samedi 29 septembre 2012

Vacances. Onze anus à Tora-Bora (épilogue)


Je m’arrête de jouer aux fléchettes pour vous écrire soudainement.

Écoute le vent de l'Histoire qui souffle dans mon tuba plongé dans l'huile bouillante ! N'allume pas la lumière ! J'ai les pieds et les mains liés, on me jette dans la piscine. L'hélicoptère s'est écrasé sur le mur d'enceinte. 

Retourne te coucher, Adèle ! Je prie avec le Köchel 491, ma fiancée est encore en retard. À moins qu'ils ne soient tous morts. Le dernier son qu'il entendit fut le son du basson. 

Je repense à la création de l'Ombre double, à tous les ratés de la 4X. C'est la guerre, toujours, même quand nos parents sont trop vieux pour se souvenir de la leur. 

Il ne restait plus que Georges… Ce n'était pas prévu.

lundi 24 septembre 2012

Vacances. Onze anus à Tora-Bora (4)


Évidemment, la vie à quatre n'est pas la même que la vie à onze. Nous avions beau connaître les règles du jeu, nous ne savions pas que les choses iraient si vite.  C'est un peu comme si une vie humaine durait le temps d'un opéra de Mozart, et encore, sans les récitatifs. Ophélie m'a dit tout à l'heure qu'elle regrettait de ne pas avoir appris à jouer d'un instrument. Je m'en félicite, au contraire. J'imagine qu'il aurait fallu supporter un dernier récital avant la fin ! Georges est toujours à son ordinateur, à fulminer inutilement. Il faut tout de même reconnaître qu'il nous fait beaucoup rire, même s'il ne participe en rien aux tâches ménagères, ce qui a le don d'exaspérer Odette. Il s'est mis en tête depuis hier de commander un lance-roquettes. Il affirme qu'on peut se faire livrer rapidement. 

Maintenant que nous sommes quatre, deux hommes et deux femmes, la tentation est grande de finir en couples. Les femmes sont très belles, nous n'avons rien à redire de ce côté-là. Ophélie avait eu la bonne idée de venir avec les costumes des deux couples de l'École des Amants. Reste à savoir qui sera Ferrando et qui sera Guglielmo, qui sera Fiordiligi et qui sera Dorabella, bien que j'eusse préféré, si l'on m'en avait laissé le choix, être Alfonso et faire équipe avec Despina. 

samedi 22 septembre 2012

Vacances. Onze anus à Tora-Bora (3)


« Je penche donc je fuis. » C'est du moins ce que j'ai entendu. Je ne comprends toujours pas ce qu'il a voulu dire par là. Pauvre André, c'était un bon cavalier. Toujours est-il que nous ne sommes plus que cinq. Quelle hécatombe ! Je leur avais pourtant bien recommandé de ne pas sortir. Les quelques heures tranquilles, sans aucune explosion, qui ont précédé le crépuscule, les auront abusés. Et puis, surtout, il y a eu cette manifestation quasi surnaturelle qui nous a tous perturbés. 

Au milieu de la nuit, nous avons tous distinctement entendu l'ouverture de Leonore, de Beethoven (la version de 1805). Durant presque un quart d'heure, nous avons écouté, tétanisés, sans un mot, cette musique venue de nulle part. Il était rigoureusement impossible d'en donner la provenance, il était impossible même qu'elle fût. Et pourtant, nous n'avons pas rêvé. 

La tentation était grande, naturellement, d'aller voir à l'extérieur. Le plus troublant est que tous nous avons eu l'impression, la certitude, même, que cette musique n'émanait pas de haut-parleurs qu'on aurait placés là pour la diffuser. On aurait vraiment dit qu'un orchestre était là, à plus de 1500 mètres d'altitude, dans la Safed Koh. Et il ne s'agissait pas d'un orchestre de chambre, mais d'un orchestre symphonique au grand complet, dont il semblait même qu'on avait doublé les effectifs. Quel sens donner à tout cela ? 

vendredi 21 septembre 2012

Vacances. Onze anus à Tora-Bora (2)


On peut encore entendre des tirs sporadiques d'armes automatiques. Nous sommes privés d'électricité quatre heures chaque jour. À intervalles plus ou moins réguliers, toute la grotte est secouée et il faut ôter la poussière qui tombe d'on ne sait où. J'entends André qui chante sous sa douche, il a une belle voix de baryton Martin. Au dîner, hier soir, l'atmosphère était très joyeuse. Nicole nous a lu son testament, pour lequel nous l'avons tous complimentée. Elle ne se fait aucune illusion mais son moral est impeccable.  Tous ont encore soit de la famille soit des amis, ce qui fait une énorme différence. Comme nous sommes dix, désormais, il a été décidé que la nuit prochaine, nous dormirions en couples. Pourquoi pas ? 

Il n'y a rien de pire que le contretemps. Je veux dire agir, parler, à contretemps. Ne pas comprendre qu'il y a un temps pour chaque chose, qu'une même chose dite à onze heures du matin n'a pas le sens qu'elle prendra à quatre heures de l'après-midi me paraît être une véritable faute morale. Des erreurs de ce genre ont presque toujours des conséquences incalculables, que ce soit dans la vie quotidienne ou dans la musique. Et quand je dis "incalculable", c'est bien le mot exact. Les fautes de rythme entraînent toujours un chaos dont il est impossible de mesurer la portée, car elles font entrer le Temps dans la partie en cours, et le Temps (brut) dépasse de toute part la psychologie et les possibilités du calcul humain. Les rapports humains consistent le plus souvent en un calcul à court terme, dans un temps relatif, un temps psychologique. On prévoit à peu près, à quelques jours, quelques semaines. On sait d'expérience que telle parole, tel acte, telle prise de position, va engendrer telle configuration, telle situation, aura tel résultat. Vivre consiste principalement à connaître ces rails sur lesquels on avance, et à s'autoriser quelques infimes variations autour de l'axe que nous avons fait nôtre, notre signature, notre physionomie. L'homme est dans la passacaille. Ceux qui ont des velléités d'agir sur le long terme, dont les thèmes dépassent les douze mesures, et adoptent des carrures asymétriques, ou dont les symétries défient le sens commun, ne se révèlent que sur une durée trop longue pour être immédiatement perceptibles, ceux-là prennent des risques considérables. Et le premier de ces risques est celui qui consiste à ne pas être compris, ce qui a toujours des conséquences dramatiques. 

