dimanche 29 novembre 2009

L'amour


« J'ai cru avoir faim, et puis, après avoir mangé, je me suis aperçue que non, c'était un mirage… »

mercredi 25 novembre 2009

Brassica rapa


Il est de notoriété publique que les membres de l’Académie Goncourt priment chaque année un livre, non pas parce qu’il serait «bon», mais en fonction de considérations financières ou de vanité éditoriale, ce qui explique qu’en un peu plus d’un siècle, n’aient été primés que des navets, qui sont, ironie de la chose, à l’image de ces académiciens. Certes, les navets se vendent bien. Mais alors pourquoi ne pas laisser aux représentants des organisations de maraîchers le soin de choisir le plus beau navet ? Ils feraient un meilleur choix que les dix de chez Drouant. Le seul intérêt que la littérature retire de ces mômeries, et qui n’est pas mince, est que l’argent des navets sert à éditer des écrivains qui ne font pas dans la tératologie navetière.

Cette critique du livre de Marie Ndiaye, signée Jean-Gérard Lapacherie, vous pouvez en lire la suite ici, et je vous y invite.

mardi 17 novembre 2009

The Big Shopping






— Bonjour, tu te souviens au Zénith, il y a un mois, tu m'as dit que je pourrais mieux voir Miles à Nancy, en province tout le monde est plus décontracté tu disais…

— Non, je ne me souviens pas, grimace l'imprésariote débordée… Qu'est-ce que tu lui veux au juste à Miles ?

— Lui montrer les dessins que j'expose et lui offrir mon livre sur Billie Holiday…

— Des dessins, un livre, mais Miles s'en branle ! Moi j'aimerais bien qu'on me laisse dormir dans cette foutue ville ! J'ai besoin de sommeil ! Ça ne va pas ! Ça ne va pas !

— Je t'appelle demain matin…

— Ah non ! Pas avant midi ! J'en ai rien à foutre, je veux dormir… Je reviens de Montpellier, tu le comprends ça ? Merde !

Et elle me tanque au beau milieu de la réception. Je peux m'estimer heureux. Elle est tout à fait charmante avec moi. Je ne suis même pas déçu, d'abord parce que je m'attendais à cette volte-face téléphonée de la part d'une grosse maquerelle lunatique, ensuite parce que le neveu Vince, lui, m'a promis qu'il allait faire quelque chose pour moi demain. J'ai davantage espoir en lui pour voir Miles d'un peu plus près qu'en cette vieille "amie" de mon père, magouilleuse grenouille bouffie marinant depuis vingt-cinq ans dans le jus jazz des Nègres, et qui ne risque pas de lever le petit doigt pour un Zanini, tout Nabe qu'il soit…

À cet instant précis, Miles sort du restaurant, royal, léger, noir, luisant, fumant… Il s'approche de la réception, lentement, et demande où est l'ascenseur… Nous sommes tout près de l'"elevator", surtout Hélène et — instant inoubliable — Miles passe devant nous. Je suis en retrait. Il frôle Hélène, puis se retourne et lui jette un regard reluquant mais très furtif. C'est la classe mâle qui jette LE regard qu'il faut au moment où il faut. LA bonne note bien mise en place. Il lui lance : « Have I seen this beautiful eyes before ? » Hélène mord à l'hameçon à pleines dents, et en très bon anglais répond à Miles : « On essaie de vous voir depuis longtemps. Lui est écrivain (elle me désigne aussitôt dans l'ombre), il a fait un livre sur Billie Holiday, il y a trois ans, il vous a donné des dessins de boxeurs par l'intermédiaire de votre neveu… » Je m'avance.

