lundi 30 janvier 2012

L'oiseau électrique


J'ai appris, par les électriciens d'EDF venus me débarrasser d'un câble tombé dans l'herbe, que l'ensemble des quatre fils traversant le jardin se nommait une portée, comme la portée du papier à musique. Je m'en doutais mais j'en suis maintenant certain : Nous pouvons entendre de la musique en observant les oiseaux posés sur les lignes croisant le ciel.

Ce matin, grande insistance du sol dièse. La modulation en la majeur serait pour midi… bien qu'une pie en mi bémol ait durant quelques instants jeté un certain trouble dans ces harmonies saturniennes.

De qui, alors ?


On connaît le tableau de Magritte ("Ceci n'est pas une pomme") sur lequel Max Ernst avait peint un oiseau, et qu'il avait renommé : "Ceci n'est pas un Magritte". (Il paraît que Magritte n'avait pas apprécié la plaisanterie.) Quand je fais écouter la musique que je compose, dans le registre de la musique acousmatique, je sais que ceux qui entendent ça ont envie de me dire : "Ce n'est pas de la musique." et je n'ai qu'une envie, c'est de les approuver haut et clair. Cependant, c'est impossible. Alors je me contente de leur dire : "Ce n'est pas de moi." Mais de qui est-ce, alors ? me demandent-ils. Les choses se compliquent

dimanche 29 janvier 2012

Dans le bleu


Flaubert à Laure de Maupassant, parlant de son ami Alfred Le Poittevin: « Quels voyages il m'a fait fait faire dans le bleu, celui-là ! »

Mère était plutôt Monet, alors que je suis du côté de Manet.

Il faut écouter, côte à côte (ou dos à dos), le scherzo de la sonate en la mineur, de Schubert, et l'allegro de la dernière sonate de Haydn.

Mozart et Beethoven, par Casez, au pastel, encadrent son saint Jérôme, à la tête du lit. Ces trois-là ne se quittent jamais, ne me quittent jamais. J'essaie de tenir le second violon dans le quatuor.

Comme une aiguille donnant le nord, plantée dans le bleu, la fugue en mi majeur du IIe livre du Clavier bien tempéré.

Pour se sauver de la sale bouillie dépressive de l'art contemporain ?

Tacite sous les fleurs d'étincelles… j'ai inventé le premier tableau poilu. Ça va se vendre, ça ?

vendredi 27 janvier 2012

Un coup de pinceau ?


Qu'est-ce qu'une belle jeune femme s'il n'y a pas un Manet ou un Picasso pour la voir ? Une hypothèse, une photo, un plan de cinéma vieillissant à vue d'œil. Un produit de beauté plus ou moins tragique, une pose forcée, un mannequin travesti, une nymphe idéalisée absurde. Avec ces deux-là, au contraire, c'est tout autre chose : l'instantané transperçant la beauté qui devient légende. Un jour, Manet suit une mince jeune femme sur les boulevards. Sa femme, Suzanne, survient : "Je t'y prends !" dit-elle. Et Manet, du tac au tac : "Je croyais que c'était toi !" Suzanne, son admirable pianiste hollandaise, plutôt ronde, racontait elle-même l'histoire avec un sourire. Elle ne pouvait pas ignorer les fréquentations féminines de son mari, devenant des modèles dans son atelier : prostituées, serveuses, demi-mondaines, toutes impressionnées par ce monsieur si courtois, si élégant, par ce grand causeur qui les faisait rire. Un coup de pinceau ? Mais comment donc !

Philippe Sollers, L'Éclaircie

jeudi 26 janvier 2012

Prix Mychkine, à vue de nez il est cinq heures !