Heureusement, il existe les points d'orgue. Les points d'orgue sont des trous dans la trame par lesquels s'évacue la répétition et le ressassement, dont les amis sont les trouffions chargés de nous ramener encore et encore dans le passage, qui sont censés nous interdire la sortie de route, qui nous ramènent sans cesse à ce nous sommes censés être. Nous sommes pauvres (ou riches) à la mesure même de la longueur de la corde qui nous relie à ces sentinelles impitoyables. Pendus à leur loi, nous sommes à la merci d'une rupture de l'élastique qui nous laissera choir dans le néant. La résistance plus ou moins grande de la chaîne fait toute la différence entre point d'orgue et point d'arrêt. 

jeudi 20 septembre 2012

Vacances. Onze anus à Tora-Bora (1)


Je n'ai aucun ami. Je préférerais… Les amis sont les pires ordures qui se puissent concevoir. Il n'y a rien de pire qu'un ami. J'ai plus d'affection pour Ben Laden que pour mes amis. Certes, il existent des ordures aussi parmi les ennemis, mais beaucoup moins que parmi les amis. Quand je pense "aux amis", je pense toujours à ce bar, à Paris, dans la rue du Roi du Sicile, je crois, dont l'enseigne semblait proclamer : "Bar des anus", à cause d'une typographie défaillante. Le M, mal amputé par un chirurgien borgne, s'était émietté en N-U. M'étonne pas ! Finalement, le seul labeur, la seule œuvre vraiment utile dans une vie d'homme est de se débarrasser de tous les amis qui ont cru devoir venir se réchauffer dans votre tanière. Ça peut prendre du temps. Il faut être patient. Tout le reste, à côté, n'a que peu d'importance. J'ai fait de la confiture de figues. Dans les montagnes de Tora-Bora, en décembre, il souffle un vent glacé. Nous regardons la télévision. Un documentaire sur les insectes. Mouches, araignées, fourmis. En plein milieu Céline se lève précipitamment et court aux toilettes. On l'entend vomir bruyamment. On change de chaîne, on tombe sur le film qu'a réalisé Romano Vanderbes. Le type est en train de griller sur la chaise, elle repart en courant aux toilettes. Les grottes sont bien aménagées, on a tout le confort. L'autre andouille me téléphone : on peut pas suivre, les cours sont trop chers. Et tu m'appelles pour ça ? Pauvre tarte. Merdeuse. On doit rester deux semaines. Dans deux semaines, il ne doit plus rester qu'un seul d'entre nous. J'avais toujours voulu visiter l'Afghanistan. Ici il n'est pas interdit de fumer. Onze chambres, une chacun, plus une salle de sport. J'ai un piano dans la mienne. Trois salles de bains. Cuisine commune bien sûr. C'est toujours moi qui prépare les repas. De vraies vacances, enfin ! J'ai apporté Jeux, de Debussy, comme seule musique. J'interdis à quiconque de mettre autre chose. Christiane a essayé, elle en est morte, le premier jour. Maintenant je suis tranquille. Pas de voisins, seulement les chiens qui viennent chercher un peu de nourriture deux fois par jour. Ils ont l'habitude. Je note : "Un peu plus vite." Ça avance bien. 

mardi 18 septembre 2012

Septembre relatif : The Event


On les a vues se coller à la vitre sale, toute la nuit. Ça bourdonnait de l'autre côté, comme des petits moteurs sans désir. Elles approchaient par dizaines, en rafales, et venaient cogner leurs petites têtes hirsutes et interchangeables au carreau. On se demandait ce qui les attirait si fort. À l'intérieur, cadavres et vivants étaient presque indiscernables, et il arrivait fréquemment qu'on prenne l'un pour l'autre, dans une fumée épaisse comme une soupe. 

On nous dit de toute part qu'il serait très dangereux d'ouvrir la fenêtre, car cela créerait un appel d'air qui pourrait faire s'enflammer l'atmosphère extrêmement chargée, mais si nous n'ouvrons pas la fenêtre nous allons mourir asphyxiés. 

Les secours tardent à arriver et l'on redoute à tout instant que la tour s'effondre. Toutes les cinq minutes est diffusé par haut-parleur un appel qui nous enjoint de rester à nos postes. Il serait plus dangereux encore de tenter de fuir par nos propres moyens. 

Certains jouent aux morpions, d'autres téléphonent à leurs conjoints en pleurant, d'autres encore vérifient sur leurs écrans le cours de la Bourse. J'en ai même vu un qui regardait sur son téléphone portable le dernier épisode en date de sa série préférée, The Event.

Et toujours ces mouches, là, juste derrière la vitre ! Oh Mon Dieu !

vendredi 14 septembre 2012

Les Talibans (2)


Pourquoi un Taliban est-il un Taliban ? Parce qu'il veut qu'on le prenne pour un Taliban.

jeudi 13 septembre 2012

L'Insoutenable contre les interchangeables


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Je voudrais néanmoins rappeler qu'une grande partie de ma réflexion vise à comprendre la concomitance du déclin de la littérature et la modification en profondeur de la population de la France et de l'Europe tout entière par une immigration extra-européenne massive et continue, avec pour éléments intimidants les bras armés du salafisme et du politiquement correct au sein d'un capitalisme mondialisé, c'est-à-dire le risque d'une destruction de l'Europe de culture humaniste, ou chrétienne, au nom même de l'"humanisme" dans sa version "multiculturelle". Refusant la politique du fait accompli ou je ne sais quel fatalisme historique auquel le "choc des civilisations" donnerait une justification par défaut, je ne pouvais que m'insurger contre un état de choses que le parti médiatico-littéraire (qu'on peut aussi appeler la Propagande, le Culturel, le Spectacle, le Bien, etc.) présente quotidiennement comme l'assomption extatique de l'humain dans l'"Humanité", et dont le compromis civilisationnel est la sous-culture américaine - ce que le capitalisme américain a inventé sous le nom de "mondialisation" (lequel désigne principalement la soumission au Veau d'or du Marché). Aux nations qui résistent encore et que l'Empire décrète vieilles (avec ce que ce mot a d'infâmant aujourd'hui dans un monde pourtant soucieux de ne rien stigmatiser) le multiculturalisme idéologique et son bras armé, le Droit, font savoir que l'esprit national, le génie des peuples, l'Histoire, la culture, le catholicisme, le silence, le retrait, la pensée, même, ne sont plus que de vieilles lunes : ainsi le multiculturalisme n'est-il qu'une des formes de la décomposition culturelle, spirituelle et sociale de l'Europe, première étape d'une émigration dans le "genre humain" de l'indigène bientôt indifférencié, donc interchangeable, voire déshumanisé. 

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Au lieu d'emmerder un des rares écrivains qui nous restent, ou de lire les blogs, allez donc signer la pétition de soutien à Renaud Camus.

mercredi 12 septembre 2012

Lecteur fantôme


L'inflation livresque et ses lecteurs fantômes, pour ne pas parler de l'alliance nouvelle entre la page et l'écran, la page devenue écran et le livre démultiplié, dématérialisé en image infinie, ne doivent pas faire illusion : la temporalité subjective donnée par la lecture, cette victoire sur le temps aussi puissante que l'amour, ce questionnement du monde à partir d'une position quasi autistique, la lecture comme art du temps et musicalité de la solitude, tout cela est aujourd'hui à peu près moribond ; et c'est à partir du moment où, pour une somme modique, sinon gratuitement, la totalité de la bibliothèque et de l'art est immédiatement accessible, que son universalité nous apparaît dans une extraordinaire fragilité qui fait peser sur elle un soupçon d'obsolescence et dont la googuelisation, comme la wikipédisation, ne donne plus, pour s'en tenir à la littérature, qu'une pratique citationnelle : quelque chose de découpé et recollé de manière plus ou moins ludique dans un corpus aussi flasque qu'illimité, confié à une mémoire artificielle — une totalité électronique désormais perceptible comme accomplissement historique et fin de civilisation, avec tous les signes d'une décadence : illettrisme, analphabétisme, déculturation, haine du savoir, de la pureté, de la grandeur, de l'unité, de l'autorité, selon cette évidence paradoxale que plus la civilisation est avancée, plus se multiplient les signes de sa décadence, seule demeurant l'idée de transcendance ; une transcendance néanmoins tributaire de la transparence obscurantiste du Spectacle, et dont la littérature porte la trace en son défaut de langue : sa dès-historisation, sa paupérisation, son insignifiance, probablement sa fin. 
(Richard Millet, Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d'Anders Breivik) 

Il y a beaucoup plus que cela dans ce livre passionnant, mais rien que ce passage suffirait à renvoyer nos andouilles pressées de monter sur leurs bidets au silence dont ils n'auraient jamais dû sortir.  Je l'ai déjà écrit ici-même à de nombreuses reprises : nous sommes à un moment charnière, celui où, pour ceux qui écrivent, le temps de l'écriture est désormais infiniment plus important que celui de la lecture. Je ne sais si cette bascule est sans retour, mais elle porte à l'évidence un sens très profond, dont les conséquences seront gigantesques, et sans doute durables : ce divorce d'entre lecture et écriture produit une famille humaine recomposée selon un paradigme entièrement neuf, la garde du Monde étant dorénavant laissée aux enfants. C'est de cette manière que je comprends la phrase célèbre de Jaime Semprun : « La question n'est pas de savoir quel monde nous allons laisser à nos enfants, mais à quels enfants nous allons laisser le monde. » 


mardi 11 septembre 2012

Paris s'éveille ! Pas moins.