Miles, de sa voix rauque qui ne nous a jamais paru plus claire et jeune, nous demande, le temps que l'ascenseur descende : « Are you brother and sister ? » Je chope la perche au vol. « She is my sister only the day, the night she is no more my sister at all. » Il rigole, un peu comme Sam en sortant un bout de langue, et nous invite à le suivre : « Come in my room », comme pour éclaircir tout cela. Dans l'ascenseur, il demande le prénom d'Hélène et à moi : « Where is your book ? » J'ai du mal à croire à ce que je vis : Miles Davis, Hélène et moi papotant enthousiastiquement dans un ascenseur ! On le suit jusqu'à la chambre 324. De dos dans le couloir, il demande à Hélène mon prénom à moi cette fois, et me toise en répétant rauquement : « Mark-Edward ? O.K. » Sur le seuil de la porte, il dit à Hélène : « Ton copain est très malin, il se sert de toi pour me rencontrer… C'est une bonne idée… »

On découvre la chambre avec lui, assez luxueuse mais pas excentriquement urf, toujours mieux que notre trou à rats à l'Académie… Ses bagages sont déjà là : deux grandes malles verticales comme on n'en fait plus, pour colons en partance vers d'exotiques pays à conquérir. Miles évolue comme s'il était ici chez lui depuis toujours, nous demande de nous mettre à l'aise. On est dans la chambre de Miles avec Miles Davis !!! Si je ne rêvais pas, j'exigerais qu'Hélène me pince. Hélas c'est comme si nous rêvions, car l'incroyable qui arrive est toujours un rêve…

Il est 20h15, Hélène est en pull rose et pantalon, moi en flanelle grise, Miles en cuir et tee-shirt noirs : sans râler en star, il remarque simplement que la porte de la suite est fermée. Il visite la chambre en tournant comme un jaguar et trouve le radiateur trop froid. Il regarde par la fenêtre de la place Stan et se cogne au double vitrage très élégamment, sans le prendre mal. Je rigole en lui disant : « Watch in, that's a double ! » Il force Hélène à enlever son manteau en tirant sur ses manches. S'interroge encore sur la nature de nos relations. Je réponds : « Oui, je suis son boy-friend. Ça me surprend moi-même ! » — Tu as bon goût, me répond Miles, les yeux brillants.

Hélène s'assoit sur son lit et moi je m'installe à une petite table à côté. Il nous propose à boire mais ne trouve pas le mini-bar. À ce moment-là, le liftier qui montait les bagages du "Prince des ténèbres" est réquisitionné pour nous aider. Un peu affolé, le touchant jeune homme va même voir dans l'armoire si le frigo n'y est pas. Quand il s'étonne, Miles est aussi beau que lorsqu'il ne s'étonne pas. Finalement, c'est moi qui trouve le bar ! Hélène sort les bouteilles de jus d'orange et de vodka. Le décapsuleur restant introuvable, elle fait mine de libérer le goulot avec les dents, gag dans lequel Miles tombe, pétrifié d'horreur naïve. Je charge expressément le petit liftier d'aller chercher le programme du festival dans lequel est reproduit mon portrait de Billie Holiday. Comme nous parlons dessins, Miles demande aussi un jeune garçon de lui rapporter une mallette noire qu'il a oubliée sur la banquette de sa Mercedes.

Nous commençons à boire, Miles gagne les toilettes. D'après ce que nous entendons, il s'agit d'un très beau solo (sans sourdine) sur les harmonies de The Big Shopping (la grosse commission). Ahuris et extatiques, nous voudrions être déjà en train de raconter cette "plongée" en plein cœur de l'intimité du génie. Au dos d'un prospectus, j'ai trouvé une surface blanche assez grande pour entreprendre de dessiner Miles lui-même, sur le motif ! Il sort des chiottes se rembraillant sans gêne alors que le liftier revient avec tout ce qu'il faut : Miles s'empare de son espèce de porte-documents et en sort son carnet à dessins. Il se penche ensuite au-dessus de mon épaule et, interrompant une seconde mon tracé sur le médiocre support, dispose sous mon stylo la première page libre de son cahier plein de ses propres croquis afin que je continue à dessiner dans les meilleures conditions. J'aimerais bien oublier — mais comment ? — les mains de Miles soulevant la mienne, cassant affectueusement la reliure de son bloc de feuilles, et caressant amoureusement le papier neigeux dans les délicates clinquailleries de ses bracelets raffinés. Tout cela bien entendu, sans perdre de vue Hélène sans laquelle nous ne serions pas ici. Avec le dessin, c'est bien notre seule façon de communiquer. Miles joue au latin lover avec la belle Blanche :

— Oh, Helena, don't look at me with this eyes !