Il est peu d'occasions de se réjouir, il ne faut en négliger aucune. Mardi soir, rentrant à la maison en voiture, j'écoutais France-Culture, la-radio-qui-ne-déçoit-jamais, où j'ai appris la création d'un nouveau prix "culturel", le Prix Mychkine, dont voici l'argument :


Le comité fondateur du prix Mychkine, Joszef Bugovics – Leipzig, Rene Gude – Amsterdam, Regina Haslinger – Wien, Maren Sell – Paris, Peter Sloterdijk – Karlsruhe, Peter Weibel – Karlsruhe, annonce la création d’un nouveau prix culturel. Il est destiné à récompenser, dans le domaine de la création, des réalisations dont les auteurs se sont distingués par leurs contributions exemplaires à l’instauration d’un climat de générosité.
Pour la première remise de ce prix, le comité a mis en valeur «l’humanisme de la fonction d’avocat», avec lequel des individus s’engagent comme défenseurs de tierces personnes dépourvues, pour diverses raisons, des possibilités de se battre en faveur de leurs propres intérêts.

Oui, je sais, vous allez me dire que c'est déjà très mal parti, avec le "dans le domaine de la création", qui sent son politburo cultureux à plein naseaux, mais avouez tout de même que ce n'est pas tous les jours qu'on vous sert de la "contribution exemplaire à l'instauration d'un climat de générosité" ! Si, c'est tous les jours ? Ah, pardon, je ne sors pas beaucoup, ne m'en veuillez pas… Mais quand-même : "l'humanisme de la fonction d'avocat", c'est pas mal, non ? Et les "individus [qui] s'engagent comme défenseurs de tierces personnes dépourvues, pour diverses raisons, des possibilités de se battre en faveur de leurs propres intérêts", ça le fait pas un peu ? Allons, ne faites donc pas la fine bouche! Pour ma part, je trouve qu'il y a là, dans ces quelques phrases, un condensé assez puissant de la novlangue cacateuse du clergé culturel, et qu'il convient de dire merci pour ce morceau de bravoure qui tient au corps. Avec ça, on est rassasié pour au moins une semaine, c'est de la nourriture d'hiver (de la culture).

Quoi qu'il en soit, l'annonce de ce nouveau prix (les prix, en régime culturiste, c'est comme les rapports et les plans en régime soviétique, plus les rayons sont vides, plus on en produit) était faite par Benoît Lagane, le super bien-pensiste du Rendez-vous de Laurent Goumarre. Et ce fut à ce moment-là que le bonheur fit son entrée dans ma voiture. Goumarre demanda comme d'habitude à ses invités s'ils désiraient commenter une ou plusieurs des nouvelles qu'on venait d'entendre, lesquels invités étaient le patron des éditions de l'Olivier, Olivier Cohen, et Padgett Powell, un écrivain américain dont je n'avais jamais entendu parler. Le premier choisit de commenter la création du prix Mychkine en ces termes : "Je suppose que le prix Mychline récompense un idiot ?" bientôt suivi par l'Américain, qui ajouta, sur le même sujet : "Je suis ravi qu'on ne m'ait pas attribué ce prix."

Vous vous demandez sans doute à qui le prix Mychkine a été décerné ? Réfléchissez donc un peu, la réponse est très simple. Mais je vais vous aider. La cérémonie sera "animée" par Laure Adler, et l'éloge au lauréat sera celui de Daniel Cohn-Bendit. Toujours rien ? Mais si, vous savez bien, ce vieux gâteux qui vend beaucoup de livres, dont le prénom est Stéphane, et dont le nom désigne une partie du corps que les femmes préfèrent glabre, à notre grande tristesse…

mercredi 25 janvier 2012

Contre les bucherons de la forest de Gastine


Photographie de Jean-Michel Paris


Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d'une dure congnée,
Qu'il puisse s'enferrer de son propre baston,
Et sente en l'estomac la faim d'Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu'il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l'usurier, et qu'en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d'impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d'Esté ne rompra la lumiere.

Plus l'amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d'effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j'accorday les langues de ma lyre,
Où premier j'entendi les fleches resonner
D'Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m'allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n'ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu'en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d'Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd.

