lundi 30 septembre 2013

À Paris (2)



Je me souviens de mon frère, barbu, dans son blouson de cuir, avec Le Monde sous le bras, qu'il ne lisait pas, qui vivait dans un monde que je ne comprenais pas, et qui me vantait les bienfaits de la drogue. Des premiers musiciens noirs américains rencontrés, là-bas, Steve Potts, entre autre, mais aussi tous les free-jazzmen, Steve Lacy, et l'ombre portée de Mingus, Ornette Coleman, Archie Shepp et Dolphy, évidemment, et puis l'Art Ensemble of Chicago, Sun Ra, François Tusques, Sunny Murray, Cecil Taylor, Beb Guérin, Don Cherry, plus tard Bernard Vitet, Léon Franciolli, Pierre Favre, etc. Ça faisait beaucoup pour un très jeune homme de seize ans qui venait de perdre son père. 

Entre temps il y avait eu le sexe et l'amour, à moins que ce ne soit l'amour et le sexe, toujours avec des femmes plus âgées, qu'on remercie au passage pour leur sagesse, leur gentillesse et leur générosité. La Palette, rue de Seine, les appartements des amis d'amis, dont on a oublié les noms, les Françoise (je ne sais pas pourquoi j'ai connu tellement de Françoise, et aussi tellement de Christine…), surtout celle de la rue Nollet, dans le 17e, qui était grande, un peu folle, et dont on était amoureux, sans espoir, jusqu'au jour où l'on s'aperçoit qu'il n'y a qu'à demander pour être exaucé. Myrtha, aussi dans le même appartement, avec les toilettes sur le palier. Le café de l'avenue Kléber, d'où je téléphonais beaucoup, au sous-sol, et où régnait une atmosphère légèrement angoissante. La place Victor Hugo, la place Clichy, la rue Cujas, la rue de la Clef, le jardin des Plantes, les rendez-vous à la Mosquée ou gare de Lyon, et ce situationniste qui nous avait reçu dans l'immense appartement de ses parents, rue Copernic, ouvrant le placard de sa mère, dans lequel il cachait de la drogue sous les petites culottes de celle-ci. Violente bouffée d'érotisme jamais éteinte, à imaginer la mère que je n'ai jamais vue…

Quand j'arrive à Orly, je n'ai sur moi pas un sou, et je porte une tunique en soie et un pantalon de coton blanc très léger. On est le 1er janvier, il fait très froid. J'ai juste de quoi passer un coup de téléphone, heureusement, et Manuel vient me chercher. Je viens de passer trois mois en Inde. J'ai tout juste 20 ans. Je vais rester vingt-cinq ans à Paris.

(…)

(à Jean-Philippe Boursier)

À Paris (1)



Pris d'une véritable frénésie mnésique, au réveil, je me suis demandé quels lieux j'avais habités à Paris, depuis mes vingt ans. J'aurais pu remonter plus loin encore, et ajouter Boulogne-Billancourt, la pharmacie de Tante Glyne, si mystérieuse et que j'aimais tant, et puis Alésia, l'appartement de mon frère, qu'il me prêtait quand je venais à Paris, adolescent, et aussi la rue Lauriston, dans le 16e, autre appartement d'un autre frère. 

Paris… Il aura fallu que je me mette à détester cette ville, à la détester charnellement, intellectuellement, idéologiquement, esthétiquement, socialement, pour que je sois pris d'une véritable nostalgie à son égard. La mémoire est une chose diabolique et vicieuse, en même temps que le plus délicieux des poisons. 

Les premiers pas, avec Maman. On y allait tous les deux, comme des amoureux. Je devais avoir cinq ans. L'odeur du métro, ça date de ces années-là, c'est-à-dire le tout début des années 60. Les carnets de tickets du bus, les bus verts à impériale, la cloche. Le contrôleur qui passait dans la voiture avec sa machine à poinçonner. Sa belle sacoche en cuir. (Le 62 ?) Mais n'était-il pas, au contraire, enfermé dans sa petit cabine, à l'avant du bus ? La Porte de Saint-Cloud. Les stations : Rue de la Pompe, la Muette, Ranelagh, Jasmin, les deux Michel-Ange, Exelmans, Porte de Saint-Cloud, Marcel Sembat… que ma tante m'avait fait apprendre par cœur pour que je ne me trompe pas en venant la voir. Jasmin… Rue de la Pompe… Et peut-être le plus mystérieux : Exelmans… Ma mère qui portait des fourrures qu'elle ne portait pas dans notre province. On se faisait prendre en photo par les photographes de rue, avec leurs "Polaroïds". On mangeait des crêpes au beurre. On était bien. Les plans de métro lumineux, devant lesquels je restais longtemps, fasciné par le serpent rouge, vert, bleu, jaune, qui s'illuminait quand on appuyait sur le bouton. Le mot "destination"… Jasmin, destin, rue de la Pompe… Les ouvriers de Billancourt, dont ma mère avait peur. Elle me les représentait défilant "le poing levé", ce qui était pour elle le signe évident de leur volonté de nous tuer tous. Les parfums de ma tante. Je dormais dans son lit, et le matin, bien avant qu'on se lève, j'étais éveillé par les bruits de la rue, que j'écoutais longuement, avec un plaisir étrange, ne les connaissant pas, car nous habitions en quelque sorte "à la campagne", dans ma Savoie natale. En Savoie, les ouvriers étaient des individus, à Paris, c'était une armée. Et le métro, ce monde souterrain, était également un lieu de plaisir, ce qui est devenu proprement impensable aujourd'hui. Jeanne Lanvin, Harcourt, le Louvre, les Puces de Clignancourt, le cinéma l'après-midi, le quartier latin, les rues, les avenues, les Champs Élysées (ne croyez pas que vous les connaissez !), les cafés, les croissants de chez Ruc (au saindoux)… 

Plus tard, ce sera Alésia, dans le 14e. Seul pour la première fois de ma vie, à Paris, à quinze ans. Un appartement au rez-de-chaussée, dans une "villa" (je ne sais plus laquelle), dans lequel je pouvais jouer du piano toute la nuit, fouiller dans les livres de mon frère, découvrir Henry Miller, des érotiques, et surtout Coltrane. Dormir le matin. Me balader l'après-midi, aller au cinéma à Saint-André des Arts, là où nous allions avec ma tante, quand j'étais enfant et qu'elle m'emmenait voir des films pas de mon âge. Manger des crêpes beurre-sucre en pensant à elle. Se nourrir de croissants et de croque-monsieur. Beaucoup marcher. My Favorite Things… Le désir, partout, partout, absolument partout, dans la rue, dans les cafés, dans le métro. 68 était passé par là, ça se sentait, même s'il était encore impossible de comprendre de quoi il était question. Je me souviens du CIDJ, des premiers gauchistes rencontrés là, qui prenaient des poses, du Centre américain

(…)

Itinéraire d'un provincial



1, bis, place des Vosges, 4e
Rue de Charenton, 11e
Avenue du Bel-Air, 12e
10 (?), rue Ferdinand Duval, 4e
62, rue Joseph de Maistre, 18e

    (Planay, Bourgogne)

56, rue Saint-Louis en l'Isle, 4e
2, rue des arquebusiers, 3e
3, place des Vosges, 4e
35 (?), rue de Seine, 6e
13, rue Linné, 5e
12 (?), rue Villehardouin, 3e
Rue de Lappe, 11e
35, rue Racine, 6e

dimanche 29 septembre 2013

Je ne saurai jamais comment elle se prénommait…


Louise, Rose, Marie ? 

Pour la culotte de coton


Je fais partie de ceux qui ont connu le passage du coton à la soie. Je me rappelle encore notre enthousiasme : Enfin, il allait être possible d'aller acheter des sous-vêtements à nos petites amies. Avoir du goût pour ces morceaux de tissus qui étaient en contact avec les parties intimes de nos amantes, les choisir, les acheter en secret, entrer dans ces boutiques avec le délicieux trac du débutant, être bien accueillis, contre toute attente (on ne nous traitait pas du tout en vicieux pervers, au contraire, les vendeuses étaient charmantes, émues, presque maternelles), tout cela était grisant, merveilleusement excitant. Prendre part à la toilette intime d'une femme, même par le biais d'un morceau de tissu, quoi de plus merveilleux ? Que la vie était belle !

On a vite déchanté. On a refusé de l'admettre, au début, mais il a bien fallu constater que le plus s'est transformé en moins. On avait encore une conception naïve de l'érotisme et notre naïveté ne nous a pas longtemps préservés. L'habit ne fait pas le moine. La culotte de soie ne fait pas le printemps de l'érotisme, loin s'en faut. 

Trente ans plus tard, nous en sommes là : les sous-vêtements de luxe se sont, comme tout le reste, démocratisés, et il nous faut bien admettre que nous éprouvons désormais une immense nostalgie pour la culotte de coton blanc. Je ne nie pas qu'il existe de beaux sous-vêtements, précieux, élégants, de très belle facture, et qu'il nous arrive encore, en les voyant dans une vitrine, d'éprouver un léger pincement au cœur. Mais nous savons malheureusement qu'il s'agit d'un mirage.

Comme toujours (il n'y a pas de raison), "le luxe" s'est abîmé dans la vulgarité démocratique. Comme (presque) toujours, "un progrès" exaltant s'est transformé en une triste palinodie bariolée dont la diversité hystérique exhale l'étouffant parfum désormais bien connu du plus parfait conformisme.

Le string est sans doute l'exemple parfait de ce plus qui devient moins, au même titre que l'épilation du pubis. Plus une femme, même à l'approche de la soixantaine, qui ne porte pas des strings. Et quand on essaie de leur faire remarquer calmement que ce n'est pas forcément un attribut érotique qu'elles se coincent entre les fesses, elles nous parlent pavloviennement de "la marque de culotte" qui serait "moche", ou, pire, "inesthétique". Comme l'épilation intégrale est censée être plus hygiénique, le string serait soi-disant porté par souci esthétique. Mon Dieu que les femmes sont bêtes !


samedi 28 septembre 2013

Petit portrait en prose (11)



C'est l'après-midi. Il y a du monde. J'entre dans la salle à manger et j'entends Annie qui m'interpelle depuis la cuisine. Anne est là également, que j'embrasse. À la grande table en chêne est assise une jeune fille avec une belle chevelure châtain. Elle m'a certainement entendu entrer mais elle ne se retourne pas. J'aperçois son dos, ses cheveux, ses jeans, et un peu de sa joue droite. Elle porte un gros pull-over et je ne sais pas pourquoi j'ai l'impression qu'elle baigne dans une sorte de vapeur. Je tombe amoureux d'elle instantanément, sans avoir vu son visage. Ce que j'ai vu là, c'est la grâce en personne. 