J'ai humé le dernier prout d'Ano Hernie, "Le soufflet solsciste de Richie Milliard désodorise la rature alitée" dans un mélange croissant de grande hilarité, de jubilation et d'incrédulité. Celui du pire sous la plume d'une écrinaine dépitée chez Shalimard et de sa horde, des prolos qui puent le débris de l'humanité et font l'apologie de la violence sacrificielle au prétexte d'examiner, sous le seul regard de leur lâcheté ordinaire d'employés affolés, les "actes" de celui qui a commis froidement, en 2012, trois meurtres d'imprimerie qu'on peut appeler des livres.

Je sais, on va me dire qu'il faudrait en parler sérieusement, calmement, doctement, froidement. Mais non, vraiment, c'est impossible. Comment peut-on prendre au sérieux ces aboyeurs amateurs, délateurs professionnels, cette bande de trouffions cacateux qui battent des ailes et du croupion dans l'espoir de garder leur place, leur salaire, leur tranquillité, leur rond-de-serviette à la télé, à la radio ou dans les journaux ? Où ont-ils vu un "pamphlet", ces abrutis du dimanche, où ont-ils vu "du fascisme", ces marionnettes du lexique duralex ? À qui cette bande de méprisables petits domestiques tremblotants et gâteux serait-elle en mesure de faire peur, aux bébés éprouvés à l'avance par le monde positivement positif qui les attend, au Dupond-la-joie en carton-pâte qu'ils suspendent au-dessus de leur lit les nuits de pleine lune, quand ils veulent jouer à Intrépide et Couilles-au-vent, le Retour ?

Non, vraiment, je n'y arrive pas. J'appelle ça des pauvres types, des cancres las d'exister, des minus sans humus, des moins que tout pressés d'arriver au poteau où ils aiment coller tout ce qui a le culot de ne pas penser selon les règles déréglées qu'ils n'ont même pas fixées eux-mêmes.

À chaque rentrée, ils aiment à s'organiser une petite chasse entre amis. Le gibier change mais la cérémonie est désespérément monotone. Ils ont des réflexes de curés bouillis aux féculents, des envies de shampouineuse revancharde. Ils se trouvent un chef de meute, à l'ancienneté ou à l'odeur, et ils font parler le ressenti de dent creuse en apocalypse d'alcôve. Ils lâchent le sucre, ils pissent la morale, ils transpirent de la fente sans émouvoir d'autre zoo que celui des Deux Magots, mais ils se réchauffent au sens impur du sillon fermé de l'Autre-même. Ils ont tellement perdu le goût du réel qu'ils ont pris l'habitude de penser qu'il était interdit d'y faire allusion. Ils vivent dans la bulle du pape qu'ils sont chacun à leur tour, secouant la neige artificielle qui leur tombe sur les épaules, à l'intérieur de leur aquarium parisien à effet de serres chaudes rongées à l'os. Pour ceux qui ne sont jamais allés faire des auto-tamponneuses à la foire de trône percé, ça peut tenir lieu de catch tout terrain ou de piste aux étoiles éteintes, ça peut remplacer un film X à la télé, ça peut accompagner une bière tiède.

Pas plus.

samedi 8 septembre 2012

Septembre rose


Ils portaient de jolies tenues bleu ciel, dessinées par Courrèges, il n'étaient pas armés, même pas d'une matraque en caoutchouc, ils étaient deux mille, on les appelait des vigiles. Peace and love, ils écoutaient les Blood, Sweat and Tears et Jimi Hendrix. Parmi eux, beaucoup de femmes. La vie était belle, en 1972, et il s'agissait de faire oublier d'autres Jeux olympiques, qui s'étaient tenus eux aussi en Allemagne, trente-six ans auparavant. Rétrospectivement, on s'attendrait presque à ce qu'un Delanoé ou un Jack Lang ait figuré au casting des gentils organisateurs, ceux qui, quand un paranoïaque sans doute, pas assez ouvert à l'Autre assurément, ou simplement compétent, essaya de leur faire remarquer que, peut-être, ils n'étaient pas vraiment préparés à "toute éventualité", lui répondirent qu'on avait pensé à tout, et qu'"il fallait retomber sur Terre". Des étudiants excités manifestent contre la guerre du Vietnam ? On a un canon à bonbons, et, si par malheur cela ne suffisait pas, on leur jettera Waldi, la mascotte en peluche, à la figure. Ça les fera rire, et tout rentrera dans l'ordre. Ne vous inquiétez donc pas, on ne va quand-même pas transformer le village olympique en camp de concentration ! Tout le monde se bidonnait. Enfin quoi, merde, quatre ans après 68, cool, mec ! On est là pour le fun, if you see what i mean ! On est étonné qu'ils n'aient pas pensé aux boules puantes et au fluide glacial, ni aux polochons à fleurs, mais c'est sans doute que nous ne sommes pas bien informés.

Ces cons de Palestiniens n'avaient aucun sens de l'humour, ou alors il avaient un sens de l'humour trop développé, je ne sais pas. Le canon à bonbons n'a pas été utilisé. Dommage, ç'aurait fait de jolies photos.

C'est donc dans ces années-là qu'est née la vigilance. Je me souviens encore des agences bancaires à Paris, lorsque les premiers plantons sont apparus à leurs portes. On les appelait des otages, ceux qui avaient succédé aux potiches et aux chats égyptiens. Mon père venait de mourir, c'était les premiers voyages, les premières filles, le free jazz et les débuts du jazz-rock, qui allait avoir une si funeste descendance. Nous n'avions pas eu beaucoup de pères à tuer, ils commençaient à se suicider en masse et à nous entraîner dans leur chute, mais nous ne le savions pas encore. La figure du vigile s'est progressivement imposée au reste de la population. Chacun voulait être vigile, vigie, vigilant, à défaut d'être otage, autrage, outrage. Le concept fut abondamment repris par la suite, avec le succès que l'on sait. Dormir d'un œil seulement est devenu le nouveau trip à la mode, maintenant qu'on n'a plus de LSD à se mettre sous la dent.