Pierre de Ronsard

lundi 23 janvier 2012

Rythme (1)


Larghetto. Quasi marcia religiosa, et Finale, allegro, du Quatuor avec piano, opus 7, d'Alexis de Castillon, par Laurent Martin et le Quatuor Satie.

Le poète, ainsi, cherche sa pensée, non pas par la voie de raison, mais par la vertu d'un rythme sain, qui attend des paroles. La grande affaire du poète, où il n'est jamais ni trop intelligent, ni trop savant, est de refuser ce qui convient à peu près au rythme, et d'attendre ce miracle des mots qui tombent juste, qui soient de longueur, de sonorité, de sens, exactement ce qu'il fallait.

(…)

Le poète n'est pas d'abord une pensée ; (…) De ce rythme vital il part, et, ne le laissant jamais fléchir, il appelle les mots, il les ordonne d'après l'accent, le nombre, le son ; c'est ainsi qu'il découvre sa pensée. Et cela ne serait point possible s'il n'y avait, en tout langage, des harmonies cachées entre les sons et le sens.

Alain ajoute cette formule extraordinaire, parlant du poète et de son travail : « (…) un avenir de sentiment qui sauvera toutes les pensées. »

vendredi 20 janvier 2012

Le Ton


Quelqu'un me posait tout à l'heure la question des tonalités. Problème infiniment complexe que celui-là. Il semblerait qu'aujourd'hui chacune des vingt-quatre tonalités n'ait plus aucune physionomie propre (elles ne signent plus, elles singent), et je ferais remonter la disparition de celle-là à la fin des années 50. Mon père, qui avait l'oreille absolue, avait une claire conscience des tonalités, comme tous les compositeurs (et la plupart des musiciens) qui l'avaient précédé. Est-ce le manteau blanc de l'atonalité, comme un voile atone, est-ce le changement de diapason (qui l'avait beaucoup perturbé), ou bien est-ce un phénomène beaucoup plus général, l'internationalisation des cultures et l'interpénétration des différentes sortes de manifestations sonores, qui a rendu incompréhensible (ou imperceptible) ce qui avait été jusqu'à Schoenberg le geste premier de tout compositeur – le choix d'une tonalité –, je n'en sais rien, mais je suis certain que cette disparition est profondément significative. Dorénavant, si vous faites entendre la Neuvième de Beethoven en ré dièse mineur (la technique le permet facilement), ou en ut dièse mineur, voire en ut mineur ou en mi mineur, personne ne sursautera, sauf Beethoven, dans sa tombe. Les tonalités, comme les hommes, comme les cultures, sont remplaçables, transposables, presque indéfiniment. Ce qui revient à dire qu'elles ont définitivement perdu leurs singularités. Le grand métissage, là aussi, est passé par là.

« Tu as fait tes gammes ? » Faire ses gammes, voilà bien une des expressions les plus importantes du domaine de l'art (de l'art et de la vie), et pas seulement de la musique, mais qui prend dans le champ particulier de celle-là tout son sens. La rencontre d'un exercice purement digital et de l'harmonie (et pas seulement de l'harmonie, puisque les gammes sont également la matière première de la mélodie), en tant qu'empreinte première et délimitation du territoire sonore (c'est plus d'un pays que d'un territoire, qu'il s'agit), dans sa structuration et sa couleur, son "mood" (ses modes), est sans aucun doute la voie royale d'une formation à l'essence même de la musique : la croisée des chemins entre le vertical et l'horizontal, entre l'harmonique et le mélodique (la gamme est une harmonie mise à plat, une échelle qu'on pose au sol). Cet exercice, qui prend la forme d'un cheminement (les doigts apprennent à marcher, à se déplacer chez eux) à travers toute l'étendue du clavier, en tous sens, grâce à cette astuce géniale du "passage du pouce", qui a plus ou moins coïncidé avec l'avènement du "tempérament égal", donc avec l'extension indéfinie de la virtuosité dans toutes les dimensions de l'écriture musicale, me semble rassembler en lui un faisceau de significations d'une densité maximale, comme toujours lorsque des expressions apparaissent, semble-t-il spontanément, dans la langue, avec cette force de conviction et cette richesse de sens qui leur octroient une acuité et une profondeur qui creusent durablement dans l'imaginaire collectif une cavité fertile où se rencontrent le sens, le goût, et la sensation. C'est l'humain, dans son arraisonnement du réel, dans son incessante extension, qui donne à voir l'empreinte de son esprit en mouvement : La main humaine qui, par d'infimes variations de trajet (d'échelles), fait résonner la matière selon un lexique ordonné de couleurs et de vibrations.