On me la présente, c'est la fille des invités, P. et Y., qui sont là pour une semaine. Elle a un très long nez qui, loin de me déplaire, ajoute encore à l'attirance que j'éprouve pour elle. Elle parle très peu et me regarde avec une sorte d'ironie naïve qui alterne avec quelque chose que je pourrais éventuellement prendre pour de l'intérêt, si je n'avais pas conscience du ridicule de mes sentiments. Elle a quinze ans, j'en ai le double. Ses parents sont là, très beaux tous les deux, surtout la mère, à peine plus âgée que moi, qui se prend de sympathie à mon égard. 

Quelques mois après, j'habite un studio, rue ***, juste au-dessus de la boutique de la mère. La concierge, très curieuse, est à l'entresol, et moi au premier. C. doit se déguiser en homme (elle porte un immense imperméable et une casquette que je lui ai prêtés, parfois un casque intégral) pour venir me retrouver, ou monter l'escalier à quatre pattes quand elle n'a pas pu se grimer. 

Pendant près de deux ans, nous nous verrons dans la clandestinité, jusqu'à ce que celle que j'avais quittée pour C. téléphone à la mère pour l'avertir de l'ignoble personnage que j'étais. 

Qu'il ait pu exister quelque chose entre cette jeune fille de banlieue, à moitié arabe, et un vieux qui ne lui parlait que de musique et de littérature, a quelque chose qui aujourd'hui me paraît presque irréel. Pourtant nous nous sommes aimés, et très violemment. Je crois qu'une chose pareille ne serait plus possible aujourd'hui.

Chaque fois que je pense à elle aujourd'hui me reviennent en mémoire deux vers de Sandro Penna lus à l'époque : « Non c'è più quella grazia fulminante ma il soffio di qualcosa che verrà. »

La Musicienne

Tombé par hasard sur une vidéo de Jacqueline du Pré jouant le concerto d'Elgar, "son" concerto. Il y avait longtemps que je n'avais pas vu ces images. Cette fille est un prodige vivant. Rarement, dans la musique, on aura vu un interprète si puissamment inspiré, si authentiquement inspiré, si vrai. Les larmes qui me viennent aux yeux sont brûlantes comme de l'acide. 

On a du mal à croire ce que l'on voit, ce que l'on entend. La Beauté, est-ce autre chose ?


vendredi 27 septembre 2013

Lire et écrire


Plus ça va plus je trouve que le Net donne des êtres l'essentiel qu'il y a à en connaître, et qu'il nous évite bien des rencontres inutiles. Contrairement à ce qui se dit un peu partout, l'écrit me paraît suffire à se faire une idée précise de qui se trouve face à nous. Ce n'est pas qu'il "suffit", d'ailleurs, c'est qu'il évite tous ces signaux interférents qui, dans la vie de tous les jours, nous aveuglent et nous rendent sourds à l'évidence. Oh, bien sûr, il m'est arrivé très souvent de "corriger" l'impression défavorable que j'avais eue en lisant quelqu'un par sa présence en chair et en os, par sa voix, ses gestes, son allure ; mais, presque toujours, en un troisième temps, j'en suis revenu à l'impression que la lecture m'avait donnée. L'homme a appris à masquer la vérité avec l'image (je ne dis pas qu'il y parvienne toujours, loin de là, mais il s'agit d'un savoir très largement partagé, surtout de nos jours), beaucoup moins avec le son, et pas du tout avec l'écrit. 

Quand je parle de l'écrit, je parle bien entendu de tout ce qui passe par ce truchement : ce qu'on dit, comment on le dit, avec quelle écriture. L'écriture : voilà encore un mot dont la signification a évolué d'une manière spectaculaire. Avoir une belle écriture, autrefois, était très important. Au moins aussi important que de savoir s'habiller correctement et avec élégance. La manière dont on se présentait à l'autre, c'était souvent par la lettre qu'elle passait, puis par la voix, au téléphone. C'est maintenant par la façon d'écrire un mail, ou un message, sur un site ou un forum, que l'autre entre en contact avec nous. L'écriture (au sens de graphie) a logiquement été remplacée par la typo-graphie. On aurait pu penser que ceux qui n'ont pas appris à se servir d'un stylo (et ce n'est pas de leur faute), dans leur jeunesse (car c'est une chose qui ne s'apprend pas à l'âge adulte), allaient se rattraper devant leur écran, allaient nous en remontrer avec une virtuosité typographique qu'on était loin de posséder encore, allaient enfin nous enseigner quelque chose, puisqu'il paraît que "la jeunesse" a tant à nous apprendre, comme se plaisent à le répéter sans cesse les désastrophiles de tout poil…

Las ! En bientôt vingt ans de lecture sur écran, qu'avons-nous vu ? Une bouillie sans nom, une horreur quotidienne et générale, un désastre puant, une décharge à ciel ouvert, sur tous les écrans, grands ou petits, mats ou brillants, fixe ou mobiles ! On nous promettait une débauche de créativité, le paradis du pixel, du caractère de caractère, une lecture qui n'en peut plus de jouir grâce à nos petits génies de l'écriture, et on a de la purée de clous rouillés, des internautes qui mettent les quatre doigts et le pouce pour pousser leur borborygmes jusqu'à nos pupilles dilatées par l'effroi. Quand par extraordinaire l'un d'eux sait à peu près écrire normalement on se frotte les yeux, on n'y croit pas, on pense que l'ordinateur est en panne, que quelqu'un nous fait une farce, qu'on a abusé du bordeaux la veille au soir. 

Donc, si je résume, plus personne ne sait tenir un stylo, écrire deux phrases sur une feuille de papier, sur une carte postale ou une enveloppe, et personne non plus ne sait aligner quelques caractères typographiques compréhensibles et agréables à lire. Ah, on peut dire qu'on a gagné sur tous les tableaux et qu'il y a lieu de se taper le cul par terre de bonheur citoyen ! Tout va bien madame la marquise, ici aussi le niveau a tellement monté qu'on dirait que les chiottes sont bouchés. 

Mais nos modernes n'ont pas le nez sensible, contrairement à ce qu'ils affirment gratuitement. Ils ont tellement peu le nez sensible que toutes les femmes désormais se parfument beaucoup trop, et que même les adolescentes qui restent une heure chez vous y laissent une traînée olfactive persistante, ce qui me paraît le comble de la grossièreté. Qu'ont-ils donc à cacher, pour travestir ainsi leur image, leur odeur, leur langue, pour masquer le peu de saveur et de sens dont ils sont encore le réceptacle ?

Dans l'épaisseur du mot, de la phrase, dans les plis de l'écriture, un monde se donne, à qui sait le voir et l'entendre. Comme la plupart de nos contemporains n'entendent rien, ne voient rien, ils ignorent du même coup qu'ils se livrent, qu'ils disent à peu près tout ce qu'il y a à savoir sur eux, quand ils vous envoient un mail ou qu'ils déposent un commentaire sur Facebook. Et plus ils font des ronds de fumée et des effets de manche pour camoufler le vide et plus celui-ci se voit comme le nez rouge au milieu de la figure de style classique. 

***

Ce matin, j'ai écouté et regardé à nouveau le concerto en la de Mozart, le 23e, par Pollini et Böhm, et comme à chaque fois, j'ai été saisi par la morale impeccable qui se dégage leur interprétation. Tout est à sa place, rien n'est en trop, chaque note a son juste poids dans l'ensemble, chaque ligne est conduite à son terme avec la simple précision sans fard du geste qui crée la musique, rien que la musique, mais toute la musique, cette musique si haute, si exigeante, si incroyablement nécessaire et pourtant si rare. Le style classique dans sa simple perfection. On en revient toujours là, après tous les détours, après toutes les errances, après toutes les souffrances souvent inutiles, dans la sagesse tempérée du classicisme, dans la lumière de ce miracle qui avait pour nom Mozart.



jeudi 26 septembre 2013

Petit portrait en prose (10)


Il était venu me chercher chez moi en taxi, il ne se déplaçait que comme ça. Nous étions allés lui acheter un piano à Alésia. Les cours duraient une heure et demie, mais je ne le voyais que vingt-cinq minutes à peu près, trois quarts d'heure dans le meilleur des cas. Le reste du temps il était "en séance". Ça se passait toujours à peu près comme ça :

Le téléphone sonne. Il se lève avec un soupir, il va décrocher le combiné qui se trouve sur la cheminée. J'entends : « Oui. Hmm… Hmmm… Non. Hmmm… Venez ! » Il me dit, je suis désolé, un patient, mais on a encore cinq minutes. Ça sonne : « Je vous laisse, je n'en ai pas pour longtemps. » La plupart du temps, il était de retour un quart d'heure plus tard, parfois même moins. Très rarement, il me faisait dire que je pouvais partir. 

Quand il était avec moi, il passait son temps à prendre des notes dans un petit carnet à élastique qu'il avait toujours avec lui. « C'est pour mon prochain livre. » Je jouais en parlant, il m'interrompait : « Ah, ça ça m'intéresse ! » Et il notait d'une écriture illisible. 

Il a voulu que je donne aussi des cours à ses enfants. Deux infernales créatures directement sorties de Tintin au pays de l'Or noir, qui m'attendaient cachés derrière le divan avec leurs pistolets à eau et autres farces débiles. Et puis la femme, psychanalyste elle aussi (je l'avais deviné aux enfants)… Un jour j'en ai eu assez, j'ai envoyé ma copine, qui était tout sauf pianiste, mais qui convenait parfaitement. 