Évidemment, à l'autre bout du monde, des pères de substitution n'avaient pas manqué de se présenter au guichet pour faire un bout d'essai. Arafat était l'un de ceux-là. Il avait entendu parler de la super-production internationale très work-in-progress, Palestine pour les nuls, qui était en train de se monter, et il a tout de suite vu tout ce qu'il y avait à tirer de ce fabuleux scénario. Charlton Heston était occupé avec ses singes, Laurence Olivier commençait à se faire vieux, quant à Tintin, c'était un fieffé réactionnaire, pour ne pas dire plus, sur lequel il ne fallait surtout pas compter. Le scénario, qui s'intitulait à l'origine Les Damnés de la Terre, était rudement bien fichu, il faut le reconnaître. Le premier avantage pour les acteurs était qu'ils étaient embauchés en CDI, et même en CDTI (contrat à durée très indéterminée). On ne connaissait pas le chômage, en ce temps-là, mais, bien que les choses aient beaucoup changé, la filière Palestine semble remarquablement préservée jusqu'à aujourd'hui ! Le deuxième avantage était que les dialogues n'étaient pas écrits, qu'on laissait aux acteurs le soin de les improviser lors du tournage. C'était du taf en moins, même si la qualité littéraire s'en ressentait, évidemment. Et puis, les acteurs étaient invités un peu partout, au soleil, et avaient accès à des centres de loisirs très sophistiqués, bien qu'exotiques et d'un confort tout relatif, où il leur était loisible, en plus d'entretenir leur forme, de pratiquer entre autre le tir sur cibles vivantes, ce qui est tout de même nettement plus cool que la chasse à courre. Un autre avantage était que les Arabes se ressemblant tous, on pouvait faire jouer les rôles de Palestiniens à des Égyptiens, à des Algériens, à des Syriens, à des Séoudiens, à des Libanais, enfin à peu près n'importe qui sauf des Japonais ou à des nègres albinos, ce qui est formidablement pratique en cas de grève, par exemple. J'ai souvenir d'un "Palestinien", en 1976, dans ma chambre d'hôtel, au Koweit, qui m'avait demandé dans quel camp j'étais. Comme si la question se posait ! Le succès de la filière Palestine repose sur un axiome d'une simplicité biblique : nous avons été chassés de nos terres par un peuple qui n'a rien à faire chez nous. Qui peut se déclarer insensible à une chose pareille, qui pourrait ne pas prendre immédiatement fait et cause pour ces nouveaux damnés de la Terre ?

Mais revenons en Bavière, en cette merveilleuse année 1972. Septembre noir, ça sonne comme une accroche à la Beigbeder : génial ! Les huit garçons dans le vent de l'histoire allaient faire plus fort que le quatuor anglais un peu gnan-gnan qui affolait les minettes du monde entier. Terminé la Stratocaster, vive la Kalashnikov ! Le chef d'équipe Arafat, trop occupé à répéter ses discours devant le miroir en réajustant son keffieh La Redoute, les avait laissés à peu près libres de composer leur épisode, et, bien qu'un peu amateurs sur les bords, on peut dire qu'ils se sont plutôt bien tirés de leur performance olympique. Leurs tenues étaient sobres, un peu inspirées bien sûr par les westerns qu'ils regardaient dans les camps où ils sculptaient leurs corps, mais tout de même de bon aloi. Mais surtout, le génie des huit salopards chez les vigiles aura été de savoir se faire aider plus ou moins activement par les Allemands, en retournant habilement le sentiment de culpabilité que ceux-ci développaient par rapport aux Juifs en une nouvelle et subite compassion pour les déshérités new-look qu'ils incarnaient (chacun son tour !) avec la candeur du néophyte qui trouve injuste que ce soient toujours les mêmes qui passent à la télé. Même si l'on oublie souvent de rappeler, à propos de la super-production munichoise, que des néo-nazis ont aidé à l'organisation de celle-ci, il faut noter l'extraordinaire amateurisme des figurants allemands, qui confine à l'aide objective et concertée, prenant de cet fait même une place centrale dans le drame en cours. Tant d'abnégation déconcerte et questionne l'observateur même le plus placide. Pour un peu, avec une "sécurité" comme celle-là, il n'y avait pas besoin de terroristes pour parvenir au même résultat. Toute la journée a été une succession inouïe de bavures invraisemblables qui en comparaison feraient passer les Pieds nickelés pour des as du Raid, s'ils avaient eu affaire à des terroristes. Même les tireurs d'élite présents à l'aéroport pour le grand finale étaient en infériorité numérique (et deux d'entre eux n'avaient tout simplement pas leurs armes) par rapport aux têtes d'affiche qui canardaient avec un enthousiasme juvénile, même si légèrement maladroit. Si Messieurs les Palestiniens veulent bien se donner la peine… Apprendre qu'on leur avait offert le Champagne ne nous surprendrait pas outre mesure, mais j'imagine que les acteurs du Fatah-Studio préféraient le coca-cola. L'épisode célèbre des agents allemands déguisés en stewarts, refusant tout net de faire leur travail, qui consistait en l'occurrence à maîtriser les deux éclaireurs du commando venus inspecter l'avion, et quittant précipitamment l'appareil juste avant que les invités ne montent à bord, en dit long sur la farce tragique qui se jouait ce soir-là en direct live à la télévision. Ils croyaient faire mumuse avec le canon à bonbons, et ils étaient face à des grenades qui déchiquètent et des balles qui font des trous dans la chair ! On leur avait expliqué qu'il leur suffirait de jeter Waldi à la face des méchants pour que ceux-là éclatent de rire et leur tombent dans les bras. Je crois bien que date de cette époque-là la croyance européenne qu'il suffit de ne pas se reconnaître d'ennemis pour ne pas en avoir, c'est-à-dire à ne plus vouloir se mouvoir dans ce qu'on nommait naguère l'Histoire. On a voulu descendre du train de l'Histoire, comme les policiers allemands sont descendus de l'avion. Le pire est qu'on a réussi.

J'ai encore dans ma bibliothèque un numéro de la Revue d'études palestiniennes. Il était pratiquement obligatoire de lire ce genre de choses, à l'époque. S'il n'est guère étonnant qu'en 1972, ou 76, on ait pu gober tout cru cet œuf pourri sans être pris d'une forte fièvre, il est invraisemblable que près de quarante ans après on se laisse servir le même plat avarié bouillu foutu sans renverser la table et mettre le feu au restaurant.  Il ne fallait rien de moins que la Bloge des acéphales, avec la complicité des musulmans, bien sûr, pour que les mêmes mensonges recommencent à circuler avec une vigueur de début de millénaire, comme si le fantôme facétieux du Vieux avait effacé la mémoire des Nouveaux Vigiles afin qu'on puisse rejouer la pièce ad vitam aeternam, à guichets fermés et sans la lassitude qui accompagne généralement les navets. Le saint Évigile est en vente à nouveau, et il cartonne, depuis que ses mantras principaux sont repris par les Hessel-Girls du village global en furie.

Certains retinrent des Jeux de 1972 les victoires éclatantes d'un certain Mark Spitz, nageur américain d'exception, d'autres retinrent la mort d'un certain André Spitzer, entraîneur de l'équipe israélienne d'escrime, un parmi les onze qui périrent ce jour-là, le 5 septembre 1972, Moshe Weinberg, Yossef Romano, Ze’ev Friedman, David Berger, Yakov Springer, Eliezer Halfin, Yossef Gutfreund, Kehat Shorr, Mark Slavin, Amitzur Shapira, et donc André Spitzer.

vendredi 7 septembre 2012

Dissidence


Entretien avec Renaud Camus : Contre l'industrie de l'hébétude 

 Vous avez consacré le premier numéro des Cahiers de l'In-nocence à la dissidence. Comment envisagez-vous cette dernière ? 


