Ayélé, Christine, Céline, Lakshmi, Anita, Brigitte, Émilie, Françoise, Myrtha, Sylvie, Pascale, Chloé. Paris c'est la sortie du Théâtre des Champs-Élysées, un dimanche matin, et notre engueulade, dans la rue, à propos de Messiaen, avec deux autres amis musiciens. Paris, c'est la classe de percussion, celle de zarb, c'est Cage, c'est les bassines en plastique, c'est la Madone du Métropolitain, c'est les partitions d'orchestre volées rue de Rome, c'est les studios de piano rue de Rennes, c'est les cours chez Margerita, c'est le halva, Paris, c'est cette fille rencontrée au cinéma, où l'on donnait Blue Velvet, puis un pub sur les quais, puis l'appartement, ses bas résilles, et l'odeur des pieds, elle n'avait pas de douches dans sa chambre d'étudiante. Paris c'est Ayélé qui me fait la cuisine place des Vosges pendant que je regarde Roland Garros à la télévision. Paris c'est mon chat Inouï qui titube dans les jardins de l'Hôtel Sully, je ne repasserai plus jamais par là. Paris c'est Alwin Nikolaïs et Merce Cunningham, c'est des coups de feu rue de Lappe en pleine nuit, c'est Pigalle et Francis Carco, c'est l'appartement de Gaston Sylvestre rue de Douai, c'est Étienne avec qui on se fait braquer un soir avenue Junot, c'est le bois de Boulogne avec Sophie et Myriam, la même Sophie qui ne pouvait jouir que si on lui faisait l'amour à la fenêtre (ouverte), par derrière. Paris c'est les cours de piano et d'harmonie rue Boulainvilliers, près de la Radio, avec mademoiselle X, sourde et qui n'avait pas le téléphone, à qui j'envoyais des pneumatiques, c'est la voisine de la rue des Arquebusiers qui faisait son strip-tease tous les matins à l'aube, avant de prendre sa douche, c'est les falafels en sortant de chez la psychanalyste, et la librairie dans la rue Vieille du Temple, c'est Anne-Sophie qui éclate de rire quand elle s'aperçoit tout à coup, dans la rue des Blancs Manteaux, que j'ai des poils dans les oreilles. Paris c'est aussi le magasin Old England et l'appartement de ma cousine Françoise, dans le 18e, duquel je rentre à pied, à trois heures du matin, jusqu'à la place des Vosges, et ce couple qui baise dans une voiture stationnée, là, à quatre heures du matin, et moi qui les regarde. Paris c'est aussi l'appartement de la rue Ferdinand Duval où il faisait tellement froid l'hiver qu'on allait se réchauffer au BHV, c'est le Fuchs & Moor, le piano le plus épouvantable que j'ai jamais touché, qu'on se partageait avec Patricio, c'est Anne la Russe qui me dit, dans ce même appartement, après avoir fait l'amour : « Mais je ne suis qu'un trou ? », c'est Patricia qui se balade à poil, c'est les croissants le matin, c'est la méthode Agostini, c'est le practice pad, c'est le métronome, c'est les tablas de Patricio, c'est la suite opus 25 de Schoenberg travaillée sans piano sur les quais, au soleil. Paris c'est le trio de Bill Evans, avec Scott LaFaro et Paul Motian, écouté tous les matins avenue du Bel-Air. Paris c'est aussi la cousine de Céline, Anna-Maria, sur le canapé marron, c'est la rue Racine et les fessées, c'est le 11 septembre 2001, avec Sarah, rue des Barres, en face de l'Isle Saint-Louis, c'est ma propriétaire tremblante devant la télé « J'étais dans les tours la semaine dernière… », c'est Viviane et ses trois filles magnifiques (la voix de la plus jeune au téléphone : « Je n'aime que toi ! »), c'est Arrau qui joue les préludes de Debussy, qui joue le premier concerto de Brahms, c'est la belle Ildiko qui m'offre une consultation chez une graphologue, c'est la double vie d'Anne-Sophie. Paris c'est aussi les Folies Bergères et Lisette Malidor que j'y rencontre un soir où je m'étais laissé entraîner à aller "admirer" l'orchestre dont un copain tenait le piano. Paris c'est aussi Tristan Murail qui m'achète tous mes synthés un jour de dèche, et c'est aussi un jour de fin d'été, en revenant de Corse, où ma mère et mon frère me déposent, place d'Italie, à l'arrêt de bus, et où je ressens un déchirement et un sentiment d'abandon absolu et définitif. Paris, c'est le jardin du Luxembourg, le jeudi matin, dans la brume, en automne, avec une mère de famille qui bafouille, et c'est tous ces départs le jeudi matin aux aurores, à l'heure où les bus ne roulent pas encore. Paris c'est la Ballade de l'opus 118 de Brahms, c'est le papier rue du Pont Louis-Philippe, c'est la voiture en panne de Serge, c'est Portal qui vient prendre des cours d'harmonie juste après moi avec Carlos, c'est le studio de Frémy à Vincennes, c'est le Gradus ad Parnassum de Clementi dans la révision de Tausig, c'est la Deuxième de Mahler, c'est Jeux de Debussy, c'est Narandra et Krishna, c'est Boulez, c'est Vienne, c'est l'église Saint-Gervais, c'est la rue François Miron, c'est Natacha, c'est Tatiana, c'est Benny Sluchin, c'est l'appartement de Jacques et Brigitte à la Nation, c'est Edmond Jabès chez Viviane, c'est Paulette, rue Saint-Antoine, qui fait l'aumône à un SDF, c'est le square Georges Cain. Paris, c'est aussi Fauré, les mélodies, le petit restaurant japonais de la rue Royer-Collard, Izraël, les empanadas, c'est la Princesse de Clèves, c'est le temps perdu, c'est Jacques Bourgeois, Antoine Goléa, Jean Roy et Armand Panigel, en chair et en os, au Palais des Congrès, ce sont les remous gris de la Seine regardés fixement au bout de l'Isle Saint-Louis, c'est cette élève, Quai d'Anjou, qui ne voulait jouer que Schubert, et la bonne arabe du fils Cacoub qui tire l'argent de sa manche, comme si elle faisait un tour de magie.