C'était la grande époque de la dissolution de l'École freudienne de Paris et les coups de téléphone n'arrêtaient pas, et les réunions impromptues et fiévreuses dans l'appartement du Boulevard Saint-Michel. Il était vraiment drôle, je ne me suis jamais ennuyé avec lui. Revenant d''une séance pourtant ultra courte, la plupart du temps avec un air accablé et renfrogné, il lui arrivait de me dire : « Je me suis encore endormi ! » Et, devant mon air ahuri, il ajoutait : « Vous ne savez pas à quel point c'est emmerdant ! » Je l'aimais beaucoup, c'était vraiment un bon camarade de jeu, et j'allais là-bas comme on va se promener dans un jardin public, toujours étonné et amusé par les personnages que j'y croisais. Surtout qu'il arrivait fréquemment que je trouve porte close, avec une enveloppe scotchée à l'entrée, contenant mes émoluments. « Réunion imprévue. Vous appelle. »  

À l'époque, je n'avait jamais entendu parler de Jacques Lacan, et je revois encore son air incrédule quand il a dû m'expliquer ce qui se passait. J'ai compris au fur et à mesure qu'il était un personnage important, mais, à part sa femme et ses cigares, qui auraient dû me mettre la puce à l'oreille, il avait plutôt une dégaine de cow-boy, de très beaux yeux bleus et un humour qui me plaisait. Il était maussade par profession mais drôle par nature. Tous les deux nous savions ce que c'était que le transfert, c'est peut-être ça qui nous a rapprochés.

mercredi 25 septembre 2013

L'art du cadrage


« Les cheveux qui tombent comme des serpents »

Les opus 111 ne nous laisseront jamais tranquilles !






Les odeurs du jardin entrent par la fenêtre ouverte. Il ne fait que quinze degrés ce matin, mais on devine que le ciel va être très bleu. J’ai éteint la lumière, on y voit juste assez pour lire. Pas un souffle de vent, la vigne est immobile, quelques oiseaux. Souvent j’avais pensé qu’à cette heure de la journée tout devenait possible, en particulier rejoindre un corps absent, le rejoindre par la lumière qui se diffuse peu à peu sur un paysage, comme le regard sur un corps aimé. Cela je l’avais vraiment pensé. Il y a tant de choses que j’ai vraiment pensées. Comment se fait-il que ce soit précisément les autres qui arrivent ? Je suis là, dans mon fauteuil, devant mon bureau sur lequel des livres, des lettres, des photos, des encriers, des boites de toutes sortes, quelques journaux, une tasse de café et deux partitions de poche sont dans un grand désordre. Nous sommes en été, cet été a été précédé d’un printemps, le premier printemps du siècle, et je ne l’oublierai jamais ce printemps.

Que des images



Ils sont tous là à vous critiquer, à dire que ce que vous faites ne vaut pas un clou (ce qui est bien possible évidemment, et on ne les a pas attendus pour le penser, le plus souvent), mais on se demande toujours ce qu'ils ont fait, eux, ce qu'ils ont à proposer, à montrer, à faire entendre, ou même à opposer aux trois coups de crayons que vous osez faire paraître ici et là. 

***

Elle me dit : « Tu écris bien. J'aime te lire. » Et j'ai envie de répondre : « Mais alors, si ce que tu dis est vrai, pourquoi n'as-tu pas pris la toute petite peine de me lire, quand je t'ai envoyé tel article, pourquoi cette obstination dans le désintérêt le plus complet, pourquoi cette non-attention vraiment infernale à ce que je peux produire ? » 

Elle me dit : « J'aime ta voix, j'aime t'écouter. » Et j'ai envie de répondre : « C'est sans doute pour cette raison que tu ne m'appelles jamais. »

***

Tel me dit d'un ton méprisant que mes estampes numériques ne « sont que des images, justement ». Ah. Que des images… Il ajoute même que de ces images… "la main a disparu". Très fort, le mec. Très très fort. On sent tout de suite le spécialiste à qui on ne la fait pas. Donc, la main avec laquelle je dessine sur l'écran de l'ordinateur, sur la palette graphique, cette main n'en est pas une. Je crois que c'est ma main, mais en réalité, il s'agit d'autre chose. J'ai foi en une main qui est un simulacre de main, et qui, peut-être même, est la main d'un autre. Il ne les a pas vues, ces "que des images", mais il sait que ce ne sont "que des images". Oh bien sûr il les a vues sur l'écran de son ordinateur et comme ce sont des images qui sortent de l'écran d'un ordinateur on pense que c'est pareil, on pense qu'on les voit. Mais passons. Seulement je me pose tout de même une question : en quoi "la main" (cette main qui a disparu, dans le cas de mes estampes numériques, selon notre spécialiste), en quoi cette main, donc, est bien là, quand il s'agit de photo-graphie (le trait-d'union est de lui) ? En quoi y a-t-il moins de graphie dans une estampe numérique que dans une photographie ? Dans un cas la main qui tient le stylet n'existe pas, dans l'autre cas, la main qui appuie sur un déclencheur existe bel et bien. De plus, très souvent, mes estampes numériques ont comme commencement, ou support, ou matériau (etc.), un dessin, une peinture, enfin, je veux dire quelque chose que j'ai réalisé avec un pinceau, un crayon, une brosse, une plume, un tube de peinture, une pipette, un heat gun, un couteau, avec les doigts, du papier, du carton, de la toile, du verre, du métal, du tissus, de la cire, peu importe… Mais même là le spécialiste voit que ma main a disparu. J'en viens à douter de ne jamais avoir joué la sonate de Liszt ou celle de Berg avec mes mains qui n'existent pas. J'en viens à douter de n'avoir jamais joué des fugues de Bach ni des études de Chopin ou de Debussy, ni les Variations sérieuses de Mendelssohn, ni la Sequenza de Berio, et de n'avoir jamais travaillé le Gradus ad Parnassum de Clementi, j'en viens à douter d'avoir écrit des milliers de brouillons et d'esquisses pour un trio à cordes, pour un sextuor, etc. C'est terrible le doute ! Mais sans main, comment aurais-je fait ? Parce qu'il n'y a pas de raison : Si ma main disparaît quand je dessine sur ordinateur, elle disparaît aussi quand je dessine sur du papier ou que j'écris sur du papier rayé, elle disparaît quand je fais des gammes et des arpèges, et peut-être même, qui sait, quand je caresse une femme ! Et ce pinceau que je croyais tenir avec ma main droite, avec QUOI est-ce que je le tiens ? Et quand je pisse, avec quoi je tiens ce sexe qui peut-être n'existe pas non plus… C'est terrifiant ! 

Je suis le premier à me poser des questions sur l'art numérique, et cela fait bientôt trente ans que je me pose ces questions. J'ai toujours été très critique avec ce qui sort d'un ordinateur et je me suis fait énormément d'ennemis ainsi. On ne m'a pas pardonné de dire que le roi était nu quand effectivement il l'était. J'ai tellement vu de nullités absolues que je ne peux pas ne pas être très méfiant. On me dira qu'il y avait tout autant d'œuvres nulles avant l'ordinateur et c'est la vérité. Mais ce qui a changé, c'est le nombre de types qui se croient autorisés à faire dans l'art depuis que cette machine existe. Que ce soit pour la musique ou pour tout le reste, l'art n'est rien sans la pensée, mais la pensée ne suffit pas non plus à garantir quoi que ce soit, je le sais depuis toujours. Prendre des vessies pour des lanternes n'est pas mon idéal, mais il est fort possible que je m'aveugle sur ce que je produis, je ne suis tout de même pas assez idiot pour l'ignorer. Mais j'essaie avant tout de voir et d'entendre les choses en me défaisant de toute idéologie, ce qui est un travail de tous les instants, et ce qui ne me semble pas si courant que ça. Il est tout de même étonnant d'avoir à préciser à des gens qui sont des spécialistes que ce qu'on voit sur un écran est TOUJOURS sujet à caution, étant donné la gigantesque chaîne de paramètres qui échappent au concepteur de l'œuvre, ou à celui qui l'a photographiée. Je suis toujours étonné de constater avec quelle candide désinvolture on se croit autorisé à juger d'un tableau qui est photographié et représenté sur un écran. C'est pourtant l'évidence même : avant d'être face à un tableau, on ne l'a jamais vu. Qu'on aime ou qu'on n'aime pas ce qu'on voit sur l'écran ne présage en rien de ce qu'on va ressentir en voyant ledit tableau. Il se trouve que je viens de vendre une estampe numérique. L'acheteur n'avait pu la voir que sur écran, puisqu'il habite à 800 kilomètres de moi, et j'ai tremblé durant cinq jours, le temps qu'il la reçoive et qu'il me donne ses impressions. Il va de soi que s'il avait été déçu, je l'aurais reprise, mais grâce au Ciel cela n'a pas été le cas. Sans doute un amateur de main coupée…

(à Monsieur Olivier Lequeux)

Le Style


À vingt ans, je n'avais aucun style. À trente, il était exécrable. À quarante, il était vraiment médiocre. À cinquante tout juste passable. Si je vis très longtemps, je réussirai peut-être à écrire une phrase intéressante, mais il y a longtemps que le goût m'en aura passé. Pas facile de vivre avec cette idée idiote que le style est la seule chose qui vaille la peine de vivre. 

Au zoo



« Au zoo, toutes les bêtes ont une tenue décente, hormis les singes. On sent que l'homme n'est pas loin. » (Emil Cioran)

mardi 24 septembre 2013

Les Bons Amis


« Nous, tu sais, on est restés très bons amis ! »

Ah…

Mais alors, si vous vous entendiez si bien, pourquoi vous êtes-vous séparés dans les cris et les larmes ?

Il n'y a rien de pire que ces vieux amis ex-amants qui ne manquent jamais une occasion de vous démontrer comment eux sont bien plus intelligents, civilisés, évolués, que vous, vous qui ne voulez plus rien savoir de vos "ex". Rien que ce mot d'"ex" me rend dingue. Mon ex il a acheté une Audi, tiens ce samedi avec mon ex on est allé faire la brocante de Troufignon-Les-Nouilles, c'était super… Connards. Connasses. Tu te barres ? Ne me croise plus jamais ou tu t'en repentiras. 