Comme une espérance dans le lent travail de la vérité, même si ses ouvriers sont peu nombreux. L'antiracisme, depuis qu'il a cessé d'être une morale pour devenir une idéologie et un instrument de pouvoir, ou simplement de carrière, prétend imposer quotidiennement, comme le communisme soviétique, un monde totalement faux, imaginaire, dont tous savent bien qu'il est faux mais dont chacun répète les préceptes par automatisme, par peur, par bêtise ou par désir de complaire à ce que Millet appelle très justement "le parti dévot" et que nous nommons, à l'In-nocence, "le complexe médiatico-politique". Le pari des dissidents est que ce monde faux s'effondrera d'un coup, comme le soviétisme, quand céderont ses ultimes et très minces attaches avec le réel. 

 Quels sont les points de rencontre entre ces deux formes de communisme, le communisme historique du XXe siècle et cet autre communisme qu'est, selon Alain Finkielkraut, l'antiracisme ? Visent-ils tous deux à la promotion d'un prolétaire universel ? 


 Certainement. La prolétarisation du monde, des façons de se vêtir, des manières de table, de la langue, de la ville, de la gestion du territoire, est aussi sensible que son réensauvagement. Ce que promeut le parti dévot, c'est ce que j'ai nommé, dans une conférence récente devant France-Israël, et par référence aux travaux de Robert Redeker, "l'Homme remplaçable" : déculturé, décivilisé, déraciné, dénationalisé, échangeable à merci. Le taylorisme a commencé par changer les pièces, puis il en est venu à changer les objets eux-mêmes (qu'on ne répare plus), puis les parties du corps humain (Redeker toujours), puis les hommes et à présent les peuples. C'est toujours Bertolt Brecht, mais plus pour rire, et théorisé très sérieusement par Terra Nova : si vous n'êtes pas content du peuple, changez-en (surtout si le nouveau vote pour vous - dans un premier temps). 

 En quoi ces trois choses, la grande déculturation, la décivilisation et le grand remplacement, sont-elles liées ? 


 Elles sont étroitement liées mais de façon cyclique, les effets devenant à leur tour des causes, pour une accélération de l'Histoire qui mène au réensauvagement de l'espèce, très perceptible dans la brutalité sans cesse accrue des rapports sociaux, que ce soit au sein de l'entreprise ou dans l'espace public. Un peuple qui connaît ses classiques ne se laisse pas mener sans rechigner dans les poubelles de l'Histoire. La grande déculturation, l'effondrement du système de transmission, l'enseignement de l'oubli, l'industrie de l'hébétude, que ce soit sous la forme du divertissement de masse ou celle de l'économie parallèle, sont indispensables au changement de peuple, au grand remplacement : un peuple non hébété n'y consentirait jamais. Mais le changement de peuple, à son tour, multiplie les difficultés du système scolaire ou le dynamisme de l'économie parallèle : ainsi le trafic de la drogue, élément capital du développement de l'hébétude (presque au même titre que l'école), est à peu près entièrement entre les mains du nouveau peuple. Ceci et cela entraînent un changement de sens de la décivilisation en cours. Il ne s'agit plus seulement de sortir de la civilisation française (et européenne) - c'est déjà largement accompli - , il s'agit de sortir de la civilisation tout court, du contrat social, de ce que j'appelle le pacte d'in-nocence, de non-nuisance : la renonciation réciproque à la violence, petite ou grande. Face à l'effondrement des instances régulatrices (l'État, la syntaxe, la forme, la honte, le "moins pour le plus"), l'homme redevient un loup pour l'homme. 

Vous reconnaissez-vous dans une expression telle que « le choc des civilisations » ? Si oui, l’immigration de masse est-elle la forme qu’un tel choc pourrait prendre dans le futur ?

Oui, à condition de bien comprendre que le choc des civilisations, dans l’esprit de Huntington, c’était ce qu’il s’agissait d’éviter à tout prix, par de sages précautions. Je dois dire que je ne cesse d’être impressionné par la pertinence de ses analyses, y compris sur les points où je ne partageais pas ses sentiments. Par exemple je crois très fort que la Grèce est indispensable à l’Europe mais ce que Huntington a écrit sur ce pays et sur ses rapports avec l’Europe occidentale prend un relief saisissant quant on le relit à la lumière des événements récents.

Y a-t-il un génie des peuples, et plus spécialement un génie français ? Et si oui, en quoi consistent-ils les uns et les autres ? Et en quoi sont-ils menacés ?

Il y avait des caractères propres à chaque communauté ethnique ou culturelle, qui se manifestaient dans des formes de toit, de fenêtre ou d’arcades sourcilières, dans des répartitions de l’ombre et de la lumière à l’intérieur des tableaux, des timbres et des nuances chromatiques au sein de la musique instrumentale, des galbes de meubles, des expressions du visage, des lignes de fuite au sein des jardins, des prééminences de saveur dans la cuisine, des façons d’être de bouleaux, de chênes, de chiens, de pivoines, de ruisseaux, de jeunes filles. Stendhal, quand il voyage dans le Midi, prend soin de décrire le type physique des femmes de chaque ville — pas le costume, non : la bouche, le nez, les yeux. « Le divers décroît » constatait déjà Segalen. L’humour noir du sort veut qu’il décroisse au nom même, menteur, comme tout le reste, de la sacro-sainte “diversité”, de même que le triomphe du même a pour meilleur fourrier, par un apparent paradoxe, le culte officiel et obligatoire de l’“autre”. Plus il y a d’“autre(s)”, c’est curieux, moins il y a d’altérité dans le monde, dans la cité, dans la vie de l’esprit et dans l’être. Quant à la “diversité”, désormais quatrième mousquetaire de la devise républicaine, elle semble, à en juger par ses conséquences sur l’ordre public et l’harmonie sociale, le nom générique des faits-divers. Bien que les “divers” ne soient pas seuls à les alimenter on est parfois tenté, tant leur place y est éminente, d’appeler fait-diversité la chronique de la nocence, les annales de l'“insécurité” — à moins qu’il ne faille parler de la mauvaise fée Diversité, inspiratrice des méfaits de tant de ses “issus”…

Que répondez-vous à vos détracteurs qui vous présentent comme « raciste » ?

Rien du tout. On ne discute pas avec le parti dévot. Comme il ne se conçoit pas d’extérieur, sauf en enfer, ses adversaires sont des maudits et il n’a à la bouche que la malédiction. La réalité est pour lui ce sein qu’on ne saurait voir. Il ne faut pas entrer dans son délire, même pour le contredire.

Un écrivain fait-il de la politique par désespoir ou pour ne pas désespérer ?

Un écrivain fait de la politique par rigueur syntaxique.


(Propos recueillis par François Bousquet pour Valeurs actuelles)

jeudi 6 septembre 2012

En attendant


— Vous cherchez quelque chose ?

— Un mot. Je cherche un mot.

— Ce n'est pas ce qui manque, ici !

— Oh, je vois bien. Vous êtes riche !

— J'ai tout ce qui existe, je crois bien !

— Vous vous vantez !

— Tous les grands écrivains se fournissent chez moi, Monsieur !

— C'est que je voudrais du détail…

— En gros, au détail, nous avons tout, vous dis-je !

— Je ne vois pas ce que je cherche.

— Si vous me disiez de quoi il retourne ?

— …

— Monsieur veut du conseil, Monsieur cherche le mot qui convient !