Il lui demande même, mi-roublard mi-sérieux (sans aucune hypocrisie vicieuse à mon égard) de choisir entre lui et moi. « The both » réplique Hélène particulièrement en forme, d'une grande élégance sensuelle, décidée selon son habitude à ne jamais m'exclure des troubles qu'elle provoque chez les hommes. Miles le comprendra si bien, que sa drague tournera au jeu et à l'amusée mise en scène d'un moment magique entre trois êtres réunis par "hasard".

Miles a besoin de son factotum. Il charge Hélène d'appeler Simone Schmotz. Comme nous lui avons déjà touché un mot (loin de le surprendre !) sur l'irascibilité de Lady Barrage, il est jouissif d'entendre, par la voix d'Hélène, Miles commander la Ginibre. Toute douce larbine soudain, étonnée d'entendre une Française inconnue lui parler de la chambre de son patron, Simone marchera droit pour retrouver dans les parages l'homme à tout faire de son patron…

“Faire", ça semble d'ailleurs être la préoccupation essentielle de Miles ce soir, puisqu'il retourne au cabinet prendre un second chorus. Je termine mon dessin en noir et blanc, le représentant courbé en cape avec sa trompette. Survient alors le garde du corps vu en bas : il éclate de rire de nous voir dans la chambre inaccessible, bien débrouillards. Miles déboule alors du petit coin en se plaignant de maux d'estomac. Comme un robot, "l'aide-soignant" sort de sa serviette une bombe à désodoriser, et très glabre, vaporise l'atmosphère pour dissiper les miasmes divins du génial dérangé.

Le type commence à déballer les affaires. Hélène demande pour Miles un numéro à New York. Le Prince, pendant ce temps, vient admirer mon "œuvre". Lentement il met ses grandes lunettes noires correctrices et murmure un « nice… ». Il les enlève ensuite pour me dire dans les yeux : « But I'm not so black, I am black inside. » Phrase dont il ne peut mesurer la portée dans mon sens des conséquences. Comme je lui dis que je me sens amputé (legg-less) sans les couleurs, Miles vient m'apporter enfantinement une petite trousse d'écolier rose tyrien bourrée de feutres multicolores. Hélène rigole en lui disant que c'est très habile d'occuper ainsi l'artiste pendant qu'on lutine sa muse. Quand il sourit, Miles découvre entre deux belles rangées de dents, une belle langue, plus tyrienne que la trousse.

Hélène montre un vif intérêt pour sa pratique graphique, alors Miles, qui ne doit pas tomber souvent sur des gens aussi sincèrement concernés par le dessin, nous sort, à la fois timidement et fièrement, tout un paquet de carnets de tous formats. On voit tout de suite que ce super hobby lui tient à cœur. Il doit apprécier, sans se douter de ma culture davisienne, qu'aucun de nous deux ne le considère ce soir comme un musicien. Le dessin, c'est son truc. Là où « il se surprend lui-même » dit-il. Bientôt, le lit est recouvert de cahiers. « Tu veux vraiment voir mes dessins ? » lance-t-il chaudement à Hélène, en la tirant par les bras et en la couchant sur les feuilles mélangées comme des vagues de lignes aux couleurs électriques. Sans grande personnalité de trait, ses dessins sont comme la transcription schématique et très édulcorée des envols mélodiques de sa trompette. Je connais, pour les éprouver moi-même, les limites du violon d'Ingres. Il existe une peinture de musicien (Django) comme il existe une peinture d'écrivain (Hugo). Hélène remarque, narquoise, la prédominance des partouzes de femmes dans ces dessins arachnéens. Pour prendre en défaut cette Blanche à l'adorable aplomb, Miles désigne à Hélène un phallus perdu dans la foule des femelles.