L'autre conne elle me dit : « Je croyais qu'on avait des choses à partager ! » Des choses à partager ? Abrutie ! Tarée ! Mais va partager tes conneries sur Facebook, va te confier à tes ex-ex, mais, surtout, oublie-moi, oublie-moi pour de bon, une fois pour toutes, supprime mon numéro de téléphone de ton iPhone, jette mes toiles, balance mes lettres ! Ce n'est pas la peine de m'appeler quand tu auras un cancer, quand tu te seras fait larguer à ton tour par ton "super-beau-mec", quand tu te regarderas dans la glace avec la trouille au ventre, quand tu te retrouveras seule et paumée encore une fois. Je ne serai plus là, en tout cas pour toi. D'ailleurs, je vais changer mon numéro de téléphone dès aujourd'hui. Je vais déménager. Je vais prendre un pseudo. Je ne suis pas "ton ex", je ne suis rien du tout, je n'ai jamais existé et toi non plus. Tu as rêvé, connasse. 

Bons amis… Elle voulait venir passer un p'tit week-end sympa, cool, pour me raconter ses déboires, pour me mettre son parfum et ses fesses sous le nez, et pour dormir dans mes bras. Non mais quelle tarée ! J'ai hâte de te voir. Ça me ferait du bien de venir te voir. Entre nous, c'est vraiment spécial, je n'ai jamais connu ça, tu es un amant merveilleux, c'est très profond ce qu'il y a entre nous… 

VA - TE - FAIRE - FOUTRE  

Je ne passe pas de p'tit week-end sympa avec des connasses qui viennent me faire chier en me prenant pour leur frère-père-meilleur-ami-confident. Non. Tu me prends mon temps et je n'ai rien de plus précieux. Je n'ai pas à t'écouter et d'ailleurs tu racontes très mal. Et puis, je vais te dire, tu as sacrément vieilli, et tant qu'à m'emmerder avec une idiote, je préfère qu'elle soit jeune et jolie. Tu sais, le genre "super-belle-meuf", quoi. Ah oui, je sais, on est vulgaires, nous les mecs, hein. Mais beaucoup moins que vous qui voulez tout à la fois et qui calculez votre retour-sur-investissement en vous désapant, l'air de rien, toujours un coup d'avance. 

J'ai un frère, l'aîné de la famille. Plus con que lui tu meurs. Il m'a vacciné contre les "ex-qui-sont-devenus-les-meilleurs-amis". Il se trimballe encore quarante ans après sa première ex-femme qui lui explique la vie et les femmes, l'ambition, la morale, la philosophie. Plus ridicule que ça ça n'existe pas. Elle pourrait elle le moucherait et lui nouerait ses lacets. Tout en lui suçant la moelle bien sûr. Elle siffle il accourt. Bientôt en fauteuil roulant mais il accourt. Quand il prononce son prénom on dirait qu'il va vomir tellement c'est le Panthéon qui remonte des amygdales. Je n'y peux rien mais ça m'a traumatisé. Les ex je les vomis. D'ailleurs la vie est bien faite car je ne me souviens de rien. C'est extraordinaire comme j'oublie. On est tous pareils, non ? Quand on baise avec celle qu'on aime (à condition qu'elle sache un peu faire), on se dit : « Jamais je n'oublierai ces moments-là ! » Tu parles ! Rien, pas une trace, que dalle. Tout part en fumée. Et c'est très bien comme ça ! La seule qui fait bander c'est la prochaine. 

Mais tu as déjà ton réseau d'ex baveux et dégoulinants de bons sentiments, de toute manière, alors un de plus un de moins… Ils sont gentils, gentils, ça fait peur ! Tu les appelles sans doute déjà, maintenant que tu as compris que c'était impossible avec moi. Parfait. Eric, Vianney, Yves, Pablo… La vie est belle ! Ils sont gentils, je suis méchant. C'est clair ? Georges n'a jamais existé que dans tes rêves malades. Je ne partage rien, moi, je garde tout. Dès que j'entends le mot "partage" je sors ma fourche et je creuse une tombe. Ah, et ce vieux Christian, tiens, comment il va ce crétin ? Et celui qui est amoureux de toi depuis dix ans, il a enfin réussi à poser sa main sur tes cuisses ? Tu devrais lui dire que ce sera beaucoup mieux quand il sera devenu lui aussi un ex. C'est tellement mieux quand c'est fini. Quand on est enfin débarrassé du sexe, du désir, de l'amour, de toutes ces corvées un peu grotesques que les hommes vous infligent inutilement parce qu'ils n'ont toujours pas compris que ce qui vous fait mouiller c'est l'absence et le manque. On est tellement mieux quand on est morts, hein ! Et les sentiments. Vous voulez des amis ? Pas nous. Pas moi. Je t'aimais quand tu étais ma maitresse, quand tu aimais que j'aime ton cul. Ça ôté, il ne reste rien. Rien. 

Bons amis ? Jamais !

Repos


Arbres tristes et doux — je vous souhaite — le repos mais vous devez rester sur vos gardes.

(MM)

lundi 23 septembre 2013

Petit portrait en prose (9)



C'est la nièce d'un académicien, historien, producteur à France Culture. Elle a une drôle de voix très nasale, traînante, provocante et naïve à la fois. Emmanuelle. C'est une amie de mon amie, elles sont ensemble aux Beaux-Arts. Elle n'est pas précisément belle, mais elle est indéniablement très "sexe". Brune, très brune, les aisselles non épilées, elle ne cache pas grand-chose de son anatomie, quand elle arrive chez moi, transpirante. C'est l'été, à Paris, il fait très chaud. J'ai préparé l'enregistrement. On boit quelque chose puisque je l'installe à mon secrétaire avec le texte sous les yeux. 

C'est un texte sur la Théorie de la Musique, de Danhauser. La pause, les blanches, les noires, les soupirs, le bémol, tout y passe. Je suis à quelques centimètres d'elle et les effluves de ses aisselles me montent à la tête. On fait une pause, je lui explique ce que je désire… 

Soupirs, doubles-croches, triples-croches, point-d'orgue, soupirs pointés, quarts de soupirs, Da Capo, j'ai des poils plein la bouche. Barre de reprise… La Théorie de la musique, quelle merveille !

Quand elle s'en va, trois heures plus tard, elle croise Anne, dans l'escalier. Elle a beau avoir pris une douche, elle dégage une puissante odeur de sexe. Anne la dévisage, entre chez moi, et me dit : « Beurk, comment tu peux supporter ça ? » « Supporter quoi ? » « Mais ces poils, ces aisselles poilues, mais quelle horreur ! T'es vraiment un dégénéré… »

samedi 21 septembre 2013

Les Aventures de Phil et Phobe


Témoin témoigne, Témoin nous parle. Écoutons le Témoin ! Phil Témoin, qui aime la tolérance, ne tolère pas les Phobes encravatés qui passent à côté des landaus sans les soulever. 


Témoin 20/09/2013 - 17h20
C'est malheureux que notre société devienne de plus en plus intolérante. Les lascars de cités ne sont pas forcément des voyous. Je suis descendu d'un RER et j'ai vu une bande d'une vingtaine de jeunes type lascars encapuchonnés et casquettés aider une dame à descendre son landeau dans l'escalier, là où des messieurs en costard encravattés passaient à coté sans même daigner la regarder. Ne soyons pas des "Phobes".

Phil Témoin ne généralise pas, lui. Phil Témoin n'amalgame pas, ni ne stigmatise. Il sait voir l'exception qui ne confirme aucune règle. Phil Témoin descend du RER comme d'autres descendent du singe ou de l'amibe primitive. Et quand il descend du RER, Phil Témoin voit. C'est la descente du RER qui lui ouvre l'Œil, cet œil aigu et certifié anti-amalgame. Phil Témoin ne porte pas de cravate, il ne porte que les landaus du cœur, il porte son œil aigu sur les choses de la cité, et il voit. Tandis que Phobe, lui, passe. Phil voit et Phobe passe. Phil voit le singulier, Phobe ne voit que le pluriel (le pluriel incite à passer, quand le singulier oblige à s'arrêter). Ils ont dès lors un peu de mal à s'entendre, on le conçoit. Phobe croule sous les faits accumulés et en tire des conclusions, Phil refuse. Il ne veut ni accumuler, ni tirer de conclusions, il veut rester libre de penser comme il pense, il ne veut pas que son regard soit contaminé par une accumulation vulgaires de faits forcément divers qui font diversion à son pur regard, incréé, intact. Phil est le cyclope du Bien, il n'a qu'un œil, mais il sait s'en servir. 

Phil aime la différence, respecte la différence, la chérit, et il sait la voir, la distinguer même quand elle se grime en banalité ordinaire. Phil, au contraire de Phobe, sait faire la différence entre des lascars et des voyous. On peut dire que Phil fait la différence comme il fait l'amour, dans la joie de l'invention, de la créativité philique (mais non phallique) et festive. Il sait même voir des lascars un peu rabougris, un peu chétifs, un peu ramollis du biscoto, puisqiu'ils doivent se mettre à vingt pour porter un landau. Qui les avait vus avant Phil, ces pauvres lascars si mal dotés par la nature et si emplis de sollicitude, si attentifs au problème du landau dans les escaliers, si concernés par le drame de la mère en bas de l'escalier ? Pas Phobe, en tout cas, tout occupé qu'il est à amalgamer, à stigmatiser, à généraliser, à tirer des conclusions, travaillé par son intolérance et son regard vulgaire, le pauvre ! Phobe est le grand vaisseau  prudhommien cravaté et incliné par la houle qui ne prend pas garde aux berceaux que la main des femmes balance, et Phil met en musique les aventures des landauphores chétifs. Quelle vie merveilleuse est celle de Phil ! Quelle triste vie est celle de Phobe ! Phil soulève la vie, Phobe l'enfonce.