Passer le pouce, c'est monter sur les épaules de l'existant pour aller plus loin, plus vite, plus haut, c'est se libérer de la force centripète qui rive le marcheur à son chemin unique, c'est ouvrir le territoire avec une clef magique : la modulation. La tonalité (le ton), c'est le Nom dans le son, c'est l'inscription de l'humain (de la personne) dans l'universel de la vibration, de la matière, c'est l'Homme qui se projette dans les étoiles, qui surimpose sa loi à celles des sphères indifférentes, c'est le sang (et sa pulsation) dans le son, mais c'est aussi l'inverse, et peut-être surtout, l'incorporation dans le corps humain d'un ordre qui le dépasse infiniment, et qui paraît provenir d'un ailleurs mystérieux, celui d'un cosmos qui n'aurait pas attendu l'homme pour parvenir à un état de suprême organisation, d'une sorte d'arrangement parfait avec son origine.

mardi 17 janvier 2012

Vous n'êtes pas cultivé !



« Oh, moi, je ne dirai jamais à quelqu'un qu'il n'est pas cultivé ! Et d'abord, j'aurais bien trop peur qu'on me retourne le compliment ! »

(De mémoire, Papa, à Répliques, samedi 14 juin 2008)

Papa est un être très raffiné, il n'est pas question de le nier, et très cultivé aussi, dire le contraire serait évidemment ridicule. On a rarement rencontré personne aussi cultivée, il faut bien le dire.

Georges, lui, c'est tout le contraire. C'est un rustre, de mauvaise humeur quasi toujours. Il est très peu (et très mal) cultivé ; et surtout, il dit aux autres qu'ils ne le sont pas (cultivés) ! On voit un peu le genre du bonhomme !

Dans sa mauvaise humeur onpathologique, notre Georges s'étonne de ce qu'il entend. D'ailleurs, ce n'est pas vrai : il ne s'étonne pas, pas vraiment, et même pas du tout. S'il entend bien, il serait malséant de dire aux autres qu'ils sont incultes, et d'abord pour la raison que la critique pourrait être retournée au critique. Avouera-t-il, notre malembouché Georges, que cette raison lui paraît louche, et même presque malfamée, de sinistre humanité, de bien petite extraction ?

Bien sûr qu'il est parfaitement désagréable, et même tout à fait mufle, de dire à autrui qu'il n'est pas cultivé comme il le faudrait (et surtout comme il le pourrait). Même le fruste Georges le pense ! Seulement, si faire à autrui une critique qu'on peut se faire à soi-même, une critique qu'on ne cesse de se faire à soi-même, est une méchante manière, il nous semble que ne pas la faire est encore pire. Surtout si la première raison qu'on se donne pour être délicat est le risque qu'on prend de se faire renvoyer à la bibliothèque et au catéchisme. On a semble-t-il pris l'habitude, depuis l'apparition du fameux mot "respect" dans la bouche de ceux qui n'en ont pas le plus petit commencement d'idée, que critiquer autrui est synonyme de se désolidariser de lui. Or il nous semble que c'est tout le contraire qui est vrai, ou qui devrait l'être. Critiquer autrui devrait être un devoir, et ce n'est certainement pas une manière de se croire au-dessus de la critique, sauf pour les fous, évidemment. Critiquer autrui est sûrement la manière la plus courante de se critiquer soi-même ; même les non-freudiens, s'il en existe encore, le savent. Par cet effet de miroir inévitable, la critique est toujours une critique du soi-même en l'autre, et il n'est pas très charitable de penser qu'il ne faut surtout pas dire à l'autre que la culture est une chose désirable, serait-ce au risque de lui faire honte — honte qui est tout de même un des premiers moteurs du désir de s'élever, de s'améliorer, de ne pas rester celui qu'on est.