De mon côté, je dessine la tête de Billie Holiday aux multiples couleurs, ce qui n'est pas la méthode de Miles : il me dit ne jamais utiliser plus de deux couleurs à la fois. Risquant le tout pour le tout dans la provocation passéiste, je descends un broussailleux portrait de Monk. Miles s'approche, remet ses lunettes et susurre : « Thelonius ?!… Shiiiiiiit… » Et dans ce shit lancé comme le ré naturel à la fin de l'exposé de Round'Midnight (version 65), il y a toute la fraternité du monde qui passe et qui me donne la chair de poule… Ils me font bien marrer ceux qui prennent Miles pour une star du rock ! Il est surtout star avec les emmerdeurs, et rock avec les débiles mentaux. Dès qu'il renifle l'esprit du jazz chez un être, il n'a pas besoin de se cacher : il est jazz, impudiquement jazz, quoi qu'il fasse jusqu'à sa mort il sera JAZZ, et seuls ceux qui ne sont pas jazz croient qu'il ne l'est plus…

Je me suis trahi. Miles voit bien à mes portraits que je connais ses frères. Comme si je savais tout, il me demande si « Dexter est malade ». Je lui dis que le film de Tavernier est une merde. Il ne l'a pas vu et il s'en fout. C'est du passé. Tout passé le fait chier. Le dessin l'intéresse davantage. Assis dans un fauteuil, il nous explique assez confusément comment il dessine : il suit sa main dans ses lignes, conscient de la magie plastique du geste pur. Il dit aussi combien le dessin demande un entraînement quotidien comme la trompette, et que la pratique de l'un peut gêner la pratique de l'autre. Ses autres activités (notamment sportives) sont bouffées par ça : il n'a gardé que l'équitation dont il nous entretient avec chaleur, moi lui conseillant de regarder les toiles de chevaux de notre national Géricault. Lui aussi aimerait éditer ses dessins mais, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, il est fort probable que les Américains là-bas se foutraient complètement des gribouillis d'un vieux Nègre qui souffle encore dans une trompette. Je pense immédiatement à Denoël et promets de voir ce que je peux faire, lorsque mi-désabusé mi-comédien il me dit : « Mark ! Find me a publisher… »

Le "vaporisateur" revient et demande à Hélène si elle connaît un endroit tranquille à Nancy pour sortir un peu de l'ambiance de Miles (et ses odeurs). Je dessine toujours, il pleut des super-trombes. Miles vient dessiner à son tour un profil de femme sur le cahier que j'ai en main. C'est Tac au tac au pays du swing. "Cadavre exquis" chez les morts-vivants immortels ! Miles arrache un de ses dessins et le colle contre l'écran de télé qu'il vient d'allumer : il est d'abord tombé sur la trogne de Patrick Sébastien et le regarde avec pitié, puis change de chaîne : c'est un match de foot, et la pelouse verte en transparence colore alors son dessin par mouvances merveilleuses.

Hélène le questionne un peu sur sa femme. Miles dit qu'il a plusieurs femmes partout mais qu'il ne les touche jamais quand il doit jouer. Il lui demande si elle connaît la signification du mot FUCK : Hélène lui répond que c'est le premier mot qu'elle a appris en anglais. Miles lance sans arrêt d'énigmatiques boutades absconses en slang secret, et certainement porno, à son ange-gardien du corps qui rigole et finit par nous quitter.

À un moment, assis en train de griffonner sur son grand cahier à dessin, Miles me pose une question métaphysique : « Mark, where are we ? » Comme je sens qu'il n'attend pas que je lui dise « à Nancy » ou même « en France », je lui réponds : « Out of nowhere ! » Un peu plus tard, quand je lui demande ce qu'il va faire demain, il me dit : « Nothing ! » Il nous dit que Wayne Shorter dessine aussi, et moi je lui apprends que Duke Ellington peignait. Il fait mine d'ignorer jusqu'au nom de Sam Woodyard avant de s'étonner qu'il ne soit pas encore mort. Il feuillette le programme du festival en grimaçant sur sa propre photo. Bref, tout un tas de réflexes absolument normaux d'homme noir courtois, curieux, viril, racé, félin, pas zombie du tout, jeune au-dessus de tout soupçon, vif d'esprit, roi-nègre mais pas trop (je suis presque sûr qu'il ne nous a pas imposé sa cagagne uniquement pour nous humilier en tant que Blancs), très intelligent, rappelant étrangement Vuillemin dans ses mouvements et expression, pas macho, puant agressif, mais élégant au contraire puisque lorsqu'il s'est aperçu qu'il ne pouvait pas aller plus loin avec Hélène, il est resté charmant et complice aussi bien avec moi qu'avec elle…