D'un côté, Qualité Phil, de l'autre Quantité Phobe. Quand viendra le jour des adieux, inutile de vous dire de quel côté notre cœur balancera… 

Mais rien



L'été, puis l'automne, puis l'hiver… Mais rien. Même avec le printemps qu'on espère encore. C'est toujours « mais rien ». Ça revient, le rien. C'est la vague de la mer, c'est le ressac de la vie, c'est la puissance de la mort dans la vie et son obstination folle. Le rien on s'y habitue, ou presque, c'est le « mais » qui est cruel et démentiel. 

jeudi 19 septembre 2013

Connard, Salopard, Imposteur



Imposteur.

Je ne peux que lui donner raison. Imposteur ? Mais oui, bien sûr ! Et comment ! Depuis toujours, j'essaie de le dire, j'essaie de me faire entendre, mais personne ne veut m'écouter, personne ne veut me croire ! Je commençais à désespérer…

Connard.

Ça c'est un peu faible. Connard, moi ? Évidemment, mais enfin pas plus que toi, que vous, qu'eux ! Parfois moins. Oh, évidemment qu'il m'arrive d'être un sacré connard, et je ne me rate presque jamais, quand ça arrive. Non, vraiment, je trouve que "connard", c'est un peu faiblard. 

Salopard.

Salopard, c'est plus intéressant. Ça je vois bien de quoi il s'agit. Et je pourrais en raconter, à ce sujet ! Mais j'ai un problème avec "salopard". Salopard n'est pas le masculin de salope, et je me demande bien de quel mot il est le masculin. Je ne trouve pas. Saloparde n'existe pas, et c'est peut-être dommage. Salaude, c'est encore autre chose, et d'ailleurs je ne crois pas être un salaud. Enfin, il m'arrive de le souhaiter, c'est vrai, mais je n'ai pas assez de force d'âme, il faut bien l'admettre. Chacun met l'accent sur des vices qu'il estime être originaux, ou bénéfiques, d'une manière ou d'une autre, à son personnage. 

Il faut absolument que je creuse le sujet. S'il se laisse faire, l'enflure ! 

Ah, on était bien tranquille, quand les pittbulls en jupons nous traitaient de Bolchévique-tir-au-flanc.

L'Annonce faite derrière la ma(i)rie


Il n'aura fallu que quelques heures, une douzaine, pour que notre statut personnel passe de "génial, intelligent, gentleman, vrai gentil, ange" (la modestie nous interdit d'allonger encore la liste), à celui de "salopard, connard, imposteur", etc. Souvent femme varie, certes, mais il en est de plus pressées que d'autres. 

Que s'est-il donc passé pour qu'en une courte nuit on tombe ainsi du ciel en enfer ? Oh, c'est très simple. On a dit immédiatement, et même écrit, c'est-à-dire qu'on ne s'en est nullement caché (et pourquoi donc aurait-on dû ?), qu'on avait passé la nuit avec une femme qu'on n'a jamais tu aimer depuis plus de dix ans. On l'a dit à une femme qui a mari et enfants, qu'on ne voit pas, qui mène sa vie à plusieurs centaines de kilomètres de nous sans qu'on n'ait jamais trouvé rien à y redire. 

On serait resté ange si l'on avait celé la nuit en question, on est devenu ordure en disant la simple vérité, qui n'avait aucune raison d'adopter ce statut un peu laborieux et un peu prétentieux de secret. Les femmes n'ont décidément pas tout à fait fini de nous surprendre, même s'il nous vient parfois quelque lassitude devant un comique de répétition un peu appuyé. 

Vite ! Scarlatti !

L'Annonce faite en mairie


Juan Asensio et Guilaine Depis vont se marier. "Et moi et moi émois", leur première chanson, cartonne déjà dans les bars à chats. Ils ont ouvert un centre de Ronronothérapie dans le 6e arrondissement de Paris, avec une annexe du Coup-de-pied-au-cul, pour les ronronorésistants. 

Tout portait à croire qu'ils ne pouvaient se rencontrer, mais c'était sans compter sur le noyau dur de leur personnalité, et nous n'avons pas eu beaucoup de mal à vaincre leurs premières réticences. Au diable l'image de marque, c'est la marque de l'Image enfin réalisée, dopée au bonheur et à l'efficacité. Dans ce couple parfait, la répartition des tâches est commandée par la grande santé expansive de leur complémentarité naturelle à fort coefficient de retour sur investissement. Nous n'avons eu qu'à être à l'écoute de leur mois profonds et à récolter les fonds destinés à financer le projet. Les parrains et les marraines de l'opération se nomment Arielle Domsbale, Christine Angot, Leo Scheer, Alain Juppé, Pierre Cormary, Rita Cadillac, Pierre Bergé, Léon Bley, le café Le Flore, la société Nouvelles Frontières, les chaussures Weston, les Thés Mariage, et un très généreux donateur anonyme que nous tenons à remercier tout particulièrement. 

Le vernissage du CD "La Vie merveilleuse" aura lieu le 29 septembre à Saint Rémy de Provence, en présence de Caroline de Monaco et de S.S. le souverain pontife François. 

mardi 17 septembre 2013

Elle


« Que des choses il faut ignorer, pour agir. » (Paul Valery)


C'est un amour jaune. Le plus idiot, le plus maudit, le plus féroce. Je la regarde ne pas voir, je l'entends ne pas entendre, je comprends qu'elle ne comprend pas. Ses joues se sont creusées, ses cheveux ont pris une teinte de vilain jaune marseillais, alors qu'elle était brune comme le feu d'août, elle a perdu ses seins, la peau de sa poitrine a le triste aspect de celle des vieilles femmes qui ont trop pris le soleil, les attaches creusées de ses cuisses d'aristocrate annoncent la civière. Je l'ai laissée partir comme une voleuse, sans un mot. L'adieu n'a pas besoin de mots. Elle a toujours le plus beau ventre que j'aie vu, et des fesses de reine, comme si ce lieu, le milieu du corps, restait encore vif, malgré la fin qui accourt depuis les extrémitiés. Plus de paroles, plus rien qui console, qui atténue l'horreur du crépuscule. Elle a voulu écouter les quatre derniers Lieder de Strauss, par Schwarzkopf. Je ne l'en ai même pas empêchée.

Elle me fait une ordonnance. Je remarque que sa très belle écriture, je ne la connais que sur des ordonnances. En dix ans, trois lettres d'une page, peut-être deux cartes postales. Pas le temps… Elle n'a pas le temps. C'est le moins qu'on puisse dire. Elle a attendu, elle attend encore, en pure perte bien sûr, que le temps se donne à elle. C'est à hurler !

Une étoile éteinte, consumée de l'intérieur. Quand elle parle, il faut la faire répéter, parce qu'elle ne parle pas pour autrui, elle retient la parole en elle. Jamais, en dehors de ses cris d'enfant, qui viennent comme par surprise, je ne l'ai entendue parler autrement que dans le registre du pianissimo-piano, elle ne sait pas s'adapter à celui qui se trouve à deux pas d'elle. 

Elle voulait voir mes tableaux. Elle ne les regarde pas. Elle passe devant eux. « Ce serait bien, pour une chambre d'enfant. » « Quoi, la peinture, ça ne sert pas un peu à décorer ? » Alors oui, bon, si on ne baise pas, si on n'écoute pas de musique, si on ne parle pas, si on ne se met pas des baffes, qu'est-ce qu'on peut faire ? Rien, on peut le faire seul, le rien. Pas sûr… Quand je suis seul, le rien me construit. Quand je suis avec autrui, le rien me détruit. 

Il y a quelques années, elle était ici et avait demandé à lire une sorte de petit roman que j'avais écrit au début des années 2000. Elle avait passé l'après-midi au jardin, à lire, puis était montée dans la chambre, en me faisant avec l'index signe de la suivre. Elle s'était assise sur le lit, m'avait demandé d'approcher, avait attendu quelques secondes, en silence, et m'avait donné la plus belle gifle que j'aie jamais reçue. Sans un mot. Elle y avait mis toute sa force. Je n'oublierai pas ce moment de pur érotisme. 

J'aimerais dire qu'il s'agissait de mon Odette et qu'elle n'était même pas mon genre, ce qui serait sans doute vrai, mais ce qui n'a en réalité aucun sens. Celles qu'on aime ne sont jamais notre genre. Le genre d'un homme est de chercher à comprendre quel est son genre. On passe sa vie à courir après un type de femmes qui n'existent pas, on passe sa vie à aimer être aimé par celle qui n'existe pas et qui aime que vous l'aimiez pour ce qu'elle est, c'est-à-dire la femme qu'elle aurait pu être si vous l'aviez aimée. 

Tu es mon pire cauchemar. C'est une phrase que j'aurais pu prononcer. J'aurais eu la sensation de dire la vérité. Je ne l'ai pas dit car, sur le coup, j'aurais eu l'impression de ne le dire que pour faire mal, ce qui serait tout de même un peu mesquin et un peu étriqué, un peu insuffisant, surtout. Toute la nuit a trotté dans ma tête ce merveilleux standard, The Old Country, en ré, j'ai même failli me lever pour aller au piano vérifier une note dont je n'étais plus certain. Toute la nuit, dans Jardin de Bagatelles, et ton corps chaud près du mien. Un cauchemar. Pire.

« J'ai beaucoup de défauts, mais je ne suis pas bête ! » Je ne sais pas si tu te rappelles ce jour où tu m'avais ramené à la maison, depuis l'hôpital, dans ton Espace. Je te parlais de ma famille, ces petits-bourgeois qui ne pensaient qu'à leurs prochaines vacances, et tu m'avais dit, sans me regarder : « Je suis comme ça aussi, vous savez ! » J'ai su immédiatement que c'était la vérité, mais, entre la vérité et le réel, on peut mettre beaucoup de choses. Je crois même que c'est la place favorite du désir. Il me semble, mais peut-être que ma mémoire me joue des tours, que c'est ce jour-là que tu es tombée dans mes bras, dans la cuisine. Nous nous sommes vouvoyés durant quelques années, et, tant que le vouvoiement a duré, tu as été la plus belle femme du monde, car entre ta beauté et mon désir, la vérité et le réel avaient trouvé leurs places, comme sur un échiquier de chair et de mots, et ça faisait beaucoup, au moins de quoi vivre mille ans. Reine, fou, cheval, Mélisande, Tristan, le roi Marc et ses oreilles de cheval, Isolde et Brangaine, le quatuor de Chausson, les petits matins dans les couloirs de l'hôpital, pieds nus, évitant les infirmières, les noirs et les blancs du clavier, l'ivoire de l'opus 118 et l'ébène brûlant des Nuits d'été…

Quand tu as perdu tes cheveux, j'ai tenu ton petit crâne nu entre mes mains, et j'ai connu un bonheur que peu d'hommes connaissent. Tu te cachais sous les draps. Tu étais plus nue que nue. Tu aurais pu me demander de mourir pour toi, je l'aurais fait sans une seconde d'hésitation. Mais ce n'est pas ton genre, ce genre de déclarations un peu hystériques. Les mots s'en sont allés de toi, depuis l'enfance je crois bien, et, depuis ce temps-là, tu ne sais plus de quoi parle l'histoire. The Old Country, tu en es exilée, et si tu devines qu'il se trouve quelque part un abri sûr dans lequel tu pourrais laisser libre cours à ta douleur et à ta jouissance, ton esprit chavire rien que d'y penser. 