Le respect, c'est autre chose. Cela pourrait être, par exemple, de souhaiter à l'autre ce qu'on se souhaite à soi-même, ou au moins de penser qu'il doit avoir la possibilité de construire son être en connaissance de cause, de ne pas se sentir obligé d'aller dans son sens au prétexte qu'il s'agit du sens commun, ni d'avoir peur de tenir à un lexique qui n'a pas grand sens pour lui. Car si l'un n'a pas au moins cela à sa disposition, ce vocabulaire qui lui a été légué par ses parents, par sa race, et par ses pairs, comment peut-il prétendre avoir quoi que ce soit à donner à l'autre, et comment pourrait-il même le (re)connaître pour autre ?

Et puis, franchement, dire aujourd'hui à des globeurs qu'ils ne sont pas cultivés, c'est un peu comme dire à un pékin dans un bistrot qu'il ne sait pas jouer la première sonate en ut majeur de Mozart. Qu'est-ce que vous voulez que ça leur fasse ? Les globeurs cultivent leurs cultures, et c'est déjà bien assez. Eux aussi ça leur prend toute la vie, de cultiver leurs cultures. Ils arrosent leurs pratiques, les font pousser en serre plutôt qu'en terre, bien à la chaleur de l'entresoi planétaire en réseau qui leur sert de famille : le Numérique leur évite de se salir les mains dans la tourbe des nations, ils ne sont plus que les atomes interchangeables du Grand Enrhumé, le supposé grand cerveau fibré qui délivre chacun du fardeau de reprendre encore et encore les siècles et l'entassement odorant des morts qui en constitue la matière vivante. Des bits plutôt que des bittes, voilà leur mot d'ordre de crématistes gazeux.

dimanche 15 janvier 2012

Fégor, la pluie d'or


À ma belle Fégor, à celle que les voiles immenses de ma défaite ont recouverte tant et si bien que je ne me souviens plus de son corps admirable.

Du temps que j'étais sâr, et ces temps étaient sûrs, je me pliais à ses débordements aussi sûrement que le gras au maigre, et rien, dans l'assiette, ne me faisait plus penser à la mort qu'une escadrille de petits pois rassemblés comme pour la prière du soir quand le vent souffle à travers le saule, le si triste saule, et solitaire, du jardin. Elle pouvait bien m'inonder que cela ne pouvait qu'augmenter encore ma soif, et le désir n'avait pas plus de fin que le temps lui-même quand il cesse de se laisser entendre. Son masque, ce masque qui la rendait plus belle encore que la beauté d'une fleur qui est sur le point d'éclore, ce masque ne masquait que ce qu'il ne faut jamais voir, que ce qui brûle le regard et noie les yeux, ce qui aurait pu être mais que la main adroite d'un dieu de miséricorde a effacé du projet même qu'il concevait peut-être avant de s'éveiller tout à fait d'un rêve négligeable et non abouti.

Que de ruines nocturnes en rythme impair, par ce doigt qui essuie la lame, dans l'œil du poète à terre, sous sa belle ! Tout le sens insonore et fulgurant de l'abstrait coule comme une larme éteinte, baiser de feu froid de la bagatelle tue.