— …

— Nous avons des lots intéressants. Tenez, là par exemple, un lot qui vient de nous arriver. Intéressant, bon marché, frais comme le jour. Vous ne trouverez pas mieux !

— Non merci, ça sent trop son Le Clezio…

— Vous trouvez ? Alors celui-ci, tenez, plus épicé, mais tout de même tendre, coloré…

— Trop exotique. Trop Télérama !

— Je vois ce que vous voulez dire. Et des mots d'esprit ?

— Ah non. Tout mais pas ça !

— Bien bien, ne vous fâchez pas ! Suivez-moi dans l'arrière-boutique, j'ai là une malle remplie de trésors que…

— Ne vous fatiguez pas, je sais d'avance ce que vous allez me montrer et je n'en veux pas. 

— Mais enfin, laissez-vous faire, laissez-vous surprendre ! Comment pourriez-vous savoir…

— J'ai de l'odorat ! Écoutez, il vaut mieux que je revienne une autre fois. Je sens que ce n'est pas mon jour. Vous êtes très aimable, mais vous n'avez sans doute pas ce que je cherche, voilà tout. 

— Monsieur, je me fais fort de vous satisfaire, si vous m'en donnez l'occasion. Vous savez, si j'ai pu fournir Maupassant, France, Balzac, Stendhal, Remy de Gourmont, Sartre, il me semble que je devrais être en mesure de vous satisfaire, sans vouloir vous froisser bien entendu. Savez-vous que même Joyce est venu se fournir chez nous ?

— Je ne doute aucunement de la qualité de vos mots, ni de la richesse de votre lexique, je vous assure, mais je ne cherche précisément ni la qualité, ni la richesse, ni l'hapax, ni la couleur chatoyante, ni la profondeur infinie, ni la précision scientifique, ni le poétique…

— Mais alors ?

— Je cherche seulement un mot qui m'a quitté. C'est une histoire douloureuse, et je crains de vous ennuyer, de surcroit. 

— Pas du tout… Je suis là pour ça.

— Oh, il n'y a du reste pas grand-chose à raconter. Il était là, dans sa phrase, parfaitement à sa place, il n'avait rien de particulier, il ne déparait pas de l'ensemble, il ne se distinguait pas non plus exagérément, il ne faisait pas le malin, mais il était indispensable, vous comprenez ce que je veux dire ? D'ailleurs, quand je dis qu'il était indispensable, tout le problème est là ! J'ignorais qu'il fut indispensable, je lui trouvais bon air, c'est entendu, mais enfin j'imaginais qu'un autre mot de même allure pouvait tout aussi bien le remplacer. C'est ce que j'ai fait, malheureux que je suis ! J'ai voulu essayer une variante, je voulais voir ce que ça donnait, avec un synonyme… Ah, quel malheur ! La variante, Monsieur, quelle plaie ! Je hais la variation, pourtant, j'aurais dû me méfier ! Nous voulons toujours nous prouver que nous ne sommes pas dépendants des êtres, des idées, des situations, des pays où nous naissons, et nous pensons que les mots ne sont rien d'autre que les véhicules de la pensée. Quelle arrogance, quelle bêtise ! Que nous sommes présomptueux de penser que c'est nous qui décidons de la forme que nous donnons à notre vie, qu'il est naïf de croire que les mots nous appartiennent, que nous en disposons à notre guise, comme des amants de passage ! C'est lorsqu'ils nous ont quittés que nous nous apercevons qu'ils étaient indispensables, et il est trop tard, alors ! Ah, Monsieur, j'ai mal au moi, si vous saviez ! Je ne suis plus entier, je suis incomplet, béant, esseulé. C'est affreux ! 

— Je vous plains, Monsieur. Je n'ai pas connu votre peine, mais je peux l'imaginer. Mais, sans vouloir vous donner de faux espoir… me laisseriez-vous vous faire une suggestion ? 

— Dites toujours.

— Puisque le mot dont vous m'entretenez manque à sa phrase, qu'il l'a quittée, la rendant du même coup inopérante, faisant d'elle une invalide, une estropiée, et puisque l'espoir de retour de ce mot vous paraît mince, pourquoi ne pas changer de phrase, tout simplement ? Pourquoi ne pas l'abandonner ? En prendre une autre ? 

— En prendre une autre ? J'y ai songé, figurez-vous ! J'ai même commencé d'en construire une autre, à la fois différente et proche, comme on se console avec la cousine de l'ex-femme de notre vie…

— Eh bien ?

— Cette nouvelle phrase ne cesse de me rappeler l'ancienne, elle est tout juste capable de l'évoquer, de la faire revenir en songe, et dans ces songes, voyez-vous, ce qui est le plus affreux, le plus insupportable, c'est que le mot s'y trouve. Il est là, et tout semble parfaitement à sa place, il règne dans cette phrase un calme surhumain, impossible à décrire, et je suis à nouveau comblé, apaisé, heureux. Seulement, bien que sa présence ne fasse aucun doute, que je le reconnaisse sans aucune hésitation, il m'est absolument impossible de le lire, de pouvoir l'épeler, de l'appeler par son nom. Un peu comme avec un être aimé qui serait devenu aphasique, qui ne m'entendrait plus, ne me verrait plus, ne me reconnaîtrait plus. Il est là, il est bien là, mais sa présence n'est rien d'autre que l'annonce toujours plus indiscutable de sa disparition éternelle. Le mot manque à la phrase, et la phrase manque au mot, c'est du moins ce que je veux croire. Prendre une autre phrase, ce serait un peu comme changer de corps. Je serais comme ces amputés qui ont mal au membre absent. Ce serait pire, je crois, car je n'aurais même plus, alors, la possibilité de jouer avec ce corps souffrant, d'essayer de le berner, de tromper ma douleur, au moins quelques courts instants durant les interminables nuits où il reviendrait me torturer. Non, je préfère encore souffrir en sachant pourquoi je souffre et tenter de croire qu'un beau jour ce mot, lassé de sa fugue stupide, reviendra à la maison, penaud et repenti. Je veux bien me tromper, mais je ne veux pas falsifier. Il y a plus que du sens dans un mot. Il y a plus que du désir dans l'attente.

(…)

mercredi 5 septembre 2012

Con














Durant toute la première partie, on s'est tenu tranquille, parfaitement silencieux, et n'émettant que le minimum de signes. On est resté assis, le dos droit, le visage indéchiffrable, sans même les regarder dans les yeux. 

On nous a prêté des pensées, des idées, des projets, que nous n'avions pas le moins du monde, qui jamais ne nous étaient venus à l'esprit. On nous a trouvé intelligent. Mais peut-être dangereux.

Alors on s'est mis à parler. Il le fallait bien, pour dissiper tous ces malentendus, pour éviter qu'on nous prenne pour un autre, pour ramener les choses à leur juste place.

Mais ce fut pire. Plus on tentait de préciser les choses, plus on voulait cerner les problèmes, délimiter les  différentes questions qui se posaient, les classer, les hiérarchiser, les ordonner, plus on désirait réfuter les assertions qui n'avaient aucun rapport avec nous, avec notre manière de voir, avec notre personnalité, avec notre sensibilité, avec notre histoire personnelle, et moins on parvenait à se faire comprendre, plus nos interlocuteurs semblaient se complaire dans le contresens le plus manifeste sans qu'il soit possible de se faire entendre. On fut même accusé de bêtise. Et de mauvaise foi. 