J'ai voulu t'aimer, j'ai aimé ça. Quand on veut aimer quelqu'un, on aime autant l'amour que celui qui l'inspire, et ça n'a pas grand-chose à voir avec le sentiment. Toi tu as cru que je t'aimais. « Comme un fou. » a ajouté ton pèlerin déconfit de mari, jouant à la perfection son rôle de couillon professionnel. Aucun rapport avec la folie du sentiment, justement ! La seule activité humaine dans laquelle on ait vraiment besoin d'intelligence est l'amour. J'ai toujours pensé que l'amour ça se décidait, contrairement à ce que la propagande petite-bourgeoise nous serine toute la journée. Il faut avoir du goût et de l'imagination, de la méthode et du style. Ça se construit comme un roman : normal, puisque c'est un roman

L'intelligence est la faculté que développent ceux qui ont appris à résister avec acharnement à la bêtise qui s'insinue de toute part en nous, toujours et partout. À partir du moment où l'on se croit a priori préservé, on est un soldat discipliné de la bêtise. Mais le tour préféré de la bêtise est l'intelligence qui prétend se passer d'elle, qui ne se sent pas concernée par la bêtise. « Ça j'aime, ça je n'aime pas. » On ne peut jamais dire je n'aime pas tranquillement, sans avoir conscience que le goût est une fonction en augmentation (et en élaboration) permanente. La plupart du temps, quelque chose nous prévient qu'on n'aime pas — encore. Il y a des visages, des livres, des musiques, qu'il ne faut pas aimer, bien sûr, et c'est le premier instinct, indispensable, mais il y a aussi toutes ces œuvres qu'il faut apprendre à aimer, et c'est le deuxième instinct, vital. Nous n'y sommes pas encore. Ce n'est pas notre heure. Nous ne sommes pas à la bonne taille, la fenêtre est trop haute. C'est dans ce délai toujours devant nous, résistant, que résident la culture et le désir, c'est-à-dire le Temps habité, cette intranquillité qui seule permet de voir plus loin que le pauvre sentiment. (Et qu'est-ce que l'amour, justement, sinon ce pas-encore de la coïncidence ?) C'est l'oreille, comme toujours, qui permet de distinguer entre l'heure juste et l'instant (bon ou mauvais) qui va passer. C'est un accord. C'est la Joie mozartienne qui se tient en arrêt, frémissante, dans le grave de l'être. 

J'aurais pu réussir, mais, seul, c'est impossible. Te jouer quelque chose ? Mais tu es folle ! Cette demande, si souvent formulée durant ces dix années, alors que jamais tu n'as eu la curiosité vraie de savoir pourquoi ma réponse était obstinément négative, provoque en moi aujourd'hui une sorte de terreur rétrospective. Là aussi, on sait immédiatement, on comprend, mais on ne peut admettre que ce soit vrai, sauf si l'on consent à imaginer le pire. Je dis qu'on sait, mais ce n'est pas tout à fait vrai, puisque la répétition inlassable est en soi non seulement une circonstance aggravante mais surtout la démonstration d'une sorte d'infirmité morale. Ce n'est pas le fait de m'avoir fait cette demande, que je te reproche, c'est de ne jamais avoir entendu ma réponse, ou d'avoir été incapable de la comprendre, de n'avoir pas tenté de comprendre ce qu'il y avait de si douloureux dans la réponse que j'étais obligé de faire. Dire non est le plus souvent la seule manière qu'on imagine pour tenter de faire fléchir un peu l'égocentrisme de l'autre.

Certains êtres comprennent immédiatement qu'aimer quelqu'un implique de composer une histoire, de récrire son histoire familiale, c'est-à-dire pré-natale, et d'autres estiment que c'est bien assez de s'occuper de ce tas de chair et d'humeurs qui est susceptible épisodiquement de procurer du bien-être et quelques jouissances. La curiosité est une vertu artistique aussi bien que psychologique, et, dans ce domaine, forcer sa nature est aussi impossible que de jouer la sonate Hammerklavier à la mandoline. Il y a d'un côté ceux qui vont répétant qu'ils sont libres et qu'ils n'ont de compte à rendre à personne, et de l'autre ceux qui sont… libres d'avoir choisi. Quand deux personnes de ces deux familles humaines se rencontrent, le malentendu peut durer quelques mois, guère plus.

Non, son esprit ne chavire pas. Il s'arrête. Il s'est arrêté. Et peut-être même n'a-t-il jamais commencé de se mettre en route. Mais comment font-ils, ceux qui s'accompagnent sans jamais voir ce qu'ils voient, sans jamais comprendre ce qu'ils comprennent trop bien, sans jamais entendre ce qui leur trompette au tympan ? Comment font-ils pour supporter l'insupportable, pour ne pas voir ce qui montre son nez sous le glacis fragile du rire pétrifié par son reflet grimaçant ? Le pire cauchemar, dans mon lit, une étoile mourante qui veut danser jusqu'à la fin sans entendre la musique qui est en train de tourner au supplice. Elle est folle.

Si seulement j'avais eu le courage et la force et la bonté de la gifler avec cette rage intacte de l'amant qui ne veut pas encore désespérer, peut-être aurais-je pu la réveiller à temps… Il est trop tard, désormais, il faut s'écarter. La folie s'est habillée d'un épais manteau, triste et jaune et dur comme la bêtise. Féroce. Je la laisse passer.


(Que de choses il faut ignorer, pour aimer…)


dimanche 15 septembre 2013

Message personnel n°16


« Tu ne me jouerais pas un peu de piano ? » 

Non. 

samedi 14 septembre 2013

Les Grilles



Je conduisais la voiture, qui n'avait que deux places. Thérèse était à l'arrière, à même le sol, se tenant comme elle le pouvait, dans les virages. Jacques, qui n'avait pas son permis, était devant, à côté de moi. J'avais été réquisitionné, parce que j'avais le permis, et peut-être aussi parce qu'on pensait que je savais à peu près me tenir. Versailles. La petite église, pleine de monde. On prend place, on attend. On attend le cercueil, qui n'arrive pas. Ça dure longtemps, trop longtemps.

Quand ils arrivent enfin, portant le corps à l'intérieur de l'église, un murmure, puis un long hurlement. Un hurlement animal, atroce, qui semble interminable. Puis le silence. Elle s'est évanouie. La femme du mort, enceinte, une jeune femme de vingt-cinq ans à peu près. 

Lui s'était pendu aux grilles du château, quelques jours auparavant. Le XVIIe siècle, il n'y avait que ça qui l'intéressait. Il avait laissé sa boîte de flûte près de lui, avec quelques photos à l'intérieur. 

Le jour où il s'est suicidé, on avait partagé un concert. Je l'avais croisé, après, et il m'avait demandé comment il avait été. Moi j'avais éludé. Je n'allais pas lui dire qu'il avait été moyen, ou un truc du genre. De toute manière, on a l'habitude. Qu'est-ce qu'on peut dire, dans ces moments-là ? Rien d'intéressant, en tout cas. Oui, génial, t'as été très bon, mais si, je t'assure, c'était bien. Au fait, t'as une place dans ta voiture ? Poser ce genre de questions, vraiment, faut être un peu con… Mais tout le monde s'en fout, mon pauvre vieux. Tu crois pas en plus qu'on t'a écouté ? On ne t'a pas plus écouté que tu ne nous a écoutés, c'est comme ça, allez, rentre chez toi, et prends-toi un bon whisky. Merde, si j'avais su…

En sortant de là, avant de rentrer sur Paris, on est allés s'en jeter un petit, puis deux, derrière la cravate, parce qu'on était un peu blêmes. Surtout Thérèse qui avait failli s'évanouir aussi. 

Quelle vie merveilleuse ! (2)



Samedi 14. Ça sent le CIF (bouteille blanche à bec vert de 750 ml avec microparticules) dans la maison. Il fait beau et frais. Luna dort encore. Le café n'a pas coulé à côté de la verseuse. Silence parfait. Le cyprès est au soleil, immobile. Au moment où j'écris ces lignes, des gens regardent des vidéos sur le 11 septembre. Guilaine doit dormir. Renaud Camus dit NON. Tout va bien. 

vendredi 13 septembre 2013

Quelle vie merveilleuse !



Vendredi 13 ! Publicités pour la Française des Jeux. Soleil. Cuve vide. Mon voisin me prête son Karcher. J'asperge mes tableaux. La peinture s'arrache par lambeaux. Le pain est dur comme du bois. Il faut nettoyer la cuisine, la salle de bains, les toilettes, le salon, la chambre, tant pis pour le bureau. La résine sur la voiture. Toilettes en panne. Luna prend le soleil. Pulls mités. Damart m'écrit. Les 3 Suisses aussi. Gagné 13 euros, à condition que. Code secret à 26 caractères. Vendredi 13. Il est 13h13 (même pas vrai).

jeudi 12 septembre 2013

Parler seul


Beaucoup d'entre nous sont dans la situation d'un homme qui ne pourrait plus écrire à ses amis. Non pas parce que son langage serait périmé mais parce qu'il n'aurait plus rien à leur dire…

Et s'il n'a plus rien à leur dire c'est parce que leur langage est périmé. On ne s'avise jamais à temps qu'on emploie une langue qui n'existe plus, ou même qui n'a jamais existé. C'est dans cette langue-là qu'en général les amis vous écoutent. Et l'on se retrouve à parler dans un désert fade peuplé de statues de sel. 