Paris, c'est aussi et peut-être surtout mon énorme, ma gigantesque bêtise, ma complète cécité et ma surdité très avancée qui, durant près de trente ans, m'auront fidèlement accompagné, sauf dans quelques heureux moments de désespoir. J'aurai passé beaucoup de temps dans les musées, sans rien voir, beaucoup de temps dans les salles de concert, sans rien entendre. Paris, c'est cette ville extraordinaire qui permet, longtemps après qu'on l'a quittée, de comprendre qu'il ne s'est rien passé, rien du tout, que la vie n'a pas encore commencé, et qu'on va sans doute mourir sans avoir commencé de vivre.

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vendredi 4 octobre 2013

À Paris (7)


Sarah se masturbait tellement qu'elle avait l'index de la main droite tordu. Quand elle exagérait vraiment, on lui criait depuis notre chambre d'arrêter de "faire la grenouille". Ça se calmait dix minutes, et puis ça reprenait en douceur… Elle avait son lit en hauteur et un soir elle est tombée en dormant, une chute de deux mètres ! Rien, pas un bobo. Quand-même, j'ai honte, parce qu'un jour, j'avais Elisabeth, une très jolie élève de piano, et pour être tranquille, j'avais amené la petite au square et l'avais laissée seule une bonne heure. Heureusement que Dutroux n'habitait pas dans le 18e… 

Jean nous rendait visite assez souvent, avec des partitions dont les titres étaient tirés de la linguistique, la plupart du temps. Ça l'excitait, je ne sais pas pourquoi. Il ne savait pas écrire la musique, mais je me faisais un devoir de lui jouer ses machins comme si c'était très sérieux. À part les septièmes majeures et les neuvièmes mineures, il n'aimait pas grand-chose. Je pense qu'il aurait voulu que ça sonne "contemporain", mais ça ne sonnait que jean-foutre et tringlerie. On aurait dit qu'il avait composé ses saucissons zingués au rayon bricolage du BHV. Christine pouvait difficilement le supporter, mais elle ne devait pas se le taper comme moi pendant qu'il tirait sur les cordes de sa Stratocaster en essayant toujours plus ou moins discrètement de monter le son de son ampli. Un jour, n'en pouvant plus, j'ai décidé de le traîner chez un professeur d'harmonie. C'était dans le 12e, un sosie de René Jabobs qui nous faisait ôter nos chaussures pour fouler sa moquette. Il nous a fait acheter le traité de Zarlino et il s'est mis en tête de nous faire écrire du contrepoint comme ça se faisait au XVIe siècle. Le premier devoir de Jean, j'ai cru que le petit appartement allait exploser ! Quelle rigolade, bon dieu ! Le contrepoint de ce fou-furieux ressemblait exactement aux dingueries qu'il me faisait jouer, mais avec une touche moyenâgeuse qui rendait la chose à la fois irrésistible et effrayante ! Le prof n'en croyait pas ses oreilles, et d'ailleurs personne n'en croyait ses oreilles. Les uns essayaient de ne pas éclater de rire, les autres étaient outrés, et notre zarlinien de choc ne savait pas très bien en quelle clef danser. Moi j'étais partagé entre la honte parfaite et la joie bouddhique. Toujours est-il qu'au bout de trois cours il a été décidé d'un commun désaccord que le "contrepoint seizième" n'était peut-être pas la meilleure manière de canaliser la pulsion de mort de mon ami, et on a arrêté les frais.