Il est 22h45. Ça fait plus de deux heures et demie qu'on est dans sa chambre. La pluie commence à cesser. Il s'est mis dans l'autre coin et, tout sombre, dessine sans un mot. Moi de l'autre côté, je finis une dernière esquisse de son allure. Quelle photo il y aurait à prendre ! Deux copains qui dessinent en silence, et Hélène au milieu sur le lit à feuilleter ses carnets, dans le bruit des millions de gouttes pleurant sur les pavés de la place Stanislas !…

Miles Davis ne voudrait pas nous foutre dehors mais toute bonne ballade a sa coda. Hélène dit qu'elle s'en va avant d'être trop saoule (trois vodkas-orange dans le coco), et nous prenons congé. Miles se lève et embrasse énergiquement Hélène sur la bouche, de ses lèvres sacrées et très sèches. Puis il me serre la main, froide et ferme, en me jetant ses yeux dans les miens comme un enfant balance un caillou dans une mare.


Nous sortons encore plein d'étoiles… La réalité reprend ses droits. Nous regagnons le chapiteau où la foule acclame le dérisoire Paolo Conte. Grâce aux tickets de rationnements du chef Tito, nous mangeons une choucroute pour nous remettre. J'ai déjà remarqué qu'on s'extrait d'un grand moment comme d'un accident de voiture, encore ébranlés par les résonances de sa signification, et tout fiers d'être encore vivants.

(Nabe, Journal intime)

mercredi 11 novembre 2009

Double-croches du lien


Le Net est un lieu irremplaçable en ceci qu'il est très facile de s'y choisir des gens dont on a envie à tout prix qu'ils nous détestent. C'est à peu près le contraire de la vie ordinaire. Quand dans la vie de tous les jours on rencontre un personnage antipathique, le premier réflexe (et souvent le seul) est de l'éviter, de faire un détour, afin de ne pas être contaminé par sa négative odeur. On n'a cure qu'il nous connaisse, on est soulagé qu'il nous ignore.

Avec Internet, le problème se renverse. Toute cette négativité avortée, toute cette puanteur que notre corps est conditionné à fuir, dès que les effluves putrides parviennent à nos narines, nous avons désormais envie de l'éprouver, de savoir enfin de quelles nécessités et de quelles angoisses cet enfer est pavé. Les ennemis sont souvent plus féconds que les amis. Dire "déteste-moi !" est mille fois plus amusant que de tirer par la manche quelqu'un qui ne nous effraie pas trop.

Fini les fosses sceptiques de la psychologie incarnée, Internet est le tout-à-l'égoût de la médiation. Tout le refoulaimant boueux et viscéral qui s'est accumulé pendant des décennies dans les boyaux des journaux, de la radio, de la télévision, et plus généralement de-la-vie-en-société est en train de prendre sous nos yeux un autre visage, obsédant, que la nuit n'éloigne pas. Nous pouvions tourner le bouton, fermer le journal, le jeter, nous pouvions rentrer chez nous, tirer le verrou ; ce n'est plus possible aujourd'hui. Les murs ont des bouches ; notre corps est numérique, après avoir été glorieux, assis, après avoir été debout. Se débrancher n'aura bientôt plus même de sens puisque les êtres seront câblés dès l'origine, dès la conception, non séparés et non séparables. La seule liberté, minuscule mais jouissive, qui nous reste, est de pouvoir apostropher un semblable et de voir comment il va nous haïr. Le christianisme était ce monde où l'amour était la mesure (et la démesure) de toute chose, l'hyper-démocratie numérique et post-sexuelle est celui qui aura renversé la chaîne du désir : dis-moi comment tu me hais et je te dirai qui je ne suis pas.