jeudi 12 janvier 2012

Lipatti



Un ami m'envoie à l'instant d'Allemagne ce prodigieux document. Cette valse de Chopin, très chère à mon cœur, puisque c'est la première pièce de piano que j'aie jouée en public, encore enfant, était tellement accordée à mon âme de jeune garçon, que l'écouter aujourd'hui, dans cette interprétation-ci, est une expérience de l'ordre de la renaissance, un peu comme si les deux extrémités d'une vie pouvaient se réaligner, s'ajuster ainsi que peuvent le faire des pièces métalliques usinées avec une précision absolue. Lipatti, Haskil, Enesco, plus tard Lupu, qu'avaient donc de si particulier ces Roumains pour entrer en contact avec une certaine France de cette manière si évidente, si naturelle ? Le Bach de Lipatti, son Mozart, et ses Chopin, et les impromptus de Schubert, on a cru très longtemps qu'ils étaient la source, l'origine, et, plus que l'étalon, la seule façon de faire de la musique. Pour Bach, après Fischer est venu le séisme Gould, le détour par le clavecin, quelques impasses vite abandonnées… Il est sans doute temps aujourd'hui de repasser par l'enfance (écoutez la voix de Lipatti !), de se repasser le ruban fragile, en en déchiffrant les vieux caractères à moitié effacés, pourtant si éloquents.

Il se croyait guéri. Mais guéri de quoi ? On ne guérit pas de la musique.

mercredi 11 janvier 2012

Je vous pose la question, Chère Anna !


« Chère Anna, est-il possible, envisageable même, de prendre la défense d'un individu capable d'écrire ceci ? Je n'en suis pas sûr. »

Allons ! La vie a encore assez de générosité pour nous offrir de tels moments de drôlerie, il ne faut donc pas désespérer. Quand des troufions pareils (je me suis toujours demandé s'il fallait un "f" ou deux "f" à trouffion…) se posent des questions pareilles, le ciel est d'un bleu éclatant, métallique, et l'on croit entendre le rire tonitruant de Don Juan Matus qui provient du jardin. La musique de Schumann n'est jamais aussi belle que lorsqu'un improbable humour naît sur le fumier fumant de la tristesse.

mardi 10 janvier 2012

56, naissance du rythme


En 1956, György Cziffra fuit la Hongrie communiste et s'installe en France, où il sera bientôt naturalisé.

En 56, Burg, notre chien, meurt. Il fait très froid. Nous habitons encore au-dessus de la pharmacie, dans un appartement peu confortable.

En 56, tout est possible, même d'arriver un jour à cet âge, mais on ne le sait pas. À ce moment-là, il est en tout cas possible de naître tout seul. Enfin, seul avec sa mère. On ne s'en est pas privé.

Les premiers noms propres entendus à la maison : Czyffra, Chopin, Liszt, Beethoven, Mozart, Richter, Oïstrakh. Et Nat.

Un peu plus tard, on apprend à compter, on voit qu'il existe plusieurs manières d'arriver à onze : 5 + 6, 4 + 7, 3 + 8, 2 + 9 et 1 + 10. C'est ce que raconte l'escalier de la nouvelle maison. Et c'est à peu à ce moment-là qu'on entend pour la première fois l'opus 101 de Beethoven, avec son drôle de commencement, un 10 janvier. Manière de creuser dans la Trinité, d'y ménager une place pour le manque. Et lorsque cette place vide disparaît, ce sont les tours (1_1) qui s'effondrent. Le roseau plie, le chêne rompt. On parle beaucoup des nombres premiers, à la maison. Et tout à coup je découvre que dans Chopin, il y a des "groupes de onze". L'édifice se lézarde.

Aujourd'hui, quand j'écoute Liszt, le début de Nuages gris, par exemple, je me rends compte qu'on entend la sonate opus 1 d'Alban Berg, autant qu'on entend Wagner dans la sonate en si mineur. Les quartes ont remplacé les tierces dans le système harmonique. Pendant quelque temps, on pense que c'est possible, que ça va tenir, on pense à la magnifique première symphonie opus 9 de Schoenberg, et à cette sorte d'optimisme, de vitesse grisante, qui s'y font entendre. Qui pourrait renoncer à un plaisir pareil ? Qui pourrait renoncer à vivre parce qu'il faut mourir un jour ? Le XXe siècle a peut-être été le siècle qui ne voulait renoncer à rien. Heureux ceux qui n'auront pas connu la suite…