C'est curieux, tout de même. Je me rappelle qu'une fois on a joué en trio au Carré Sylvia Monfort, avec Jean et un troisième larron dont j'ai tout oublié. Que j'aie oublié le troisième musicien, passe encore, mais je n'ai pas la moindre idée de ce qu'on a bien pu jouer ce soir-là… Vraiment comme si la musique qu'on a faite ensemble n'avait jamais existé, et c'est peut-être bien le cas, d'ailleurs. La seule chose dont je me souvienne à propos de ce concert est une interview dans Libé pour laquelle j'avais refusé de dire quoi que ce soit à la journaliste, qui avait écrit dans son papier : « Pianiste peu disert. Français. Mesure 1m76. » J'ai peu de records à mon actif, mais je dois détenir celui de l'interview la plus brève du monde.

Cette période de ma vie, c'est la seule où j'ai connu la faim. La vraie faim, vraiment. On était tellement sans le sou qu'on ne mangeait pas assez. Et quand on avait un travail, à Beauvais, par exemple, on était obligés d'y aller en stop avec la petite parce qu'on ne savait pas quoi en faire. C'est pas la porte à côté, Beauvais, quand on habite au fin fond du 18e. Je trouvais des camemberts à un franc, au marché Guy Moquet. Pas mauvais d'ailleurs, mais enfin, ils duraient bien trop longtemps, nos camemberts. À midi c'était un yaourt et deux biscuits secs. Et le soir, le riz, évidemment. Ah, ce putain de riz…

Avoir faim, encore ça allait. Moi je n'avais pas grand-chose à perdre mais Christine avait encore une bonne paire de fesses. Non, ce qui était dur, en revanche, c'est qu'elle avait pris l'habitude d'avoir des amants. Elle avait cette sale manie depuis toujours, je crois bien. Elle avait le cœur profond. Il y avait d'abord eu Michel, puis ce pianiste dont j'ai oublié le nom, puis un compositeur célèbre, puis un Allemand. Avec Michel, on se connaissait bien. Tellement bien qu'on avait même passé plusieurs nuits dans le même lit, à trois. Je ne vous recommande pas. Enfin, si c'est deux filles, ça va, mais moi j'ai pas de chance, c'était toujours l'autre combinaison qu'on me proposait. Il était professeur de philosophie mais la philosophie ne le calmait pas assez pour lui ôter l'envie de baiser Christine, ni même de me balancer un Solex sur la figure, une après-midi devant la gare d'Avignon. Ce jour-là, j'avais la gueule en sang, j'étais un peu barbouillé, et je devais me rendre en Haute-Savoie, sans un rond évidemment. Au moment où j'allais quitter la gare, je vois une belle BMW noire aux vitres fumées qui s'arrête devant moi, la glace de derrière qui se baisse, et j'entends une petite voix qui fait : « Jérôme, mais qu'est-ce qui t'arrive ? »

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jeudi 3 octobre 2013

À Paris (6)




Je me souviens de cette coupure de journal sur laquelle on voyait une photo de Georges Dumézil auquel Céline avait ajouté un long nez pointu et quelques commentaires de son cru. Cette image est restée gravée en moi, et je ne peux plus imaginer Georges Dumézil sans ce long nez pointu, à tel point que lorsque par hasard il m'est donné comme ce matin de le voir, je suis toujours surpris qu'il possède un nez plutôt ordinaire. Pourquoi cette toute jeune fille s'était-elle éprise du vieux Dumézil, ça c'est un mystère. C'est dans l'appartement de la rue des Arquebusiers, un atelier d'artiste que j'avais obtenu par une amie peintre qui n'en voulait plus, au moment où, enfin, la ville de Paris le lui octroyait, que j'ai mes plus beaux souvenirs avec elle. Enfin nous n'avions plus à nous cacher. Je crois que je n'ai jamais autant ri que dans ces quelques mois passés là. Il y avait entre nous une folle gaieté, que je n'avais jamais connue auparavant, et que je n'ai jamais plus connue depuis. Céline plaisait à tout le monde. Elle était facile à vivre, douée, très douée (elle dessinait merveilleusement bien), et possédait surtout cette chose qui, hélas, ne dure pas, la grâce