On nous dit et redit sans cesse que la langue évolue. Bien sûr qu'elle évolue, mais c'est en nous qu'elle évolue, et qu'elle finit par mourir de ces échanges incessants avec l'oubli de la musique, l'oubli volontaire et méchant de la parole donnée dans le son. 

mercredi 11 septembre 2013

Mal sans limite : la réjouissance des oisifs


« Si l'on crache dans ton oreille droite, tends ton oreille gauche à ton agresseur : tu verras, c'est encore pire. » (Sâr Georges, IIIe siècle après la Grande Décivilisation)


Il est étrange de penser que ce qui fut, durant deux siècles, la souffrance de l’ère industrielle, la vibration puissante et grave des machines, ébranlant jusqu’à le ruiner le corps des travailleurs, est devenue la réjouissance des oisifs. Le pire est peut-être la cadence invariable des coups portés, l’égalité de la hauteur de la vibration, le bruit sourd et toujours identique, sans modulation, comme un symbole de l’illimitation du mal, ce qui se répète et qui ne change pas, comme un glas infernal et infini.

(Jean Clair, Journal atrabilaire)

Il n'est que d'écouter la musique qui, en des temps moins barbares, était censée figurer les machines, dans ce qu'elles peuvent avoir de plus inhumain, de moins modulé, de moins accordé à l'esprit et à la sensibilité du fils des étoiles, pour s'apercevoir que cette musique si dure et si intraitable nous semble, en comparaison de l'amusique d'aujourd'hui, une bluette pleine de poésie et d'invention, en tous domaines. Alexandre Mosolov était un grand romantique un peu fleur bleue qui ne survivrait pas quinze secondes s'il se trouvait par un hasard affreux dans n'importe quelle quinzaine commerciale d'une ville européenne à la veille de Noël.

À cette lumière, il peut être vertigineux et angoissant de se dire que peut-être, le pire du XXe siècle, si généreux quant à la brutalité et à la violence, n'est rien si on le compare avec ce qui se prépare. Il suffit de tendre l'oreille pour s'en convaincre.

(à Marc Briand)

Péremption



Beaucoup d'entre nous sont dans la situation d'un homme qui ne pourrait plus écrire à ses amis. Non parce qu'il n'aurait plus rien à leur dire mais parce que son langage serait périmé. 

(Georges Perros, Papiers collés)

mardi 10 septembre 2013

La Bêtise



Il y a des moments où l'on ne sait plus quoi dire. La bêtise est paralysante. Elle interdit. On s'arrête au bord d'un abîme. Y plonger serait dire à l'autre qu'il est bête, ce qui serait bête. Inutile en plus de stupide. Ce qui ajouterait encore à la bêtise qui accourt de toute part, comme une mousse enthousiaste et féconde qui vient colmater toutes les brèches, qui s'insinue dans tous les interstices de l'être relié et le fait ressembler à un pâté de rien qui aurait pris l'aspect du tout. 

C'est terrible, la bêtise. Vraiment terrible. On peut rien contre elle. Pas avec des mots en tout cas, puisqu'ils ne sont pas compris. On peut essayer de s'en séparer mais c'est une victoire amère. D'autant qu'on ne peut se séparer de soi et qu'en se séparant de l'autre on ajoute à soi-même une forme pernicieuse de bêtise. 

Mais je ne veux pas me débiner, me défausser, éviter la confrontation. Il faut aller au combat, quitte à le perdre.

En réalité, c'est la Bêtise qui évite le combat, toujours ; c'est même son mode d'être. C'est parce qu'elle ne combat pas qu'elle vainc. Elle s'avance jusqu'à vous, s'enfle et s'enfle et s'enfle, et, au moment où vous allez lui rentrer dedans, elle se pique de l'intérieur : Pouf ! Plus rien. Vous vous retrouvez alors seul, l'air fin d'avoir dégainé vos phrases, vos raisonnements, votre rhétorique, vos idées, vos démonstrations et vos inférences qui ne servent évidemment à rien devant l'évidence de cette absence qui fait front. Elle vous interdit d'être ce que vous êtes, vous êtes expulsé de vous-même, en train de vous battre avec un adversaire qui n'y est pas, lui, mais qui est partout à la fois. C'est la guérilla contre le vent. Un vent qui souffle à l'intérieur de vous et vous ôte jusqu'à votre raison. Rien de plus difficile que d'expliquer quelque chose à quelqu'un dont le système d'entendement tout entier est ailleurs. Vos coups ne portent pas. Le mur est tellement mou que vous vous faites mal à vous-même : vos coups ne sont arrêtés par rien, la force avec laquelle vous frappez le non-adversaire vous entraîne sur sa lancée et vous arrache un à un les ligaments de l'être. Vous êtes foutu. Beaucoup plus que lorsque vous prenez une trempe ! Donner de coups dans le vide est épuisant, douloureux, et ça rend fou. Vous êtes encerclé par une sorte de mort active, dont le vide omniprésent vrombit et vous anéantit.

Je sais bien que j'ai perdu. Sur tous les tableaux. Et alors ? On perd tout, mais qu'est-ce qu'on perd ? Si elle savait… Qu'est-ce qu'on perd, c'est ça la question.

Quand on parle avec quelqu'un avec lequel on a un lien, on fait fonctionner ce lien, on le fait agir, on le tord, on le presse, on le travaille. On a un pouvoir. On est tellement anxieux à l'idée de perdre ce pouvoir, cette bribe de pouvoir, sur l'autre, qu'on s'arrête toujours au bord de l'indicible. De l'indicible au sens propre : ce qui ne se peut pas dire, ce qu'il ne faut surtout pas dire, ce qu'on ne pourrait dire à la rigueur qu'en perdant le lien, et donc le pouvoir qui accompagne ce lien. (Vous pouvez peut-être, mais si vous le faites, vous vous retrouver seul, et alors, à qui êtes-vous en train de parler ?) Parfois on met un pied dans ce territoire, seulement un pied, et vite, on le quitte, très vite, effrayé par ce qu'on est train de faire. Personne ne supporte qu'on empiète sur ce territoire. Personne. C'est un lieu à la fois sacré et maudit. Surtout maudit, parce qu'on ne peut y dire quoi que ce soit sans que la sanction tombe. Mal-dire. Si on profère une parole, une seule, cette parole nous anéantit, nous fait disparaître du champ intelligible qu'on partageait avec l'autre, nous retournons au néant de ce que nous étions pour cet autre avant qu'un lien soit établi entre nous. La sanction est la destruction de la Parole commune, si tant est qu'elle ait jamais existé, son renvoi dans un ailleurs du logos.

Quel est ce territoire ? C'est la Bêtise de l'autre. Nous le connaissons depuis toujours, bien sûr, mais nous l'avons toujours évité soigneusement. D'un commun accord tacite. Tacet ! Là, on se tait. Là s'arrêtent les mots, les phrases, les descriptions. Tout est suspendu à cet accord sacré. On ne touche pas. On n'entre pas. On ne voit pas. On n'en parle pas. On laisse la pomme dans la corbeille de fruits. On s'occupe de la figue, ça suffit bien comme ça. La porte est fermée. Va. Ne te retourne pas. Orphée et Barbe-Bleue.

« Il eût mieux valu que nous ne nous rencontrions pas. » Peut-être. Peut-être pas. Si l'on veut agrandir son être, il faut accepter de perdre sa virginité, il faut accepter de perdre ce qu'on a arraché au néant. Il faut aussi accepter de perdre l'amour pour le créer. Mais c'est là précisément que la Bêtise se montre imbattable, tenace, brutale. Car elle fait croire que l'amour perdu est perdu, et que l'amour incréé est le seul amour, le bon, le vierge, le vivace, qu'il n'en existe pas d'autre. Elle revient en force, sur le seuil, quand on croyait avoir trouvé une issue secrète, même petite, minuscule, et peut-être justement issue parce qu'elle est infime et que le grossier ne l'aperçoit pas. Elle n'a pas dit son dernier mot, la bêtise. Elle ne dort jamais, puisqu'elle n'est jamais éveillée. Elle fait croire, finalement, que le non-amour est l'Amour. Il y a de quoi désespérer, c'est vrai. C'est une lutte à mort.

La bêtise essaie de nous paralyser. De nous interdire (de dire, de penser, de voir, de reconnaître, de nous souvenir). De nous emmurer. Et comme nous sommes bête nous-même, nous sommes tenté de lui faire confiance. On se croise tous les jours : il s'agit d'une inconnue très familière. De la langue commune, les hommes et les femmes connaissent cinq ou six notes, pas davantage, qu'ils prennent pour la gamme entière. Dès que vous jouez une note qui sort de leur pauvre gamme, ils crient à la fausse note et se bouchent les oreilles. Et quant à moduler, n'y pensez même pas ! Nous aurions mieux de ne jamais entendre cette musique-là. Nous aurions mieux fait de ne jamais nous entendre. Oui, c'est possible. S'entendre et se désirer présente un risque, celui de désirer entendre autre chose que l'écho assourdi de la mort à l'œuvre dans le vivant. Mais combien veulent être vivant ?

samedi 7 septembre 2013

Mal partir



« Quand on est sceptique, c'est déjà mal parti ! »

C'est la vendeuse de "charcuterie corse" à Cora qui me répond ça. J'avais reniflé, par pure curiosité intellectuelle, un figatelle accroché là, et mon air méprisant, sans doute, m'avait attiré une invitation pressante à le "déguster", le figatelle. Mon « Non merci, sans façon. » n'a pas aidé la conversation à gagner en amabilité. Surtout que j'avais ajouté, sur un mode ironique que la vendeuse n'a pas entendu : « Et ils viennent d'où, ces figatelles ? » « De Corse ! » qu'elle me répond… J'aurais pu lui expliquer qu'on était en septembre, mais je n'avais aucune envie d'entamer une discussion sur la charcuterie corse avec quelqu'un qui visiblement n'en avait jamais mangé de sa vie et qui semblait bien décidée à continuer sa vie durant à croire qu'elle vendait de la charcuterie corse. J'ai tout de même dit que trouver du figatelle ici et en cette saison me rendait pour le moins sceptique. C'est là qu'elle a eu cette réplique merveilleuse : Quand on est sceptique, c'est mal parti ! Puisque j'en vends, c'est bien la preuve que ça existe, non ?