mercredi 4 novembre 2009

La Pravda

Christine Villemin a été libérée ! Pour l'instant… La France n'est pas vraiment certaine de tenir là une infanticide "sublime forcément sublime" comme l'appelle cette vieille peau pourrie de Marguerite Duras qui écrit — c'est l'événement du jour — un grand article dans la Pravda de Serge July. Le gros gauchiste se régale de toute l'affaire. Ça lui rappelle l'histoire du notaire de Bruay-en-Artois accusé à tort d'avoir trucidé la petite Brigitte Dewaere et sur laquelle l'acharné prolétarien July a bâti toute sa sinistre carrière de "journaliste". Aujourd'hui, ça doit bien le faire bandocher, le feuilleton antique de Lépanges. Assoiffé comme il est, July boirait verre après verre toute l'eau de la Vologne qu'il ne se désaltérerait pas. Chaque fois que July prend la plume, on dirait qu'il vient de l'arracher du cul d'un corbeau. Il touille la merde d'Épinal avec et l'écrase sur ses grandes pages déjà souillées de références douteuses (Roland Barthes et Cie…). Mais tout cela n'est rien encore à côté du "texte" que la Prix Goncourt 1984 a daigné donner à Libération… L'Écrivaine numéro un de la minuitée sans suc se lance dans l'actualité ! Le vagin retrousse ses babines ! Marguerite se mouille ! Débile, forcément débile !

Je lis effaré ces quatre pages de conneries culottées. Cette vieillarde pontifiante est allée faire sous elle sur le terrain. C'est du joli. Il va sans dire que ce n'est pas écrit. Ça fait « bien écrit ». L'intellote prend conscience de se temps. La conne enquête. Elle rôde autour de la bicoque au crime, bien enfoncée dans son col roulé de mémère éthylique. On la voit bien avec son intelligence à la main comme une loupe, arpentant les entours du chalet vosgien ! Il ne lui manque que le chapeau à carreaux, à Sherlock Duras ! Moi, j'aurais été le petit Grégory, voir s'approcher de moi un monstre comme Marguerite Duras m'aurait fait me foutre à l'eau tout seul ! Y a-t-il femme de lettres plus grotesquement vaniteuse que la Duras ? Je téléphone à Serge July, je lui dis que je ne ferai pas l'article. Et puis à deux heures du matin je commence à l'écrire. Coquette cacochyme ! C'est à partir de ce moment qu'"au-delà de la raison", elle rédige son delirium inconséquent. Elle fait sa Simenon, elle se repasse le film, c'est tout juste si elle n'étrangle pas elle-même l'enfant mieux que l'assassin ! Ah, qu'elle se met bien dans la peau de "Christine V." (l'initiale, quel chic !) ! Elle la comprend à mort de l'intérieur ! C'est impressionnant comme Marguerite D. compatit au malheur psychologique qui a poussé Christine V. à devenir forcément sublime ! C'est là qu'elle a cette phrase à dégueuler partout : Christine V. innocente qui peut-être a tué sans savoir comme moi j'écris sans savoir. Alors ferme ta gueule, salope ! C'est très grave ce culot inouï. Personne d'autre que madame Duras ne pourrait se permettre, en pleine affaire complexe, de "charger", sous couvert d'intuitive littérature, une accusée à ce point. Et July trouve ça parfait. Marguerite Duras dit tout haut ce que nous pensons tout bas (comme Le Pen, alors ?). Si haut que toute la justice snobée risque fort d'être influencée sur le sort à réserver à la mère V. Et si elle n'était pas le personnage rêvé de la Duras ? Tout ça pour faire monter le fantasme de l'infanticide, si présent dans l'"œuvre" et la trogne de cette haineuse pocharde femelle ! Pour Marguerite Duras, c'est normal d'être une mère monstrueuse puisque la maternité est monstrueuse en soi. La vraie maman tue. Quelle dégueulasserie ! J'aime le crime, dit-elle, et ça suffit à July pour l'envoyer à Lépanges, s'approprier l'affaire en cours, trancher dans le vif pour tous les juges et tous les flics, ramener sa fraise et l'écraser sur tous les cadavres chauds… Christine Villemin est devenue une héroïne de l'écriture de l'auteur de l'Amant, dit le patron de presse. Il s'agit d'un écrivain en plein travail, fantasmant la réalité en quête d'une vérité qui n'est sans doute pas la vérité, mais une vérité quand même, à savoir celle du texte écrit. Ce n'est de toute évidence pas la vérité de Christine Villemin, ni vraiment celle de Marguerite Duras, mais celle d'une femme "sublime, forcément sublime" flottant entre deux langages…