Je me rappelle une des blagues les plus amusantes que nous ayons faites tous les deux. Je devais donner un concert et l'on m'avait autorisé à participer à la réalisation de l'affiche. Comme elle était naturellement mon modèle favori (elle n'avait aucune inhibition devant un objectif), j'avais réalisé une série de "portraits intimes", en noir et blanc, qui n'étaient autres que des représentations de son sexe en très gros plan. Nous avions choisi une des photographies, qui, vue hors contexte, pouvait, très à la rigueur, passer pour une abstraction, et elle avait dessiné sur ce cliché à l'encre de Chine. Personne ne s'est aperçu de ce que représentait l'image, sauf quelques personnes qui me connaissaient bien. Après ça, nous avons exposé sur les murs de mon appartement la série de photos, que nous appelions "les petits moines", et qui eut beaucoup de succès. Céline avait passé son enfance au Japon, et là-bas, paraît-il, on pense que le nez est la première partie du corps a être conçue, autour de laquelle le reste s'organise. De fait son nez et son con se ressemblaient. J'ai acheté il y a peu un petit livre dont l'idée directrice m'avait beaucoup plu : il s'agit de mettre en regard des sexes de femmes avec leur visage. On ne voit que ça, pas le reste de leur corps. C'est très intéressant, même si la réalisation du livre et les photos ne sont pas bonnes, et qu'on pourrait (devrait) faire beaucoup mieux, ou en tout cas moins moche. Évidemment, on peut élargir l'idée à toutes les autres parties du corps : le sexe et les pieds, le sexe et les oreilles, le sexe et la bouche (c'est le plus évident), le sexe et les yeux, le sexe et les mains, mais je celui que j'aimerais réaliser serait : le sexe et le nez. Contrairement à ce que j'ai cru longtemps (mais pas toujours), il y a bien corrélation entre le sexe d'une femme et son visage. En tout cas c'est l'impression très nette que donne ce livre. Celui qui m'avait convaincu que le con d'une femme n'avait rien à voir avec sa beauté (ça c'est un peu vrai), ni avec son visage (ça c'est faux), c'est Jean Eustache, dans son film Une Sale Histoire. Mais en règle générale, et après bien des détours, des hésitations, des reniements, des retournements de situation, des évidences qui n'en sont pas, des désillusions qui n'en sont pas non plus, je suis bien obligé, là comme ailleurs, de revenir à ma première idée : tout a un rapport avec tout. Il n'existe pas une seule partie du corps humain qui soit conçue en elle-même, sans être reliée à toutes les autres parties du corps humain. Les détails disent beaucoup sur le tout et le tout dit beaucoup sur les détails. Ce qui explique sans doute ma passion jamais démentie pour Beethoven et Schoenberg. Et Bach.

La grâce, c'est une petite chose qui se trouve au fond d'un individu, comme l'âme du violon, et qui irradie, qui vient à la surface, du corps, de l'esprit, des gestes, de la parole, qui les fait vibrer plus, mieux, d'une manière différente de toutes celles qu'on connaît, mais qui peut aussi rester inerte, simple morceau de bois… Je me souviens d'un récital d'András Schiff, un dimanche matin à Orsay, où celui-ci avait joué les Goldberg. Céline était là, avec moi, et je n'ai pas eu besoin de lui expliquer d'où venait cette musique.

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La Place


J'ai des hôtes avec lesquels je suis en train de parler. Ça dure. Trop. Au bout d'un moment, Luna s'impatiente et grimpe d'autorité sur mes genoux. C'est sa place. Bien sûr, une fois installée (elle me domine de la tête, qu'elle redresse bien haut), elle ne peut qu'interrompre les échanges que mes hôtes ont avec moi. Elle force l'attention de tout le monde, mais avant tout la mienne. Elle devient le centre de la petite société, et, surtout, me rappelle de cette manière qu'elle est pour moi ce qui existe de plus important ; ça ne se discute pas

Ce soir, alors que nous n'étions que tous les deux, au jardin, elle a fait la même chose. Elle a eu du mal car j'étais assis dans un fauteuil qui possède des accoudoirs assez hauts, mais malgré ses douze ans, et ses rhumatismes, elle y est parvenue, d'une manière qui démontrait qu'il était inutile de vouloir résister. 

Il n'y avait aucune conversation à interrompre, aucun importun pour me détourner de ma légitime. Pourtant elle a manifesté avec une particulière véhémence son droit imprescriptible à se trouver là (et presque son devoir), à sa place, avec moi, ou plutôt sur moi, enfonçant ses pattes dans mes cuisses sans ménagement. J'ai même pensé furtivement qu'elle en rajoutait dans le manque d'égards. 

Elle a fixé le lointain, sans bouger, et ce regard, que je ne voyais pas, puisqu'elle me tournait le dos, était la plus belle chose qu'elle pouvait m'offrir, à ce moment-là.