Alors on s'est dit qu'il fallait écrire, qu'il fallait mettre ses idées noir sur blanc, qu'il convenait de leur donner un relief et une direction qui s'imposeraient à tous, on a voulu donner à celles-là une forme en rapport avec leur propos, les purifier des scories inévitables de la conversation, leur éviter les chemins de traverse qui s'ouvrent quoi qu'on fasse et malgré nous dans une discussion. On a soigné les thèmes, on a prêté attention aux transitions, on a travaillé d'arrache-pied au développement, et à la conclusion, mais sans négliger pour autant l'introduction, on est revenu plusieurs fois à la coda, qui nous paraissait trop abrupte, puis trop molle, puis inutile, on a supprimé beaucoup d'inutiles incises annexes, on a resserré le propos, on a essayé de donner à l'ensemble un aspect fluide mais pas lâche, décontracté mais pas déboutonné, on a cherché la clarté, la clarté française, mais également la profondeur, la profondeur allemande. On ne voulait tomber ni d'un côté ni de l'autre, on voulait trouver un équilibre, une forme de sagesse, de prudence mais aussi de hardiesse, on voulait donner l'impression d'une pensée calme, sereine, tranquille, mais tout de même élancée, vigoureuse. Il fallait mettre toutes les chances de notre côté, car l'important était de se faire comprendre, de se faire bien comprendre, de mettre les points sur les "i". Il fallait avancer jusqu'à ce territoire où les esprits se rencontrent, où la paix et la concorde règnent, car il ne peut en être autrement, dès lors que les humains s'entendent, s'écoutent et se comprennent. 

C'est à ce moment-là que la guerre a commencé. 

lundi 3 septembre 2012

Orchestre

Des amis me demandent souvent pour quelle raison les instruments ne sont pas toujours disposés de la même manière dans un orchestre symphonique. 

Voici les principales dispositions habituelles :

disposition "européenne" 
 disposition américaine
 disposition allemande
disposition viennoise

Au XIXe siècle, la disposition européenne était la norme, elle le restera jusque dans les années 1920. Elle repose sur le principe "antiphonique", séparant premiers et seconds violons, qui se font face de part et d'autre du chef, les premiers à gauche, les seconds à droite. Elle permet donc de mieux percevoir les deux parties de violon et leurs jeux de réponses et d'échos. En 1920, le Britannique Leopold Stokowski invente à Philadelphie ce qui deviendra la disposition "américaine" : il réunit premiers et seconds violons en un groupe compact à sa gauche, les violoncelles prenant la place des seconds violons à la droite du chef. Serge Koussevitsky l'adoptera à Boston en 1925. Cette modification est essentiellement due à l'essor du disque. Les techniques d'enregistrement naissantes, avant la stéréo et les pistes multiples, s'accommodaient mieux d'une nette séparation des registres : les violons d'un côté, les violoncelles de l'autre, étaient plus faciles à capter par les micros. Cette disposition s'imposa bientôt : les photographies de la fondation de l'Orchestre national attestent encore la disposition européenne avec Ingelbrecht en 1934, mais celles de la première tournée aux États-Unis avec Charles Munch, en 1948, montrent les violoncelles à droite. Munch ne fut pas le seul à importer cette disposition américaine en Europe : Mengelberg l'imposa au Concertgebouw d'Amsterdam où elle est encore pratiquée, tout comme Sir Thomas Beecham au London Philharmonic, suivi par la plupart des formations londoniennes. Bernstein et Celibidache font partie des chefs qui préféraient avoir les violoncelles à leur droite. Aux États-Unis, Toscanini resta quant à lui fidèle à la disposition européenne, avec premiers et seconds violons de part et d'autre du chef et contrebasses à gauche.
Au même moment, une autre variante s'imposait dans plusieurs orchestres allemands : premiers et seconds violons y sont groupés à gauche comme dans la disposition américaine, mais ce sont les altos qui prennent place à droite et non les violoncelles. C'est la disposition du Philharmonique de Berlin depuis Furtwängler, Karajan y resta fidèle toute sa vie, l'imposant aussi à l'Orchestre de Paris où elle est toujours de mise. C'était la disposition favorite de Carlo Maria Giulini. Et lorsque Kurt Masur prit la direction de l'Orchestre national de France en 2002, il demanda à son tour aux altos et violoncelles de permuter pour voir les altos à sa droite, comme il y était habitué au Gewandhaus de Leipzig. Avantage de cette disposition : faisant face aux chefs, les violoncelles projettent le son directement vers la salle et sont donc plus audibles. Inconvénient pour eux : coincés entre les seconds violons et les altos, ils disposent de moins d'espace pour déplacer leur archet.

(…)
(extrait de Au cœur de l'orchestre, de Christian Merlin, aux éditions Fayard)


samedi 1 septembre 2012

François et les poupées


J'étais encore enfant lorsque Cristóbal Neverlost m'a dit : « Il faut que tu apprennes à détester les Beatles et à aimer Claude François. » Pour les premiers, je n'ai pas eu beaucoup de mal. Mais Claude François est un Christ. J'ai mis un certain temps à comprendre ça, mais il avait raison. Ce type est bien une sorte de génie, oui, parfaitement, il faut être un génie pour faire des chansons comme Si j'avais un marteau, Comme d'habitude ou Alexandrie, Alexandra. Les journalistes de l'époque, déjà presqu'aussi cons que ceux de maintenant, lui avait demandé : « Pourquoi faire toujours du commercial ? » Du commercial ?! Faut vraiment ne rien comprendre à Cloclo, pour lui poser une question pareille ! « Ça fait quinze ans qu'on me pose la même question » s'était-il alors énervé, à juste titre. Les journalistes sont ces gens qui toute leur vie posent une seule et même question en se grattant le derrière. Claude François n'avait pas à répondre à ça, il était tellement certain de sa vérité qu'il ne lui serait même pas venu à l'idée de voir les choses sous cet angle-là. C'est toujours harassant de devoir s'expliquer, quand on a raison. Thelonious Monk, Charlie Parker, John Coltrane, Lester Young, Miles Davis, Duke, c'est bien, c'est même très bien, mais ils ont cherché toute leur vie, alors que Claude François, lui, il a trouvé. Presque du premier coup. Les femmes l'ont bien senti. Les femmes sont toujours attirées par les Christ. Mais lui ne chialait pas comme les artistes maudits qui passent leur temps à se plaindre. Johnny, Eddy Mitchell, Léo Ferré, Jacques Brel, tous des petits branleurs qui voulaient se faire plaindre en tricotant laborieusement leurs petites barboteuses asymétriques. Et ne parlons pas du pauvre Brassens, chanteur pour vieilles ados sur un retour définitif et trop cuit.

Il s'est construit sa pyramide, Cloclo, et il est dedans, à l'heure qu'il est, dans la chambre secrète, avec ses blondes aux yeux bleus — qui le touchent comme le corps glorieux qu'il est — qu'il continue à prendre en photo, bien mieux que cet ennuque de David Hamilton. De la poésie, de la musique, allons donc ! Cloclo avait autre chose à foutre, et il l'a su immédiatement, c'est ce qui lui a donné tout de suite cette précision et cette intensité irrécusables. 