Eh oui, le scepticisme est une tare, c'est l'évidence même. Il faut croire. Croire sur parole. On vous dit que c'est du figatelle ? Eh bien c'est donc assurément du figatelle ! Puisqu'on vous le dit ! Il faut bien partir. Il faut partir du bon pied. Et le bon pied, c'est celui qui vous fait prendre des vessies pour des lanternes et de la brousse pour du brocciu. Oui, bon, il est fabriqué en Chine ? Et alors ? C'est la même recette, non ? De toute façon, j'ai eu tort. Je n'aurais dû rien dire du tout. Il faut laisser croire. Les croyants veulent croire, il ne faut pas les empêcher de croire. Tout le monde aujourd'hui pense acheter du saumon fumé, pour Noël, et c'est très bien comme ça. On pourra dire conséquemment : aujourd'hui, c'est formidable, tout le monde peut manger du saumon fumé ! Tout le monde peut manger du figatelle, tout le monde peut écouter de la musique, tout le monde peut regarder un film, tout le monde peut lire, tout le monde peut voyager, tout le monde peut se cultiver, et tout le monde peut manger des cerises à Noël ! Tout le monde peut être président de la République, tout le monde peut écrire un roman, tout le monde peut faire de la peinture, tout le monde peut écrire de la poésie, tout le monde peut faire de la musique. Tout le monde. Tous. Croyez ! Tout le monde peut croire. Tout le monde peut partir du bon pied. Il y a même des gens, aujourd'hui, qui croient partir du bon pied sur le Chemin de Compostelle. Et ils marchent, ces cons ! Et après avoir marché comme des cons, tout graves, la mine sereine, ils nous racontent qu'ils ont marché sur le Chemin de Compostelle, et même parfois, ils en font des livres ! Et d'autres gens les invitent à en parler, etc. C'est fascinant. Vous ne me croyez pas ? Vous avez tort, j'en connais un. Si Pivot existait toujours, il serait même peut-être passé à "Apostrophes", et alors…

Depuis que le catholicisme a été abattu (oui, vous n'étiez pas au courant ?, la boutique est fermée depuis un bon moment ! (ah, les abrutis qui remplissent les églises ? Oui, on est au courant, on les laisse faire, il faut bien entretenir les légendes)), nous sommes entrés dans une société de croyance intensive et extensive. C'est extrêmement drôle. Plus on nous explique qu'il ne faut croire à rien plus on croit à tout, avec un enthousiasme délirant, que nos curés d'antan n'auraient jamais eu l'idée d'espérer ! C'est pas le tout-à-l'égoût qui l'a emporté sur la fosse sceptique, c'est le tout-à-l'envers qui l'a emporté sur le faux sceptique. Remarquez que les vrais sceptiques ne courraient pas les rues, mais enfin, on arrivait tout de même à en croiser un de temps en temps au détour d'un chemin creux, au printemps, en train de déguster un figatelle sans le crier sur les toits. Pas fou, le sceptique ! Quand on la chance de manger du figatelle, on ne s'en vante pas. Quand on connaît la seule charcuterie où l'on trouve du vrai figatelle à Ajaccio, on ne le dit à personne, on n'a pas envie qu'elle se mette à faire la même cochonnerie que les autres, ce qui arriverait immanquablement avec le succès, avec la "démocratisation charcutière".

Le vrai se déguste en Suisse, comme les femmes. On ne partage pas le vrai, on ne partage que le faux, que l'ersatz, que le simulacre, que la copie, que la réplique. La preuve par Facebook, qui est bien parti pour nous faire croire que le faux est vrai. Hier encore, j'ai été confronté là-bas au faux qu'on admire avec des tressaillements mouillés d'échine. Et si vous avez le malheur de dire quoi que ce soit, oh, malheur à vous, on ne vous le pardonne pas. Vous soulevez le suaire sous lequel il n'y a rien, et rien n'est plus vexant que d'être agenouillé devant une boîte vide, il faut en tenir compte avant de l'ouvrir

jeudi 5 septembre 2013

Écrire bien ?


Écrire, c'est peut-être ce qui vous reste quand on est chassé du domaine de la parole donnée.

Jean Genet

lundi 2 septembre 2013

Petit portrait en prose (8)



Anne est un mystère. J'ai toujours eu envie d'elle. Même encore aujourd'hui, alors que je ne l'ai pas revue depuis dix ans, elle est la première héroïne de mes rêves érotiques, et de très loin. Et ces rêves érotiques sont toujours, toujours, toujours extrêmement réussis ; à la fois très sensuels, tendres, drôles, surprenants, d'une qualité inexplicable et mystérieuse. Pourtant je ne crois pas avoir été amoureux d'elle, non, en tout cas pas vraiment. Nous avons fait l'amour une seule nuit. 

Quand je l'ai connue, elle était encore une très jeune fille, qui passait devant chez moi pour aller chercher le lait, en couettes. Elle me faisait sentir que je n'avais aucune chance. Puis nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Je l'ai draguée de toutes les manières, comme peuvent le faire les amis, parfois, sans y croire vraiment… Quand elle a eu son premier fils, j'allais la voir lui donner le sein, et sa mère m'accueillait avec un petit sourire ironique qui signifiait qu'elle n'était pas dupe. Des seins somptueux, plantés un peu bas dans la poitrine… 

Elle habitait une maison au bout de la rue dans laquelle j'habitais, une impasse, je n'avais que cent mètres à faire pour aller la voir. Une nuit, je l'ai aperçue, nue, qui pissait, assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, dans la nuit chaude. Une de ces scènes qui vous marquent à jamais. Je n'en aurai jamais la confirmation, mais je me suis dit alors qu'elle l'avait fait pour moi. 

Ça fait trente-trois ans qu'on se connaît et je continue à rêver d'elle. De ces rêves merveilleux, je n'ai  jamais pensé à la remercier, mais je vais le faire tout de suite.

Edith Éléonore Lapage



Je lui dis qu'elle a un beau cul mais ça ne lui plaît pas. T'as de beaux seins ! Non plus… De belles dents. Rien à foutre ! Ce qu'elle voudrait, c'est que je lui dise qu'elle écrit bien. C'est ça les femmes, aujourd'hui. Nous, les hommes, on continue d'en vouloir à leur cul, à leur ventre, à leurs cuisses, mais elles n'en ont plus rien à secouer de la marmaille et de la cuisine, de l'intérieur. L'Intérieur, de nos jours, c'est un ministère, point. Malentendu total. Qu'est-ce que j'en ai à faire qu'elle écrive bien ! De toute manière, quelqu'un qui me parle de "bien écrire", j'ai toujours envie de rire. Bien écrire ? Mais qu'est-ce que c'est que cette connerie ? Et ta sœur, elle écrit bien ? Et ton perroquet maltais, il écrit bien ? Non, vraiment, on est foutus. Comment voulez-vous qu'on perpétue l'espèce avec des femmes qui veulent qu'on leur dise qu'elles écrivent bien ? « T'écris vachement bien, Nicole ! C'est dingue, j'suis sur le cul. » Bon, OK, maintenant, quand est-ce qu'on baise ? Ça va devenir obscène, de faire l'amour, de fabriquer de l'humain ? C'est pas avec des Christine Angot qu'on va peupler la France ? Remarquez, vaut mieux. C'est avec ton Macbook Pro que tu vas fonder une famille, Nicole ? C'est avec ton iPhone que tu vas t'élargir les hanches ? C'est avec ton Mont Blanc que tu vas apprendre à ton fils à se torcher ?  Et quand tu auras enfin compris que ce que tu écris ne vaut pas un clou, parce que ça va prendre du temps, tu la regarderas comment, ta vie ? Tu vas finir ta vie sans avoir appris à faire une blanquette ? Comme une vieille peau trop bronzée fragile des os avec un gigolo qui la conduit dans sa Jaguar à des signatures en province ? Tu feras partie de jurys littéraires qui se réunissent à la Coupole ou aux Deux Magots, des jurys composés de vieilles peaux trop ridées et trop bronzées qui boivent trop de vin blanc ? Vous allez vous éclater, hein !

Je veux être éditée ! É-di-tée. J'écris avec mes tripes. C'est ça que j'ai en moi. Du ressenti brut, violent, en pleine crise, brûlant et hurlant, c'est ça, des tripes en ébullition, du boudin de neurones, c'est la guerre, là-dedans, c'est la guerre incivile et volcanique, je me lave avec la lave qui coule en moi, dans la veine de mon stylo en transe, dans les artères hypertendues de ma crypte baveuse et rougie de rage. Rien à foutre, des culs talqués, des couches merdeuses, du sein qui pisse le lait et des réunions de parents d'élèves. Mon père m'a violée, enfin, peut-être pas, mais c'est comme ça que je me vois, comme une fille violée par son père, haïe par sa mère, comme une femme incomprise de son mec, ce con macho et ringard qui ne pense qu'à tirer sa crampe alors que j'ai la crampe de l'écrivain. Mais j'ai une autre bite en main, une bite noire, qui pisse de l'encre, son foutre noir, et qui ne débande jamais. Toujours prête ma bite noire, toujours dans mon sac, toujours qui aime à se faire branler par mes petites mains nerveuses. C'est ça l'inspiration, c'est cette bite qui ne débande jamais. Je me suis fait tatouer un Mont Blanc sur la fesse gauche. Comme ça, chaque fois qu'il me baise, ce con, il ne peut pas ignorer à quoi je pense, même si je lui dis ce qu'il a envie d'entendre. Oui, je suis ta salope ! Oui, fais-moi un gosse ! ÉDITÉE, gros con. Et je ne m'appelle pas Nicole, mais Edith ! Edith Éléonore Page.