Comment peut-on supporter tant de légèreté cynique ? Grégory doit se retourner dans sa vase… Tant de mauvaise littérature (car tout est là aussi), servie en alibi à la manip minable de deux notables du pouvoir intellectuel ! En effet, l'article de la Duras est scandaleux (plus encore que celui de Barthes sur Dominici, son modèle) mais pas comme l'entend July. Il est scandaleux parce qu'il se fait passer pour scandaleusement immoral alors qu'il est scandaleusement moral. Toute la morale gauchiste — la même que celle que July utilisait contre Me Leroy — est là pour caresser les esprits dans le sens du poil sale. Faire semblant de comprendre et de pardonner (on n'a pas rangé la guillotine pour rien) le crime (Il arrive que les femmes n'aiment pas leurs enfants) pour mieux en renverser les effets sur le plan social. Et si, au passage, Marguerite se paie une petite autopsychanalyse sur le dos de la présumée innocente-infanticide, c'est encore mieux ! Et voilà le travail ! Duras insiste bien, et sans talent, sur la "victime" des circonstances, la femme au foyer martyre, poussée la médiocrité quotidienne à noyer son gosse. C'est pas sa faute : Christine V. n'était pas assez "à gauche". À la fois l'accuser publiquement, de toute son autorité d'"écrivain", et l'innocenter "politiquement" par la force des choses tristes.

Cette masturbation sans plaisir est une des prestations les plus répugnantes de l'époque. Le féminisme hystérique de Duras (et de toutes ses copines soixante-huitardes qu'on devine derrière) va si loin qu'elle excuse la prétendue mauvaise mère pour mieux accuser — c'est le but — le mari, véritable assassin. Ça ne lui suffit pas que Jean-Marie Villemin (elle ne le cite jamais, elle l'appelle "cet homme") ait tué son cousin (encore un présumé innocent) : son vrai crime c'est d'être un homme. D'être le mari d'une femme sublime et de la laisser faire la vaisselle ! Regardez bien autour de vous : quand les femmes sont comme celles-ci, inattentives, oublieuses de leurs enfants, c'est qu'elles vivent dans la loi de l'homme.

Duras y arrive tout doucement : si Christine avait eu le courage — ou l'occasion plutôt — de s'évader de cette "prison de liberté", elle n'aurait pas eu besoin de dégrégoryser son petit garçon ! C'est ça que ça veut dire. Pauvre vagin vosgien… Elle a reporté sa violence contre son mari sur son fils. Et voilà l'ignoble Marguerite fanée — qui n'a jamais pu faire bander qu'un faux Chinois il y a cinquante ans — qui lâche un de ses plus moisis pétales : Aucun homme au monde ne peut savoir ce qu'il en est pour une femme d'être prise par un homme qu'elle ne désire pas. La femme pénétrée sans désir est dans le meurtre. Tout s'explique donc ! Elle le dit et le redit, elle ne se lasse pas de décaler tous ces crimes. La victime c'est la mère ; le meurtrier c'est le père, mais pas de son enfant, ni de son cousin : de sa femme ; et l'enfant mort — ça lui brûle les grandes lèvres de le dire, mais elle n'ose pas — ce n'est pas Grégory c'est celui que Christine V. attend en ce moment ! Dans son ventre, le prochain, voilà le plus cruel assassinat : celui qui consiste à à faire un enfant à sa femme quand on en est l'odieux mari !

Résumé : Chistine V. est sublime parce qu'elle est innocente d'être coupable. Tous les maris sont des ordures, et les enfants n'ont pas à exister. Toute justice est donc inutile. Dans cette affaire, on a touché la monstruosité de l'innocence. On est allé jusqu'à "la couche derrière le mal". Fin. Les intertitres sont de la rédaction.


On dit que je suis haineux ? Mais c'est ça la haine, la vraie haine de tout : des femmes, des hommes, des enfants, du sexe, de l'amour, de la maternité, de la paternité, de la littérature, de la réalité, des Vosges et de la vérité. C'est la haine de la vie et même la haine de la mort ce qui, pour un écrivain, est la lâcheté suprême, celle de l'être détestable qui n'a pas le courage de se détester lui-même.

(Marc-Édouard Nabe, Journal intime, tome 2, Tohu-Bohu, pages 1154 et suivantes)