On ne peut pas comprendre la France si on n'aime pas Claude François. Mireille Mathieu avait bien senti ça, et elle a essayé toute sa vie, sans succès, d'être la voix de la France. Il ne peut pas y avoir deux places, quand on veut être au cœur de la pyramide. Claude François est le chanteur qui aura à lui tout seul invalidé définitivement tous les pseudos intellectuels déboutonnés qui daubaient sur "le commercial". Il n'y a guère que Sartre qui aura pu rivaliser un peu, un tout petit peu, avec le blondinet génial. Ce n'est pas pour rien que sa première passion s'appelait France Gall, cette dernière étant un temps accompagnée  par un groupe nommé "les Français". À cette époque-là, les Français gagnaient encore le concours de l'Eurovision, même si c'est le Luxembourg que France Gall représentera en 1965, avec la chanson composée par Gainsbourg, dans laquelle celui-ci s'inspire d'un des thèmes du dernier mouvement de la première sonate de Beethoven. Mais la pauvre France Gall n'était qu'une poupée sans voix, ce que Cloclo comprend parfaitement quand il l'entend chanter à Naples ce soir de mars. Et puis, aurait-elle eu une voix qu'il aurait fallu la faire taire, plus encore. Le caveau du blondinet génial ne se partage pas, même avec une poupée aux yeux bleus qui prétendrait l'ouvrir et les fermer. François n'a pas besoin de "s'inspirer" de Beethoven, lui. 

J'ai connu une strip-teaseuse, il y a une vingtaine d'années, à Paris, dont la sœur, strip-teaseuse également, arrondissait ses fins de mois en allant sucer "la voix de la France" (c'est elle qui employait cette expression) chez elle, une fois de temps à autre, et j'adorais qu'elle nous raconte ses équipées buccales et cocardières, avec son sirupeux accent brésilien. Imaginer cette fille en train de promener sa langue entre les lèvres fripées et exténuées, mais tout de même fumantes, de "la voix de la France" me plongeait à chaque fois dans une grande joie. Cette jeune femme très dégourdie n'aurait jamais plu à la véritable voix de la France (elle était brune et avait les yeux noirs), mais ça je me suis bien gardé de le lui dire. N'empêche, quand dans cette boîte, une des filles faisait son numéro sur Alexandrie, Alexandra, et c'est arrivé plus d'une fois, il me semblait évident, à l'époque, qu'il ne pouvait s'agir que d'un second degré assez méchant pour notre Claude national. Eh bien je me trompais. Ces jeunes femmes, pour la plupart, adoraient cette chanson, et n'auraient jamais eu l'idée de s'en moquer. J'aurais dû m'apercevoir alors qu'il se passait quelque chose d'étrange, entre les générations, mais j'avais d'autres chats à fouetter, et on ne voit que ce que l'on est capable de voir et d'entendre à un moment donné. J'étais aveugle et sourd, aveuglé par de superbes paires de fesses dont les denses forêts tropicales cachaient mal mon arbre dressé (à tous les sens de ce mot) de petit bourgeois parisien. Je me moquais éperduement des musiques choisies par ces adorables créatures, et j'avais même développé une sorte de muscle virtuel qui me permettait de baisser des paupières auditives pour me concentrer sur le sens de la vue. Autant dire que Claude François était le cadet de mes soucis, et n'importe qui m'en aurait entretenu alors aurait provoqué chez moi une surprise colossale et non feinte. 

J'aime ces retours imprévus, ces dégoûts qui nous reviennent en plein visage, mais avec une physionomie méconnaissable, de longues années après que la vie semble avoir atteint son acmé et où nous sommes tellement certains d'être arrivés au terme d'une évolution unidirectionnelle et dont le sens prend un caractère quasi sacré, tellement le personnage dont on a fini par accepter qu'il soit bien nous nous semble parfait, parfaitement accompli, terminé, abouti, fini, clos. Les retours dont je parle sont des retours qui ouvrent une autre voie à travers les miroirs, une autre histoire, ils portent en eux un ferment qui ne cesse jamais d'agir, et qui agit d'autant plus que nous nous croyions définitivement insensibles à son action.

Chaque nation a ses poupées, et l'âme d'un pays se lit dans la manière dont celui-là les caresse, les maltraite, les démonte et les montre. Il y a du monstre en Claude François, bien sûr, idiot serait celui qui le nierait ou chercherait à diminuer la puissante magie noire qui le faisait alors paraître beau. Il n'est pas question de nier qu'il possède une voix atroce, et un physique à la mesure exacte de cette voix, ni que ses chorégraphies sont d'une laideur stupéfiante, au sens propre. Tout cela crève les yeux, et l'écran, et le goût. Ah, vous faites donc partie de la famille ! dit le spectateur incrédule de sa propre vie, et incrédule surtout de constater qu'il fait bel et bien partie d'une humanité qui ne sépare pas tout à fait Claude François et Luciano Pavarotti, ni Breivik et la littérature. Quel rapport avec le Bel Canto ? Mais écoutez donc Si j'avais un marteau ! Qu'on est loin de Gainsbourg et de ses seconds degrés téléphonés qui se croient malins ! 
Si j'avais un marteau / Je cognerais le jour / Je cognerais la nuit / J'y mettrais tout mon cœur / Je bâtirais une ferme / Une grange et une barrière / Et j'y mettrais mon père / Ma mère, mes frères et mes sœurs / Oh oh, ce serait le bonheur… 
Mettez-y une musique de Bellini, faites-le chanter en italien, vous allez voir que ça fonctionne très bien.  Pas de pseudo-sophistication tapette à la Beatles, on est plus près de Pétula Clark, et de son Down-Town. Des enchaînements d'accords bien carrés, francs du collier, c'est de la variété qui ne pète pas plus haut que son cul mais qui connaît son affaire et ne vous vend pas des cravates en Tergal pour des carrés Hermès. D'accord, Pétula Clark chante beaucoup mieux que Claude François, et ne parlons même pas d'une Céline Dion aujourd'hui, mais ces trois là vont directement au but, sans se trémousser du croupion pour masquer le néant qui les habite. Le néant, ils l'accueillent, mais ils n'en parlent pas, ça ne se fait pas de parler de ces choses-là quand on fait de la chanson. L'humanité s'est plantée à l'embranchement, la cause est entendue. Mais quand on remonte un peu le temps, une fois tous les dix ans, on ne peut s'empêcher de se demander à quoi ressemblerait le monde si… 


À l'évidence, le monde n'a plus les yeux bleus et les cheveux blonds. Claude François a perdu la partie, enfin, nous avons perdu la partie, parce que lui, il a gagné, il s'est retiré à temps, et il est peinard dans sa pyramide électrique où personne n'aura idée d'aller lui expliquer sociologiquement que la France n'était pas ce qu'il croyait. De toute manière, les blonds aux yeux bleus, ça terrorise les survivants, et moins il y en a, plus ils sont effrayants. Claude François meurt le 11 mars 1978, et Breivik naît le 13 février 1979, soit moins d'un an plus tard. Dans ces quelques années où nous eûmes vingt ans (dix ans après 1968), des plaques tectoniques silencieusement ont glissé l'une sur l'autre, provoquant un changement radical de paysage, mais comme il faut une génération au moins pour que les yeux s'ouvrent sur une réalité entièrement nouvelle, c'est aujourd'hui qu'il nous semble que nous découvrons le monde qui est né à ce moment-là. Ces trente années ont été celles durant lesquelles le marteau de Claude François a définitivement changé d'emploi. 


C'est le marteau du courage
C'est la cloche de la liberté
Mais la chanson c'est pour mon père
Ma mère, mes frères et mes sœurs
Oh oh, pour moi c'est le bonheur
C'est ça le vrai bonheur